Face à la crise climatique, l’anthropologue Philippe Descola nous invite, pour « faire société », à « penser les rapports entre les humains et le non-humain ».
Nos capacités d’agir sur nos conditions d’existence dans ce qu’elles ont de plus fragile, en particulier la préservation du vivant, se fondent sur nos expériences de vie au contact de la nature, des plus manifestes aux plus secrètes. Nos souvenirs de balades en forêt, nos émotions personnelles face à des paysages font, comme le note le philosophe Jean-Philippe Pierron, que « nos biographies sont aussi des écobiographies ». Proposer une relation nouvelle à la nature au sein de nos villes, c’est favoriser la biodiversité dans son acception la plus large : faire cohabiter toutes les formes du vivant dans leur très grande diversité et complémentarité.

Atelier plantation » avec les enfants de l’école maternelle Bordeaux-Lac III. Projet dans le cadre du programme « Bordeaux grandeur Nature, les cours buissonnière ». (MO : Bordeaux Métropole / Ville de Bordeaux – Moe : Bouriette & Vaconsin Pollen Paysage – SA BERIM – DVTup). © Bouriette & Vaconsin.

De l’importance des émotionset des sensations

La construction de cette culture relationnelle de soi au monde du vivant a besoin d’une part de connaissances acquises mais aussi de liens émotionnels. Le cadre de nos vies devrait nous offrir des expériences d’apprentissage, posséder une épaisseur capable de nous envelopper et de nous transporter, de faire partie un jour de notre écobiographie.

Pour autant, nous avons façonné notre cadre de vie en répondant à un programme de fonctionnalités diverses et nous avons transformé nos espaces urbains dans cette logique sans penser qu’ils pouvaient en retour nous transformer, faire partie de notre histoire.

Partant de ce constat, de nombreuses questions se posent. Où se forgent nos souvenirs, où apprend-t-on à connaître le vivant ? Si l’on partage l’idée que la nature est vulnérable, du moins fragile et qu’il convient d’en prendre soin, comment protéger quelque chose qu’on ne connaît pas ? Ne pas avoir de culture du vivant contribue à le tenir en dehors du champ non seulement de l’attention mais aussi de ce qui a de l’importance pour nous, hors de notre monde commun. D’où l’intérêt d’être très attentif à la qualité de l’environnement dans lequel nous grandissons et nous vivons. Il en va de notre capacité à nous définir, à être soi, à trouver sa place mais aussi à accepter l’autre, ce qui conditionne nos interactions sociales.

La nature en ville, vecteur d’altérité

S’interroger sur la biodiversité, la présence du végétal, tenter de l’introduire en ville, c’est appréhender la question de l’interaction des phénomènes, des relations de cause à effet, de l’interdépendance. Le non-humain a ses propres règles, ses temps, ses besoins en eau, en sol, qui s’imposent à nous. Il nous faut alors apprendre à cohabiter et « négocier » la part d’espace que chacun peut prendre. Notre rapport à la nature nous donne des indications précises sur notre rapport à l’autre. La place de la nature en ville pose la question du partage et de l’acceptation de l’autre : ce qui ne me sert pas directement, du fragile, de l’incontrôlable, du lâcher-prise, de la surprise. Et d’une certaine manière, se préparer à accueillir la diversité sociale.

En ville, quand une majorité vit en appartement, au sein d’unités résidentielles de plus en plus denses, l’espace public (entendons là aussi, le parc ou le jardin public) est souvent le principal, voire le seul, lieu de contact avec ce vivant. C’est d’autant plus vrai pour les populations les plus pauvres, les moins mobiles, celles qui n’ont pas les moyens d’accéder à des grands espaces de nature et qui sont souvent cantonnées dans les endroits les plus arides, les plus dégradés et les plus bruyants. Une injustice de plus. C’est en cela que l’on peut établir des résonances entre prendre soin des vulnérabilités sociales et prendre soin des vulnérabilités du vivant. Le rapport à la terre devenant rare, privilégier des espaces plantés, tant en pleine terre qu’en culture hors sol que l’on peut toucher autant que voir ou sentir, stimule l’attention et la considération. Une des missions de conception d’un espace public serait de réintroduire du vivant en proposant un nouveau type de vocabulaire pour montrer que la ville peut accueillir plus de diversité écologique mais, par là même, plus de fragilité. Plus on donne de place à la fragilité, plus on envoie des signes forts à l’adresse des plus fragiles ; leur dire symboliquement qu’on ne les oublie pas, qu’on ne les exclut pas. C’est un choix de société qui va au-delà de l’attente de « végétalisation » que l’on réduit parfois à n’être qu’une injonction à caractère normatif et quantitatif.

Place de l’Église à Blanquefort. Reconquête de l’espace public, renaturation et fraîcheur au cœur historique de Blanquefort.
(MO : Bordeaux Métropole / Moe : Bouriette & Vaconsin – Yon Anton-Olano, Conception Lumière – Cetab Ingénierie). © Bouriette & Vaconsin

Pour des espaces publics sensibles

Dans une ville profondément bouleversée, parfois littéralement retournée, une ville qui ne cesse de se couper de son rapport au sol et à sa mémoire, qui entretient beaucoup d’ambivalences dans son rapport au temps, face à une condition urbaine qui exige toujours plus de nos corps, nous, acteurs de la conception d’espaces publics, sommes toujours étonnés de l’attente énorme que suscitent les projets d’espaces publics chez les habitants surtout quand on leur parle de présence du vivant et de paysage. Ces hommes et ces femmes perçoivent dans le paysage un moyen de se réapproprier cette ville qui souvent leur échappe.

Certes, l’espace public ne peut prétendre tout résoudre, ses leviers d’actions restent modestes mais, pour autant, introduire et assumer une dimension sensible dans sa conception, c’est faire le choix de combattre ce que nous considérons comme une forme de déshumanisation latente de la ville qui imperceptiblement devient chaque jour un peu plus dure à vivre pour certaines personnes. Arrêtons de penser que les habitants usent des lieux mais n’en jouissent pas. Dans un espace hyper normalisé, notre corps s’atrophie peu à peu en se coupant de stimulations quotidiennes olfactives, visuelles ou mentales. Contre l’assèchement des villes et celui des cœurs, ce paysage du sensible doit être défendu et protégé comme un héritage à transmettre aux générations futures, parce qu’il nous nourrit au sens propre comme au sens figuré.

Cultiver l’attention, la convivialité, la culture, la nature, l’apprentissage, l’étonnement, le bien-être, c’est remettre dans ces lieux tout ce qui en avait été extrait par souci d’efficacité et de fonctionnalisme. Fabriquer une ville à la mesure de notre corps, récepteur de tous les messages et de toutes ces émotions ; tenter de dessiner une ville qui s’adresse autant au cerveau qu’à l’âme, voilà une belle amorce de programme !

L’espace public pourrait s’envisager comme le laboratoire de ce « faire société avec les humains et les non-humains » qu’appelle de ses vœux Descola ; où l’on apprend la vie citoyenne, le contact aux autres tout autant que l’on s’initie à respecter la nature. Il serait le lieu où les enfants développent leurs compétences individuelles et sociales autant que l’empathie envers d’autres êtres vivants.

Penser la ville en « espace relationnel » dans une période politique qui valorise les radicalités et les rapports de force est une tâche complexe. Et c’est donc dans la fabrication de rues, des nouveaux quartiers, de parcs, de jardins et de places qu’il nous faut chercher de nouveaux terrains d’expression et de recherches pour s’attacher à rendre la ville perméable dans tous les sens du terme : à l’eau, aux autres, à la biodiversité, à nos singularités. Dans nos métropoles épuisantes tant pour le corps que le mental, il ne s’agirait plus de programmer des espaces publics pour planter un décor destiné à nous donner l’illusion d’une routine « tramway, boulot, dodo » moins inacceptable, mais de développer le trajet plaisir, réhabiliter la promenade de santé, de rendre possibles des rencontres fortuites et des évènements, par de la lumière tamisée sous les arbres, des jeux impromptus avec des feuilles, l’activation de la mémoire grâce à des parfums de terre humide, d’immortelles des sables, de fleurs de tilleul ; pouvoir s’arrêter 5 minutes pour discuter à l’abri d’un houppier, s’asseoir, flâner, dormir avec sa fenêtre ouverte… La finalité du projet d’espace public serait de tendre à l’effacement pour mieux valoriser l’intensité de ces écobiographies en train de s’écrire.

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