Le cimetière, un espace à vivre ?
L ze cimetière, longtemps perçu comme lieu clos de recueillement, est l’un des rares espaces urbains où la mort et le deuil peuvent s’exprimer librement. Dédié à l’inhumation des défunts, il concentre des émotions et des symboles forts lui conférant une identité particulière. Il se situe à la frontière entre espace public et espace privé, où l’intime se mêle à l’extime, et l’individuel au social. Conçu au XIXe siècle pour rester à distance des villes, le cimetière moderne a été progressivement absorbé par l’expansion urbaine. En parallèle, l’évolution récente des pratiques funéraires – des formes d’inhumation jusqu’à la fréquence des visites – requestionne la portée du cimetière pour les vivants. Ainsi, dans un contexte où chaque mètre carré compte, le cimetière n’est plus seulement un lieu de mémoire, mais une opportunité pour réinventer la ville, en lui attribuant de nouvelles fonctions tout en préservant son caractère symbolique et mémoriel. Plusieurs villes, en France et ailleurs, ont déjà entamé cette transformation.

Il est des sociétés, comme celles d’Europe du Nord, où les cimetières s’intègrent depuis longtemps à la vie urbaine, et sont bien plus que de simples espaces de recueillement. Entre héritage protestant et courants esthétiques divers, les sépultures sont simples et la nature omniprésente. La mort est là mais sans gravité, ce qui permet aux habitants de considérer ces espaces comme des lieux de promenade, de détente ou même de convivialité. Il suffit de flâner dans les cimetières de Malmö, troisième ville de Suède, pour l’observer : ici, des familles promènent leurs chiens en laisse ; là, deux joggeurs courent le long des sépultures ; un peu plus loin, une personne âgée vient rendre visite à des proches disparus. Chaque cimetière de la ville a des usages particuliers : le grand cimetière paysager est davantage dédié aux activités sportives tandis que le cimetière central est un lieu de passage agréable et sécurisé, que l’on emprunte à pied ou à vélo. Cependant, cette diversité d’usages n’est pas sans créer des tensions. L’exemple le plus marquant de ces dernières années est le houleux débat soulevé en 2021 au Skogskyrkogården (« le cimetière de la forêt ») à Stockholm, où de nombreuses familles étaient venues faire de la luge un jour de neige. Dès lors s’est posée la question : où se situe la frontière entre un cimetière et un parc public ? Ce qui avait commencé comme l’appropriation spontanée d’un espace propice aux glissades est rapidement devenu un sujet de débat sur la régulation des usages autres que le recueillement, illustrant le fragile équilibre entre le cimetière comme lieu de vie et la nécessité de préserver son caractère sacré. Néanmoins, l’exemple suédois montre que même si les cimetières ne sont pas des espaces publics ordinaires, leur solennité est compatible avec des pratiques qui elles le sont, notamment dans un contexte de densification urbaine et de nécessaire préservation de lieux vastes et paisibles.
En France, où les allées des cimetières sont bien moins arpentées qu’en Suède, certaines communes entreprennent des actions ambitieuses pour faire vivre ces lieux. Conscientes de leur potentiel inexploité, elles sont de plus en plus nombreuses à expérimenter le cimetière comme lieu de vie. À Nantes, la commune et la métropole ont mis en place ces dernières années plusieurs initiatives en faveur de la valorisation des quinze cimetières de la ville. Vie quotidienne, culture, éducation à l’environnement, lien social, bien-être et rafraîchissement urbain : tous ces sujets sont mobilisés pour transformer les cimetières nantais en espaces propices à la diversité des usages.

Un exemple marquant est l’intégration des cimetières à la vie culturelle et artistique locale. Grâce à des événements comme Le Voyage à Nantes, festival estival annuel dédié à l’art dans la ville, les cimetières sont devenus des lieux de découvertes culturelles, accueillant des œuvres d’art contemporain qui valorisent le patrimoine funéraire. En 2022, l’œuvre Miroir des Temps de l’artiste Pascal Convert installée au cimetière Miséricorde a été l’une des plus visitées du festival. Ces initiatives permettent aux habitants de découvrir les cimetières sous un nouveau jour, en éloignant les appréhensions liées à la mort.
Nantes investit également ses cimetières pour renforcer le lien social et promouvoir l’apprentissage. Au cimetière parc-arboretum, situé au nord de la ville, un potager a été conçu par les jardiniers municipaux, permettant aux enfants des écoles voisines de découvrir les bienfaits de la nature et du jardinage. Ce projet s’inscrit dans le cadre du programme «Paysages nourriciers» lancé après la pandémie de covid pour favoriser l’accès à une alimentation saine et durable aux personnes en situation de précarité. Les récoltes du potager sont ainsi remises à une association locale qui organise des ateliers de cuisine.
Élue « meilleure commune pour la biodiversité » en 2024, Nantes déploie un plan de création de 50 oasis de biodiversité, dont deux dans des cimetières. À l’image du cimetière Saint-Jacques où une mare a été creusée, des haies bocagères et des arbres plantés, ils deviennent des refuges autant pour les riverains que pour la faune locale. La ville raccompagne ses habitants dans les cimetières en transformant ceux-ci en îlots de fraîcheur qui se prêtent à la promenade à la saison chaude. La végétalisation offre une sensation de bien-être et une expérience paysagère singulière, incitant à pousser le portail d’un cimetière de quartier pour se ressourcer ou retrouver un ami. Chaque année, des bulbes plantés dans les espaces laissés en friche attirent les insectes pollinisateurs et transforment les cimetières nantais en champs de fleurs le temps d’une saison. Cette place importante faite à la végétation n’est cependant pas toujours bien perçue par les citoyens, certains considérant l’épanouissement spontané de la végétation comme un défaut d’entretien des cimetières et, par extension, comme un manque de respect dû aux morts. De plus, la désimperméabilisation des cimetières pose des questions d’accessibilité des visiteurs et des professionnels du funéraire aux tombes. Une nouvelle gestion et une ingénierie innovante restent à développer pour pouvoir planter les bons arbres aux bons endroits, sans mettre en péril les fonctions originelles du cimetière que sont l’inhumation et le recueillement.
Ainsi, les cimetières ne sont plus simplement des lieux de mémoire, mais également d’échanges, de culture et de nature. En créant des expériences sociales, artistiques ou encore paysagères, ils deviennent des lieux d’attachement, où la nature et l’humain se rencontrent et s’enrichissent. La majorité des cimetières autrefois relégués aux limites sont aujourd’hui intégrés à la ville. Il reste toutefois encore une marche à franchir pour qu’ils soient considérés comme de véritables espaces d’usages du quotidien au cœur de la cité. Cela implique sans doute de dissiper le tabou qui entoure la mort et d’apaiser la relation que les vivants entretiennent avec elle.