Expériences enfantines de la pandémie de Covid-19 dans les quartiers populaires

À première vue, les enfants sont omniprésent.e.s dans la ville. Par la part importante des équipements publics qui leur sont dédiés, par la manière dont les temps scolaires rythment la vie urbaine. Mais que sait-on vraiment de leur expérience de la ville, de leurs quartiers ?

Après tout, lorsque l’on fait une place aux enfants dans l’expression publique, c’est souvent en tant que « citoyens et citoyennes en devenir[1] ». Les politiques urbaines sont de plus en plus justifiées au nom du souci des « générations futures »… à la place desquelles les adultes du présent prennent la parole. Quand on les mobilise dans des conseils municipaux, c’est bien souvent pour les préparer à l’exercice futur de leurs « responsabilités citoyennes ». Bref, les enfants sont souvent réduit.e.s à ce rôle de citoyens et citoyennes potentiels. Et c’est leur expérience du présent, en tant qu’enfant, qui s’en trouve souvent invisibilisée.

La crise sanitaire est une nouvelle occasion de rejouer cette scène de l’invisibilisation de l’enfance en ville. La plupart des travaux interrogent le point de vue des adultes[2], qu’il s’agisse des parents ou des professionnel.le.s qui les accompagnent dans les différentes sphères de leur vie quotidienne.

Pourtant, pour peu que l’on y prenne garde, c’est une tout autre vision de l’enfance en ville qui se dégage. C’est ce que nous avons tenté de faire en demandant à des enfants âgé.e.s de 10 à 12 ans de tenir un journal de bord rendant compte de leur expérience de la pandémie[3].

Ces carnets de collégiens rendent visible la manière dont les enfants préados « prennent part » à la situation de pandémie de Covid-19 et, plus largement, à la vie sociale et politique d’un quartier populaire de la métropole bordelaise.

Forte lucidité et (sur)responsabilisation

Ces extraits donnent à voir la lucidité avec laquelle ces préados abordent leur rôle dans la société. Ils et elles s’expriment sur les comportements citoyens à adopter pour traverser ensemble cette pandémie : « Le confinement déplaît à beaucoup de personnes mais il est utile. Si tout le monde respecte les lois du confinement, le coronavirus doit diminuer. Chaque personne doit être responsable et assumer ses actes. Pour certaines personnes, il est difficile de rester confiné. À cause de ça, des personnes sont devenues dépressives », explique cette jeune fille dans son carnet.

Bien que nos espaces de liberté aient été réduits, dans ce contexte, la pandémie a favorisé une socialisation des enfants à l’entraide et à la solidarité. Certain.e.s ont fabriqué des boîtes à activités pour leurs ami.e.s, pour s’occuper et prendre soin de soi. D’autres ont compris que malgré leur jeune âge, il était possible de soutenir leur entourage, en prenant part aux tâches domestiques ou en se chargeant de la gestion des plus petit.e.s. Ils et elles ont pu découvrir ou connaître davantage les acteurs et actrices de ce domaine tout en participant, de près ou de loin, aux « actes » de solidarité familiaux et de voisinage : des dessins des Restos du cœur figurent dans plusieurs carnets et les préados mentionnent aussi la mobilisation des familles auprès d’associations de quartier qui viennent en aide aux personnes sans domicile fixe, par exemple. Mais, paradoxalement, ces enfants se sentent peu accompagné.e.s pour affronter leurs difficultés, notamment scolaires, et certain.e.s éprouvent un sentiment d’échec qui dégrade l’estime de soi, tel que l’exprime ce garçon : « J’ai raté 3 mois et demi de mon CM2. Sincèrement, j’ai envie de retourner en primaire. »

De l’inquiétude pour les siens au sentiment  de solitude

Les mesures appliquées sur les personnes touchées par le virus (notamment l’isolement à l’hôpital ou à domicile) n’échappent pas aux enfants qui expriment la peur ressentie depuis le début de la pandémie, pour eux et pour leurs proches. À cela s’ajoute leur très forte inquiétude vis-à-vis des parents. S’il est fréquent d’entendre parler de l’inquiétude des parents à l’égard des enfants, l’inverse est moins courant alors que ces dernier.ère.s sont conscient.e.s des pertes de revenus, des difficultés au travail et des risques encourus par certains parents « à risque » : « J’ai peur que mes parents n’aient pas autant de clients qu’avant et qu’ils n’aient pas les moyens ni assez d’argent pour payer le loyer », confie cette préado.

Ces témoignages montrent la capacité des enfants à décoder le mal-être des parents, et plus largement de leur entourage proche, sans pour autant pouvoir le partager avec leurs ami.e.s, s’agissant d’une tranche d’âges qui n’était pas vraiment équipée de téléphones portables lors du « grand confinement ». Certain.e.s ont été coupé.e.s de leurs oncles, tantes, cousin.e.s et grands-parents qui sont des personnes ressources importantes dans leur vie. Ainsi, malgré le fait d’être confiné.e.s en famille, un sentiment de solitude et d’ennui se dégage des récits recueillis, renforçant le repli sur soi et la surconsommation d’écrans[4]. Ce sentiment a pu être accentué dans le cas des enfants uniques alors que les médias et les discours politiques se tournaient vers les familles nombreuses occupant les logements surpeuplés, dans les quartiers – réalité ayant également de lourds effets dans la vie des habitant.e.s.

Espace public et politisation  en temps de pandémie

Ce temps est marqué par le danger que peuvent représenter l’espace public et tout espace extérieur au foyer, rappelant l’avènement de « l’enfant d’intérieur[5] » (indoor child) dont l’enfance se déroule principalement dans le décor de la chambre et du foyer. Dans ce contexte, le quartier change de statut : d’espace de loisirs et de sociabilité, il devient un lieu frappé d’interdits. C’est le cas avec l’impossibilité de se rassembler autour des fêtes familiales et religieuses. C’est ce qu’explique ce garçon : « Pendant le ramadan, tout le monde sortait mais à cause du confinement tout le monde restait chez lui. » C’est le cas aussi avec l’interdiction d’occuper le quartier, devenu un espace sous contrôle policier, comme le rappelle cette fille : « Dans mon quartier, ce qui a changé c’est que la police passe tous les jours à 20 h pour voir si tout le monde est rentré. » L’approche policière de la santé publique, accentuée sur certains quartiers prioritaires, marquera fortement leurs lieux de vie et leurs expériences de la situation de pandémie, comme celle décrite par cette enfant : « Dans la pandémie, ce qui me met en colère c’est quand le jour de l’an la police a jeté des bombes lacrymogènes dans le parc en bas de chez moi donc on ne voyait plus rien. »

Cette intrusion étatique dans toutes les sphères de la vie quotidienne a entraîné une politisation des enfants qui expriment clairement leurs perceptions des décisions politiques et l’intérêt porté à la gestion de la pandémie. Si le confinement de la population est reconnu comme une mesure de protection, le couvre-feu est fortement critiqué et vécu comme une sanction privant les habitant.e.s des quelques liens sociaux se nouant en fin de journée, dans la vie du quartier. Enfin, « l’impression de ne plus être libre » est un sujet qui revient très souvent dans les récits, ce sentiment de privation de liberté qui marque encore les esprits semi-confinés derrière les masques qui rappellent que nous sommes encore en temps de pandémie.

Qu’il s’agisse des conséquences de la pandémie de Covid-19 sur la vie des enfants, sur les rapports qu’ils et elles entretiennent avec leur entourage, sur leur(s) territoire(s) de vie, ces témoignages donnent à voir la capacité des enfants à réfléchir voire à agir face aux situations sociales et politiques que nous vivons. Alors même que, dans les instances participatives à destination des enfants et des jeunes, leur implication est souvent qualifiée d’apolitique pour signifier le fait qu’elle soit à l’abri des logiques partisanes. Cela interroge sur la construction du rapport au politique des jeunes générations et sur l’invisibilisation de leurs vécus, de leurs paroles et de leurs visions, notamment dans un contexte pandémique qui fragilise les conditions de vie des habitant.e.s dont ils et elles font partie, « à part entière ».


[1] |  Question amplement étudiée dans : Constans S. et al., « Des enfants citoyens ou des citoyens en devenir ? Enjeux et paradoxes de l’éducation à la citoyenneté », La revue internationale de l’éducation familiale, 1(1), 2017, p. 23-44.

[2] |  Voir les études Coconel (EHESP-IFOP, 2020), Confeado (Santé Publique France, 2021) et Sapris (INSERM, 2021).

[3] |  Cette recherche participative a été réalisée pendant 6 mois, en 2021, avec 25 élèves d’une classe de 6e du collège Lapierre de Lormont. Elle a été menée dans le cadre du projet de recherche-action SCIVIQ. Porté par le Forum urbain et le centre Émile Durkheim / Sciences Po Bordeaux, il est financé par la région Nouvelle-Aquitaine.

[4] |  Pour de nombreux collégien.ne.s, la situation de pandémie a favorisé leur accès aux séries télévisées et aux smartphones et donc aux sociabilités téléphoniques.

[5] |  L. Karsten, W. Van Vliet, « Children in the City: reclaiming the street », Children, Youth and Environments, Vol. 16, No. 1, p. 151-167.

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