Myriam et Jacques sont à la retraite depuis 13 ans. Ils évoquent notamment l’évolution de la place de la voiture, une mobilité professionnelle qui a impliqué de transiter par plusieurs grandes villes françaises et la mutation progressive d’une résidence située barrière de Pessac.

Jacques : « Je viens de la campagne. Je suis né en 1947 à Lugon-et-l’île-du-Carnay, entre Saint-André-de-Cubzac et Libourne. Mon père fabriquait des harnais et des colliers d’attelage pour les chevaux. Mais après les grandes gelées de 58, les agriculteurs ont perçu des aides et se sont motorisés avec des tracteurs. Mon père n’avait plus de travail. Comme il était aussi matelassier, il aurait pu s’en sortir s’il avait eu une voiture. Mais ce n’était pas le cas. Et je l’admire, parce que dans les années 65, il allait de Lugon à Bacalan en mobylette pour travailler à la raffinerie de sucre Frugès-Say. Ensuite il a été pompiste de nuit dans une station-service à Saint-Vincent-de-Paul. C’était plus proche. Mais un jour il a été renversé par une voiture. Il est décédé quelques mois après.
J’ai quitté Lugon à 14 ans. Je suis parti à Tours comme apprenti cuisinier. Quand j’ai obtenu mon CAP, j’ai commencé en faisant des saisons à Arcachon, La Baule, Lacanau… Et en dehors de l’été, j’ai travaillé dans une brasserie à Bordeaux, puis dans un restaurant à côté de Saint-Médard-de-Guizière. Un jour, je tombe par hasard sur une annonce qui disait que le Centre hospitalier régional de Bordeaux recrutait 14 cuisiniers-pâtissiers. J’ai candidaté et je suis entré en mai 1969 à l’hôpital Saint-André. C’est ainsi que j’ai rencontré Myriam.
Quand on s’est marié en 71, on a loué deux logements successifs rue du Mirail. On a connu le marché des Fossés sur le cours Victor-Hugo. Il commençait en face du palais des sports et descendait sur 300 ou 400 mètres. Un marché de plein air, tous les dimanches matin, qui reflétait la forte communauté espagnole du quartier. Il y avait des bouquins, des bibelots… On a connu les halles Lagrue aussi. La famille Lagrue, qui avait plusieurs établissements. Une grande halle alimentaire, à l’angle du cours Victor-Hugo et de la rue Sainte-Catherine, là où il y a le magasin Carrefour maintenant. Une sorte de précurseur des supermarchés quoi. Et ils tenaient un étal de fruits et légumes dans le marché Victor-Hugo. Au coin de la rue Saint-François et de la rue du Mirail, ils faisaient aussi des élevages de poussins ! Et à gauche, ils louaient de la vaisselle pour les fêtes, les mariages… C’était très recherché. Ils louaient à un prix très correct.
Après ma journée de travail à l’hôpital, je préparais le concours d’adjoint des cadres en option intendance. Je suivais des cours du soir au lycée de la Benauge. Je partais à pied de la rue du Mirail. Après la porte de Bourgogne, j’empruntais le passage souterrain sous la place Bir-Hakeim. On ne traversait pas en surface, c’étaient des voies rapides pour les voitures. Donc il y avait des escaliers pour aller en sous-sol, comme si c’était une entrée de métro. Il ne fallait pas avoir peur !
À cette époque, il y avait une foule de voitures à Bordeaux. Je me souviens des embouteillages, même avec les quatre voies de circulation sur les cours Victor-Hugo et d’Albret. Aujourd’hui la circulation a beaucoup diminué. Donc je pense qu’il faudrait arrêter de culpabiliser les automobilistes. Ça m’agace, on a l’impression d’être des mauvais citoyens.
J’ai été reçu au premier concours en 1977. J’ai été affecté à Pellegrin puis j’ai fait l’ouverture du tripode en 1978. Au début des années 80, j’ai préparé d’autres concours et j’ai eu celui d’inspecteur des affaires sanitaires et sociales. Donc à partir de 1984, après une année de formation à Rennes, j’ai travaillé à la cité administrative, à la direction régionale des affaires sanitaires et sociales (DRASS) d’Aquitaine. Puis en 1989, je suis parti presque un an suivre une formation à l’institut régional d’administration de Lille, pour devenir responsable informatique et organisation à la DRASS. J’ai fait partie des premiers voyageurs du TGV Bordeaux-Paris ! Je revenais toutes les semaines. Mais je peux remercier ma femme, qui s’est occupée des enfants pendant que j’étais à Rennes et à Lille.
Je suis à la retraite depuis 2008. Mais je continue à beaucoup m’investir dans mes activités mutualistes. Avant le Covid, je montais à Paris presque 20 fois par an, entre les réunions du conseil d’administration, les commissions, les formations… Parfois j’y vais en train. Mais ça me fait très mal aux jambes. Le pire c’est quand on me met dans les carrés famille ! Donc en général j’y vais en voiture. J’adore conduire. Surtout sur l’autoroute quand il n’y a personne ! »
Myriam : « Mes parents venaient tous les deux de la Bastide à Bordeaux. Mon père travaillait dans le pétrole, chez Desmarais, qui gérait les stations Azur et qui a ensuite fusionné avec Total. Il a commencé ouvrier et a fini cadre. Il s’occupait de l’entretien et de l’approvisionnement des stations-services. Comme Jacques, je suis née en 1947. Mais je suis une urbaine, j’ai toujours vécu à Bordeaux. J’ai passé mon enfance à la Bastide. D’abord à Stalingrad. C’était une belle place, avec ses platanes et son ancien tramway. Puis mes parents ont acheté une échoppe rue du Petit-Cardinal, derrière la cité de la Benauge. Quand mon père a eu sa première voiture, je devais avoir huit ans. À l’époque il n’y en avait pas beaucoup. Je me rappelle qu’il y avait un local qui était loué comme parking. Il y avait 15 ou 20 places, mais il n’y avait que trois voitures dedans ! Et il n’y en avait même pas de garées dans la rue.
Au début des années 60, mes parents ont vendu la maison pour payer nos études et j’ai habité pendant sept ans rue Maryse-Bastié, un logement social dans un des premiers bâtiments de la cité du Grand Parc. Après le bac, j’ai fait un BTS de diététicienne et je suis entrée à Saint-André en 1968.
Mais je voulais travailler en pédiatrie, donc j’ai obtenu de pouvoir travailler à l’hôpital des enfants malades, cours de l’Argonne. En 83 on a quitté la rue du Mirail pour louer à deux pas de l’hôpital, rue Barrau. Là c’était vraiment bien parce que je pouvais partir à la dernière minute. J’avais juste à traverser le cours. Et nos enfants allaient à l’école tout à côté.
Enfin, en 1988, on a acheté un appartement près de la barrière de Pessac, rue de Ségur. C’est une résidence construite en 1970 par la ville de Bordeaux. Pendant 25 ans, il y a eu un système de location-accession à la propriété. À notre arrivée, c’étaient encore les premiers occupants qui habitaient la grande majorité des logements. Notre résidence, c’était presque une maison de retraite ! Quand on mettait un vélo dans le hall, on le retrouvait dehors ! Et ils interdisaient à nos enfants de jouer au ballon à l’arrière, dans la cour. Mais c’était marrant parce qu’en même temps on les entendait dire : Oh, tu te rappelles ces parties de ballon qu’on faisait, nous, avec nos enfants ?!
Au fil du temps, ça a évolué. Un appartement a été occupé par plusieurs générations de la même famille : on a connu les parents, les enfants, les petits-enfants et maintenant les arrière-petits-enfants (rires) ! Mais la plupart des appartements ont été achetés pour faire de la location. Sur vingt-deux logements, on n’est plus que dix copropriétaires à y habiter.
Il y a quelques années, un couple a installé des composteurs collectifs dans la cour. Et puis Antoine, un jeune propriétaire, a proposé d’installer des grands bacs pour faire des plantations. Au début, c’étaient les hauts cris, parce qu’il ne fallait pas aller sur la terrasse, que ça allait faire du bruit… Il faut dire que les chambres donnent la plupart du temps derrière. Alors l’idée a mûri pendant 2 ou 3 ans, au fil des changements d’occupants… Moi j’y étais favorable. Avec ses murs gris et tout, je trouvais cette terrasse d’une tristesse… Finalement le syndic a donné son accord et Antoine a construit lui-même des bacs en bois pour faire un potager partagé. Il prenait vraiment les choses en main. Parce qu’il s’y connaissait en jardinage : il fallait cueillir la tomate à telle heure, il fallait regarder le cycle de la lune et tout ça ! Depuis, il est parti mais on est toujours quatre ou cinq personnes à s’en occuper. C’est sympa parce que ça a embelli la cour et qu’elle est ombragée. Et quand on se retrouve en bas, on discute. Moi j’y vais pour arroser mes arbres et mes fleurs… Et comment vont tes fraises ? Vous voulez goûter une framboise ? (rires). »