Entretien avec Émilie Olivier

Dans le domaine de la connaissance des territoires, il existe des consultants atypiques et Émilie Olivier en fait partie. Elle s’est créé un personnage de vamp cartomancienne pour exercer son métier à la frontière entre l’art de rue, le théâtre forain, la philosophie de terrain et la prospective territoriale décalée. On pourrait la définir comme une « urbaniste saltimbanque », immergée dans un univers mystique et humoristique, mais cela réduirait la portée de son travail qui s’appuie sur une compréhension fine des phénomènes urbains basée sur des enquêtes in situ, un savoir-être bienveillant auprès des habitants et acteurs du territoire, du bon sens critique et une analyse psycho-géographique[1] des territoires qu’elle arpente. En tirant un tarot des territoires, elle livre son récit territorial en spectacle. Maniant l’art et la manière de poser un diagnostic urbain sous la forme de chroniques temporelles, exposant des visions poétiques qui redessinent les limites géographiques, proposant une lecture insolite et juste des espaces, elle amène le spectateur à s’interroger sur l’avenir au regard des enjeux climatiques et de ses propres vulnérabilités.

Le / les personnage(s)

Le personnage de Martine Tarot est né en 2013 d’une demande de retransformation de ce que l’on appelle un entre-sort, un spectacle au long cours, façon fête foraine, où l’on me proposait de reprendre un spectacle de voyance. J’ai décidé de travailler sur l’image de la « rebouteuse » rurale, celle qui peut lire les cartes de 17 h à 19 h après le travail, un personnage de « vieille tante de la campagne » qui n’a pas la langue dans sa poche, qui reçoit dans une petite cabane avec une cuisine en formica où ça sent le café et les madeleines. En tant que comédienne, je me suis intéressée au jeu de tarot de Marseille traditionnel, que j’ai relu par le biais de l’approche psychomagique de Jodorowsky, forcément marquée par les apports de la psychanalyse pour en faire un exercice de boniment philosophique et poétique. Les gens viennent chez Martine Tarot se faire tirer les cartes, c’est de l’intimité dans l’espace public. Après une dizaine d’années, j’ai eu envie de faire évoluer le personnage. Martine, c’est ma copine, elle me permet de dire et de faire beaucoup de choses. Je me suis interrogée sur ce que voulait dire avoir des visions, lire l’avenir, lire un horizon d’attente, un horizon du jeu ; tout ce qui finalement fait partie du vocabulaire politique. J’en suis revenue à des réflexions sur la vie de la cité, et je me suis mis à tirer les cartes des espaces, des lieux. Entre-temps, j’avais rencontré l’ANPU[1], des artistes qui font de la psychanalyse des territoires qu’ils considèrent comme des personnes qu’ils mettent sur le divan. J’ai repris cette idée avec mon médium, le jeu de cartes de tarot ; j’allais interroger l’esprit des lieux dans un nouvel esprit des temps. Je suis aussi partie du principe que le futur prenait en compte l’adaptation au changement climatique. Martine Tarot, c’est une petite fabrique à histoire aujourd’hui.

© Amélie Jackowski.

La méthode

Le processus artistique se fait en plusieurs temps : une structure me propose d’intervenir, on met en place une semaine d’enquête où je rencontre un tas de gens. Des habitants par des collectages de marché, des élus, des scientifiques, historiens, géographes, géologues, ingénieurs, techniciens, travailleurs, agriculteurs, pêcheurs, forestiers. On m’apporte beaucoup d’informations. Ensuite, étant en immersion totale, je dérive : je vais au bar, je vais au restaurant, je dors chez l’habitant, je parle des heures et des heures pour aller récupérer du secret d’information, du scoop local ! J’en retire de grands enjeux, un peu comme un diagnostic ou un audit avec une problématique, une force du territoire, un frein, un horizon, un conseil des tarots, une voie à suivre… Dans mes 22 cartes du jeu de tarot de Marseille, je choisis celles qui me paraissent les plus à même de concentrer le récit de ce que j’ai pu entendre. Après mon enquête, je mène un travail de lecture anthropologique, économique, historique. J’écris ensuite le texte avec une dramaturge qui m’aide à resserrer les problématiques puis je le mets en scène. Le résultat c’est un grand tableau, derrière Martine Tarot, avec toutes les preuves, les données, les textes, les photos que j’ai prises. Tout cela permet une plongée de 80 minutes pendant laquelle Martine Tarot révèle son audit lors d’une veillée qui est aussi sérieuse qu’extravagante. Elle a des visions, elle va voir sur place pour vérifier des éléments, pour rencontrer des experts et des témoins. Mon enquête devient une enquête policière où Martine va mieux comprendre ces cartes parce qu’elle tombe sur des faits qui prouvent que ses cartes ont raison. Elle dit : « il y a des faits, pas d’affect ! ». Elle fait sa démonstration en rejouant tous les personnages que j’ai rencontrés, des plus conventionnels aux plus alternatifs, par un « Arte Povera » (un « art pauvre »), un spectacle de rue où tout se joue avec très peu de moyens. Cela peut se passer n’importe où mais si possible dans un lieu « pépite » révélateur de ce que je raconte. Tout passe par l’imaginaire et se dresse ainsi un portrait passé, présent et futur des territoires.

L’art du récit, le temps, le registre émotionnel

Je travaille avec une illustratrice sur les cartes de tarot que j’ai choisies, elle les redessine avec des détails totémiques, de colorimétrie. Par exemple, à Libourne, le fleuve est un peu rose-marron donc on va lui mettre son rose-marron ; dans les Landes, c’est l’Alios, donc on va mettre une couleur jaune. Toutes les cartes sont retravaillées comme un nouveau blason ou de nouveaux symboles. Les images interrogent les gens et, alliées au récit, cela donne quelque chose à la fois de très documenté, qui touche aux docu-fictions, et de « psycho-magique ». Les images sont imprimées en grand format et en cartes de tarot puis distribuées aux gens. Il y a donc des centaines de cartes qui se baladent un peu partout pour que le récit qu’on peut faire de l’avenir puisse se digérer. C’est là où on touche à l’émotion. Ma grande question c’est : que veut dire habiter quelque part ? Habiter là ? La forêt des Landes, le marais, la montagne cévenole, le Pertuis Charentais ? La question « d’habiter quelque part », c’est la problématique puis, quelles sont les solutions que notre connaissance du « là, ici » peut apporter dans l’adaptation au réchauffement climatique ? On est vraiment sur une réindividualisation des lieux, le dévoilement de l’esprit du lieu mais dans un nouvel esprit du temps. On interroge ce qui est en germe au présent, au regard de l’histoire locale passée dans le but d’en ressortir des axes forts qui pourraient être reconsidérés à l’avenir. On scrute l’esprit du lieu dans l’esprit des temps pour ouvrir d’autres chemins de récits possibles.

© Amélie Jackowski.

L’éveil au débat, délier les paroles, les réactions

Les spectateurs sont ravis, j’ai de très bons retours : « Oh là là, qu’est-ce que vous avez travaillé ! Vous êtes d’ici ? Vous avez tout saisi ! ». Martine Tarot c’est le 3e œil, la personne extérieure qui aide à mettre en relief tout ce que les gens savent déjà mais qui s’est dilué dans le quotidien. Il faut aller excaver le fond, soulever sous le tapis ; il y a toujours des freins, une question qui gratte, mais aussi de l’espoir.

On me dit « le porte-voix », je dis aussi « bouffon », au sens shakespearien, parce que je suis un clown à qui on donne toute la liberté de parole et d’action, je n’ai pas de tabou et je ne veux pas en avoir. Quand dans le Marais poitevin, on aborde la question des méga bassines, c’est un sujet lourd. Mais les méga bassines sont un énième épisode de la guerre de l’eau du Marais poitevin ! Il en est de même pour tous les territoires et à toutes les échelles ; du village au quartier en passant par la communauté de communes. L’artiste, notamment le comédien de théâtre de rue, est au service du débat public. Il est l’intermédiaire ou l’entremetteur entre les échelles, les zones, les rapports de vocabulaire. Par exemple, il y a des vocabulaires techniques, des jargons incompréhensibles que Martine traduit. À l’inverse, elle peut rapporter des paroles qui peuvent paraître du potin mais qui ont une valeur révélatrice. Dans le tarot, il y a une carte qui s’appelle Le Fol qui a cette vocation : permettre une grande liberté, beaucoup de rires mais aussi beaucoup de sérieux. C’est ce mélange-là qui plaît, qui désarçonne les élus dans un premier temps, qui permet de dire des choses que les gens n’osent pas dire, de mettre en valeur des communs entre les conventionnels et les alternatifs.

Et après ?

Léger techniquement mais demandant une grosse préparation, le spectacle se joue au moins quatre fois après la création. Une fois créé, je dis : « emparez-vous de lui ! ». Mon travail est un outil à réflexion, à exploiter. Les communautés de communes ont peu de moyens pour organiser des événements qui permettent la mutualisation, le dialogue entre partenaires. Dans les tarots, tout est là, le territoire est là, on « prend de la hauteur » pour le lire. Quand on parle de projets urbains, c’est différent car on interroge les tarots sur quelque chose qui n’est pas encore né. L’important est que les artistes en urbanisme soient intégrés en amont du processus pour que le récit se fasse progressivement. Par exemple, dans le cadre du projet Bongraine[2] à Aytré, Martine a été un fil rouge de conférences de type « éducation populaire » pour déjargoniser et introduire des interventions sur des sujets d’archéologie préventive, de biodiversité, de mobilité, la question de la participation, etc. Elle sert de lien entre les habitants, les aménageurs, les promoteurs. Comme elle a une « grande bouche », elle peut tout dire. Si on veut que les gens habitent bien un futur quartier avec une véritable âme, toute l’histoire passée, présente et future, doit être prise en compte pendant la construction du projet, à différentes échelles et le récit est très important. Cela fait partie des petites actions qui découlent des tarots, des formes multiples de ce qu’un personnage, une image, peuvent apporter aux réflexions humanistiques. Ce n’est pas une cerise sur le gâteau.


[1] | Agence nationale de psychanalyse urbaine.

[2] | Projet piloté par Aquitanis réalisé par Une autre ville, Le sens de la ville.

[1] | La psychogéographie est une approche proposée par Guy Debord en 1955 qui pourrait être définie comme une lecture sensible des espaces par les individus.

 

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