La notion de ville hospitalière est apparue ces dernières années sur le devant de la scène, en réaction notamment à l’indignité des conditions d’accueil et de vie de certaines populations, comme les migrants, les sans-abri ou encore les gens du voyage.
Souvent teintée d’une certaine approche militante, la ville hospitalière se démarque de la notion de la ville accueillante par différents points :
- elle porte une attention à une population souvent hors des radars, les « vies que l’urbanisme a historiquement et continuellement ignorées[1] », même si, in fine, elle bénéficiera à tous ;
- elle doit permettre l’appropriation de la ville par ces « vies », laissant ainsi la possibilité d’une citoyenneté à acquérir, alors que celle-ci est généralement déniée à ces personnes.
Parler de ville hospitalière n’est pas exempt d’une certaine contradiction dans la mesure où celle-ci s’est fréquemment construite plutôt en défense, comme le rappelait la rubrique lexique de CaMBo #19 portant sur les vestiges des ouvrages de défense que sont les boulevards. Les transformations de Paris sous l’ère du préfet Haussmann, dont les considérations sécuritaires concurrençaient les nécessités de salubrité publique, en sont un autre témoignage.
Or aujourd’hui, ce sont les dispositifs de surveillance et d’empêchement, comme par exemple ce que l’on nomme le « mobilier anti-SDF », qui façonnent une ville de plus en plus hostile à ceux qui n’entrent pas dans la norme et/ou les plus vulnérables. C’est ce constat qui fonde le discours et l’action d’architectes comme Chantal Deckmyn en faveur d’une ville hospitalière[2] et qui montre que la mise à l’écart des populations les plus fragiles contribue à appauvrir l’espace public et sa capacité à rassembler.
L’hospitalité est également portée et défendue par les philosophes défenseurs du « prendre soin » (ou du « care ») que sont Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc[3]. Rendre les villes hospitalières contribue à prendre soin des autres et du monde, éviter le repli sur soi et limiter la réalité ségrégative de la ville.
Mais, comme il est de coutume dans cette rubrique, il est intéressant de revenir aux sources du mot hospitalité pour comprendre ce qu’il véhicule et ses valeurs symboliques.
Il vient du latin hospitalitas, « action de recevoir comme hôte », qui forme les mots hôpital, hospice, hôte (dans les deux sens que lui donne la langue française), mais aussi hôtel ou hôtellerie.
Dans la Grèce antique, l’hospitalité est un devoir car c’est Zeus, le dieu des dieux, qui envoie les invités dans tout le pays. S’ils sont mal accueillis, si l’hôte refuse l’étranger, c’est Zeus qu’il blasphème, et donc toutes les divinités, et en sera puni. « Zeus est l’Hospitalier qui amène les hôtes et veut qu’on les respecte » chante Homère dans l’Odyssée.
Dans le christianisme, l’hospitalité appelle à l’accueil et à la sympathie envers les étrangers. Comme enseignés dans les deux Testaments, se pratiquent la coutume du lavement des pieds des visiteurs ou le baiser de paix. Puis se développent, au Moyen-Âge, les ordres religieux hospitaliers, qui trouvent leur origine dans des groupes de personnes s’associant dans le but de rendre un service particulier dans l’Église, généralement un service aux plus faibles ou aux personnes en danger (malades, voyageurs, pèlerins). L’accueil était prodigué dans les hôtelleries et les soins dans les hôpitaux. Ces ordres se militarisant au moment des croisades, c’est peut-être la raison pour laquelle l’argot « hosto » a longtemps désigné la prison ou la salle de police avant de représenter l’hôpital.
Cette empreinte chrétienne de l’hospitalité connote considérablement le concept. Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc[4] s’étonnent de son retour en grâce car il « a partiellement disparu des mots employables. On lui reprochait de maintenir l’ancien geste orgueilleux et, pour tout dire, humiliant, de l’hôte qui condescend à ouvrir sa porte au pauvre misérable venu sur la pointe des pieds. Il s’est alors passé cette chose surprenante : hospitalité, qui était un mot de l’ancien temps, presque ringard, est devenu un mot de combat auquel beaucoup en appellent pour faire un nouveau monde ».
Alors, Bordeaux, ville hospitalière ?
[1] | T. Rutland, « Urbanisme et hospitalité ontologique, comment nos villes ont créé les conditions de l’exclusion », Liberté n° 322, Montréal, 2018.
[2] | Lire la ville, manuel pour une hospitalité de l’espace public, La Découverte, 2020.
[3] | La fin de l’hospitalité, Flammarion, 2017.
[4] | « Le courage de l’hospitalité », Esprit n° 2018/7-8, 2018.