Histoires de couleurs

Jodhpur, la « ville bleue ». Le bleu indiquait que ces maisons appartenaient à des membres de la caste des brahmanes. Flickr, © Julie Laurent.

Il est des villes que tout un chacun identifie et situe spontanément, parfois même sans y avoir mis les pieds. Comment ? Par leurs couleurs ! Les « villes roses » (Toulouse ou Jaipur), villes « bleues » (Chefchaouen ou Jodhpur), « blanches » (Essaouira ou Athènes), « jaunes » (Izamal) ou autres « place Rouge », « rue Blanche » ou village arc-en-ciel (Kampung Pelangi, Indonésie) ne manquent pas. Et c’est toute une ambiance, un décor qui enveloppent et ponctuent les espaces publics et sollicitent l’imaginaire de leurs passants. Il paraît que « les goûts et les couleurs », ça se discute. Les teintes se prêtent en effet à des imaginaires culturellement construits et des réalités changeantes. Leurs représentations et réalités évoluent dans l’espace et dans le temps ! Le vert était diabolique au Moyen Âge[1]. Toulouse n’a pas toujours été rose. Mais à quoi sert la couleur dans nos espaces urbains ?

La couleur d’une ville, c’est d’abord celle des ressources et matériaux locaux qui ont servi à son édification. Aujourd’hui, la recherche d’une cohérence urbaine, architecturale et chromatique irrigue les politiques patrimoniales et peut se traduire en outils de gestion via des plans de sauvegarde et de mise en valeur (PSMV), des chartes ou des nuanciers[2] et parfois même dans les plans locaux d’urbanisme (PLU). Cette dimension chromatique peut être une « marque » politique, culturelle, symbolique ou économique. On pense ainsi à l’architecture fasciste d’un blanc immaculé rappelant l’Antiquité[3]… ou à une volonté d’attractivité touristique, comme les îles Banwol et Bakji en Corée du Sud, récemment repeintes en violet[4], parfaites pour Instagram.

Coloris et ressentis : des sens et de la science !

Nice, la rue Bonaparte, peinte en bleu avec les couleurs du drapeau LGBT à chaque bout ; réalisation dans le cadre du projet de piétonisation et redynamisation de la rue. © Sophie Haddak-Bayc – a’urba

La couleur est créatrice d’ambiances, elle influence nos sens, émotions et états d’esprit. Les quartiers aux couleurs vives attirent, telle La Boca à Buenos Aires. À l’inverse, s’il a séduit les élites, le gris du brutalisme n’a pas connu un succès populaire, inspirant souvent un sentiment morose. Joignant l’utile à l’agréable, les maisons très colorées de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, à l’image des maisons scandinaves, trouvent leur origine dans l’utilisation des restes de peinture des doris (bateaux de pêche). Cette pratique a perduré pour personnaliser et apporter de la gaîté dans les rues saint-pierraises enneigées. Les artistes créent par leurs œuvres colorées dans l’espace public des nouveaux mouvements. Des sculptures dont la teinte rompt avec le décor, des façades dessinées en trompe-l’œil, des graffitis colorés et énigmatiques, viennent créer la surprise, casser un alignement de rues, animer un délaissé ou rythmer une trop grande façade aveugle.

La couleur permet de lire la ville, de se déplacer dans la rue et de se repérer plus aisément. Selon Anne Petit, auteur d’une thèse en architecture sur la couleur dans la démarche de projet architectural et urbain[5], des mécanismes propres à la couleur transforment les perceptions de l’espace. Si la couleur est historiquement appréhendée pour ses facultés, bien connues des concepteurs, à pouvoir tour à tour agrandir, rétrécir, rapprocher, mettre en perspective un espace donné ou simplement attirer l’attention, d’autres effets voient leurs enjeux se développer.

La couleur est l’un des premiers déterminants spatiaux permettant de comprendre l’environnement et l’espace public qui nous entourent. Par combinaison de teintes, de contrastes, de valeurs, de masses, de proportions, elle complète l’ensemble des informations captées par l’œil (formes, profondeurs, plans) et nous informe instantanément sur l’organisation de cet espace.

Par la prise en compte de la couleur dans le design des espaces publics, les capacités cognitives et psychomotrices de l’usager passent au premier plan, afin de permettre aux individus, grands ou petits, avec et sans handicaps, de se déplacer dans un environnement familier… ou inconnu. Pour Manon Delage, designer, « la couleur est un repère et nous avons besoin de repères dans la ville. Elles soulignent, habillent, dirigent, alertent, influencent nos perceptions et rythment l’espace urbain[6] ». Et pour le rendre lisible, selon Romain Delgrange citant Kevin Lynch, cet espace doit disposer d’une « clarté apparente » qui permet de distinguer les différentes unités, et disposer d’une palette de couleurs permettant de les différencier, élément important pour l’« encodage spatial » et la navigation piétonne[7]. On apprend par exemple que le rouge s’encode mieux dans nos cerveaux que le bleu !

Autre pouvoir de la couleur : son effet sur les conditions thermiques. De nombreuses villes et experts cherchent à rafraîchir les espaces urbains par la couleur des toitures, des façades et du sol. Dans l’urgence, on recourt au lait de chaux pour limiter le ressuage des bitumes lors de fortes chaleurs[8], donnant momentanément un aspect blanc à la chaussée. Plus durablement, on requalifie les espaces publics par des revêtements clairs qui utilisent l’albédo (degré de rayonnement renvoyé jouant sur les températures d’un espace). Sans parler des plantations des rues, des façades végétalisées et des toitures jardinées : et si, bientôt, toutes nos villes devenaient vertes ?

Quartier de Camden Town à Londres.Quartier de Camden Town à Londres. © Sophie Haddak-Bayce – a’urba

La couleur dans le temps, une affaire de codes et de modes ?

La couleur dans nos espaces publics est tout sauf un élément fixe. Les coloris de l’espace public changent en effet selon les conditions lumineuses et les temporalités. Selon plusieurs experts[9], nous percevons la couleur « dans un contexte où interagissent de nombreux autres paramètres dont les conditions lumineuses, météorologiques, saisonnières, horaires, ou encore la distance d’observation, les relations de contrastes colorés avec le contexte paysager, le mouvement de l’observateur, etc. ».

Aujourd’hui, la palette des couleurs dans l’espace public s’exprime par grande nappe autant que par petites poches, sortes de touches impressionnistes fixes ou en mouvement. Le parc automobile, qui colore nos rues, s’uniformise depuis les années 1970 : les couleurs dites « neutres » (noir, gris, blanc) sont plus faciles à vendre ou à entretenir. L’aire de jeux pour enfants est généralement une explosion de couleurs en rupture avec son environnement urbain. Les panneaux de signalisation routiers aux couleurs franches marquent les permissions, les interdits, les obligations, avec une sémantique chromatique codifiée et appropriable par le plus grand nombre. Les mobiliers urbains peuvent se fondre dans un décor ou être volontairement mis en avant grâce à leur couleur. Les vêtements des usagers plus ou moins colorés au gré des saisons et des modes « habillent » l’espace public…

De l’homogène à la cacophonie, une délicate recherche d’équilibre est à trouver, dans des espaces publics qui se réinventent et cherchent à s’adapter aux enjeux de demain. La couleur agit sur le bien-être et les sens de l’usager tout comme sur le fonctionnement même de la ville. On ne peut s’en passer ! Néanmoins, penser la couleur dans la ville et ses espaces urbains ne manque pas de conduire à des injonctions, parfois contradictoires. Un exemple : le blanc rafraîchit, mais il éblouit aussi ! Il s’agit alors de doter les acteurs de l’aménagement d’outils permettant de replacer la couleur dans les processus d’aménagement urbain et d’adaptation des espaces publics, afin d’anticiper d’éventuelles controverses. S’intéresser à la couleur de nos espaces publics, c’est plonger dans la fabrique de la ville de demain, que l’on souhaite plus sensible, plus inclusive et plus résiliente. En route pour des espaces publics plus vivants, on dirait que le feu est vert ! _


[1] | M. Pastoureau, Vert, histoire d’une couleur, éditions du Seuil, 2013.

[2] | À chaque ville sa couleur, Infopro-finition.com, 26 avril 2021.

[3] | D. Bolz, Les arènes totalitaires, CNRS Éditions, 2008. https://doi.org/10.4000/books.editionscnrs.5573

[4] | https://www.huffingtonpost.fr/insolite/video/ces-iles-violettes-en-coree-du-sud-sont-le-paradis-des-instagrameurs_178139.html

[5] | A. Petit, Effets chromatiques et méthodes d’approche de la couleur dans la démarche de projet architectural et urbain, Architecture, aménagement de l’espace, ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, 2015.

[6] |  https://www.demainlaville.com/couleurs-dans-ville/

[7] |  https://theses-doctorat.u-paris.fr/gedfs/these/2021/2/15170358/vd_Delgrange_Romain.pdf

[8] |  https://www.francebleu.fr/infos/societe/en-images-du-lait-de-chaux-pour-proteger-les-routes-de-loire-atlantique-lors-des-fortes-chaleurs-6995832

[9] | A. Petit, D. Siret, N. Simonnot, « Couleurs et paysages : une nouvelle approche de planification de la couleur par les effets chromatiques », VertigO : La revue électronique en sciences de l’environnement, 2018.

 

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