Parvis de la gare de Grigny. © Amandine Spire, août 2021.

Amandine Spire, enseignante-chercheuse en géographie urbaine, est spécialiste des sociétés urbaines d’Afrique de l’Ouest et des dynamiques migratoires. S’interrogeant sur la citadinité, l’altérité, l’informalité ou le rapport à l’autorité, elle travaille à une échelle micro-géographique pour identifier des expériences individuelles de migrations, pour étudier des quartiers où vivent et travaillent de nombreux étrangers. La plupart de ses terrains d’étude sont en Afrique mais elle conduit aussi des enquêtes dans des quartiers d’accueil de migrants dans des villes françaises et transpose du Sud au Nord son expérience de recherche acquise depuis près de 20 ans. Maîtresse de conférences à l’université Paris Cité et au Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (CESSMA), elle est accueillie à Bordeaux pendant 18 mois au laboratoire Passages. A. Spire vient d’obtenir une médaille de bronze du CNRS. Nous l’avons rencontrée pour la revue CaMBo pour évoquer sa trajectoire de chercheuse en études urbaines, l’apport que représentent ses travaux sur les étrangers dans les villes africaines, pour les démarches de recherche-action et film qu’elle mène actuellement. Elle est en train de réaliser en parallèle le portrait sociogéographique de la sortie de gare de Grigny, en banlieue parisienne et des quartiers Zongo, quartiers iconiques de la présence de migrants dans les métropoles de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.

Étrangers africains dans les métropoles africaines

À partir d’une interrogation sur la place des migrants dans les capitales littorales du golfe de Guinée, A. Spire a réalisé sa thèse sur les formes de la présence des étrangers d’Afrique de l’Ouest à Lomé et Accra, grandes villes portuaires desservant l’espace de libre circulation de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), jusqu’aux pays sahéliens enclavés comme le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Acheter, vendre, revendre… La logique de place de marché génère d’importantes circulations intra-africaines. Comparée à Accra, capitale anglophone du Ghana, métropole de 3 millions d’habitants, cosmopolite et dynamique, Lomé, capitale francophone du Togo avec 1,5 million d’habitants, paraît davantage comme une ville-promesse, étape provisoire qui souvent se prolonge. A. Spire réalise des portraits de quartiers : par une approche fine des lieux de sociabilité, des mobilités et des activités des migrants, elle montre que la figure de l’étranger en ville est une construction sociale qui alimente la convoitise de certains lieux ; elle révèle aussi qu’il n’y a pas de ségrégation par quartiers à Lomé, mais des différenciations socio-économiques à l’échelle de la parcelle.

Depuis sa thèse, Amandine Spire participe avec d’autres géographes à des recherches collectives portant sur le droit à la ville dans le Sud global avec notamment Raffael Beier et Marie Bridonneau. Ils étudient par exemple la citadinité des personnes, migrantes ou non, embarquées dans des mobilités forcées lors de réinstallations urbaines quand leurs quartiers sont démolis, ce qui se répète parfois au cours de leur parcours résidentiel du Sud vers le Nord. Les chercheurs appréhendent ainsi les opérations de déguerpissement dans une trajectoire longue et, en comparant par exemple Lomé et Rabat-Salé, ils montrent comment les personnes déplacées veulent « rester citadines malgré tout » et trouvent une autre façon de continuer à habiter la ville.

Sur les trajets et mobilités de longue distance, ils recueillent la parole des migrants. L’un des points d’aboutissement de ces trajets intercontinentaux, Grigny en région parisienne, est ainsi devenu un terrain d’enquêtes : le parvis de la gare de Grigny Centre est révélateur de tensions et d’épreuves pour un certain nombre de citadins pour prendre place dans l’espace métropolitain.

Le parvis de la gare de Grigny et ses transformations

Situation de recherche par le film dans le marché de Kasoa Zongo. © Amandine Spire, septembre 2023.

Grigny est une municipalité communiste de l’Essonne, une commune à la fois jeune et pauvre, qui offre un point d’accueil pour de nombreux migrants, venant notamment d’Afrique de l’Ouest. Ce quartier, qui sert de premier lieu d’ancrage, connaît un renouvellement régulier de ses habitants. Mais il s’agit aussi d’un espace en tension catégorisé comme quartier de reconquête républicaine (QRR) et, pour sa rénovation, ce quartier bénéficie du statut d’opération d’intérêt national (OIN).

  1. Spire s’intéresse aux modalités d’inscription des arrivants à Grigny et aux pratiques de l’espace public : au sortir de la gare (ligne D du RER) se tient tous les jours un marché informel qui s’auto-organise. Elle raconte comment les commerçants s’installent quotidiennement, selon des règles collectives tacites, jusque dans la soirée. Ces activités forment à la fois un espace de survie, d’approvisionnement mais aussi de sociabilité, d’un « cosmopolitisme par le bas ». À l’instar d’autres marchés de ce type, les espaces se structurent au fil du temps : des femmes vendent des plats cuisinés ; des hommes cuisent du maïs quand c’est la saison ; d’autres vendent des fruits et légumes ; des cigarettes de contrebande ou contrefaçon sont également proposées… Les forces de l’ordre interviennent très régulièrement pour déloger ces marchands installés sans autorisation.
  2. Spire insiste sur la détermination des commerçants qui reviennent chaque jour, dans l’attente et l’espoir d’une régularisation de leurs activités et statuts. Elle souligne aussi le rôle économique et social positif du marché informel pour certains habitants tandis que d’autres ne supportent pas l’image de la ville véhiculée à travers ces activités irrégulières.

Réaliser un film de recherche

Les quartiers Zongo, coeurs battants de métropole. © Amandine Spire, septembre 2023.

Pour conduire cette recherche sur ces activités informelles dans l’espace public, elle développe une méthode d’enquête par immersion, avec une préparation minutieuse des entretiens. Elle travaille avec un réalisateur, Olivier Cousin, pour écrire un film sur le marché de Grigny. Ils constatent le rôle facilitateur de la caméra pour collecter la parole lors d’entretiens longs au cours desquels ils interviennent le moins possible. Par déontologie, ils souhaitent donner la parole aux habitants, difficilement audibles dans les débats publics autour de leur devenir.

Pour dresser un portrait sociogéographique du quartier de la gare de Grigny, symbole des quartiers d’arrivée de migrants, les chercheurs rencontrent aussi les habitants, les élus locaux, les services de l’urbanisme, les forces de l’ordre, les acteurs de l’aménagement urbain, etc. Il s’agit ainsi de l’étude d’un lieu générique et très singulier, un film sur la sortie d’une gare et les usages de l’espace public, un lieu promis à une transformation prochaine puisqu’il est inscrit dans un grand projet de métamorphose de l’espace urbain dans le cadre du Grand Paris.

  1. Spire en est persuadée, le film sur la gare de Grigny dont la réalisation est en cours permettra de faire entendre la parole des habitants de manière plus précise qu’aucun texte de spécialistes ne pourrait le faire. Le film est un produit de cette recherche-action. Avec d’autres chercheurs, ils utilisent cette méthode pour réaliser des portraits sociogéographiques de quartiers dans des villes du Sud.

Retour à Accra

Pour le « Zongo Project 2023 », Amandine Spire revient au Ghana avec Olivier Cousin et Bérénice Busson pour étudier les quartiers Zongo d’Accra qui accueillent des migrants, originaires du nord ou des pays sahéliens, majoritairement musulmans, souvent paupérisés. En collaboration avec Musah Issah et George Owusu, géographes ghanéens, ils conduisent des entretiens qualitatifs et enregistrent la parole dans la rue pour réaliser un film sur les quartiers Zongo. Ce film souhaite déjouer les stigmates associés à ces espaces singuliers d’accueil et de maintien des appartenances étrangères à la ville. Plus largement, cette recherche contribue à montrer des citadinités sous contrainte et comment ces quartiers d’insertion des migrants étrangers sont des espaces marginalisés, à la fois indésirables et indispensables au fonctionnement métropolitain.


Pour aller plus loin

- Pour visualiser les quatre courts films réalisés à Accra, écrire à Olivier Cousin et Amandine Spire : oliviercousin@me.com amandine.spire@u-paris.fr
- A. Spire, L’étranger et la ville en Afrique de l’Ouest, Lomé au regard d’Accra, Karthala, 2011.
- R. Beier, A. Spire, M. Bridonneau, Urban Resettlements in the Global South: Lived Experiences of Housing and Infrastructure Between Displacement and Relocation, Routledge, 2021, 224 p.
- A. Spire, R. Beier, Rester citadin malgré tout. Penser les citadinités à travers l’expérience des réinstallations urbaines, à partir de deux villes africaines, Annales de géographie, 2024, n° 755.

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