L’image du poète légèrement enivré, errant dans la ville, se laissant porter par la rue, est un poncif de la littérature et du cinéma. On peut en citer des exemples plus ou moins récents : la longue déambulation de Raskolnikov dans les rues de Saint-Pétersbourg dans le roman Crime et châtiment de Dostoïevski ou le personnage de Gil dans le film de Woody Allen Midnight in Paris. Et si cette errance, cette « dérive » guidée par ses seules impressions, était un moyen de découvrir un lieu, d’appréhender l’espace urbain et ses différentes ambiances ? C’est ce que Guy Debord et son internationale situationniste fondée en 1957 ont tenté de théoriser comme base d’une nouvelle réflexion sur la ville.

Guy Debord, Guide psychogéographique de Paris. Discours sur les passions de l’amour :
pentes psychogéographiques de la dérive et localisation d’unités d’ambiance, 1957.

Ce mouvement a été créé en réaction aux impératifs utilitaires de l’urbanisme de l’après-guerre et à l’organisation marchande de l’espace. Partant du principe que le décor a une influence sur le corps et donc les choix et les désirs des individus, il prône un urbanisme différent qui leur permettrait de s’épanouir. Si Debord fait essentiellement référence, à son époque, aux réalisations de Le Corbusier et « ses ghettos à la verticale » ou aux boulevards haussmanniens qui, selon lui, se plient aux directives policières afin de mater plus facilement de possibles émeutes, on peut également penser que sa pensée était visionnaire. Que dire en effet d’applications comme Google Maps qui millimétrise et précise à la seconde près un trajet ? De TripAdvisor qui prédéfinit l’espace que l’on va fréquenter et ne laisse que peu de place au hasard et à l’aventure ? Ou encore, comme l’explique le chercheur Bertrand Cochard, du jeu PokemonGo dans lequel les mouvements du corps sont dictés par le numérique ? Nous sommes bien loin de l’œuvre de Julien Gracq, La Forme d’une ville, où l’auteur tente moins de faire connaître au lecteur le territoire que de lui transmettre une expérience vécue par le récit de sa rencontre sensible avec la ville de Nantes saisie par un promeneur en mouvement.

La dérive est ainsi le premier exercice afin de redevenir l’acteur de sa propre vi(ll)e mais elle ne saurait se suffire à elle-même. Elle est un des trois éléments qui constituent l’urbanisme unitaire. Ce dernier repose également sur la critique radicale de l’urbanisme moderne, fonctionnaliste, préconisé par Le Corbusier, et la revue Potlatch (1954-1957) qui propose « le jeu psychogéographique » de la semaine[1]. Il s’agit davantage d’une critique de l’urbanisme fonctionnaliste que d’une doctrine à part entière. Elle récuse la fonction et promeut un espace ou le ludique se substituerait à l’utile, c’est-à-dire « l’espace vécu » où l’individu serait seul maître de ses actions, de sa conduite, sans tenir compte des orientations extérieures qui conditionnent habituellement son parcours[2]. Il en résulte donc « un labyrinthe (…) appréhendé par l’expérience[3] ».

Cartes mentales réalisées par des étudiants, a’urba, Les étudiants bordelais dessinent leur quotidien, 2018.

Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? C’est par exemple, ouvrir le métro la nuit aux promeneurs, même lorsqu’il ne circule plus, offrant de multiples terrains de jeu ; c’est ajouter des interrupteurs aux lampadaires, remettant au hasard l’illumination de la ville et l’orientation du marcheur ; c’est créer des labyrinthes urbains, où seul le corps décide du chemin à emprunter, unique sujet de son propre désir, « c’est se réapproprier nos cadres de vie donnant à nos corps, nos désirs et nos comportements un droit de cité[4] ». Finalement, l’urbanisme unitaire tente de remettre un peu de poésie dans la ville en délaissant un paysage urbain standardisé, et en quête d’une intensité dans la « pratique » de la ville. Les Zones à Urbaniser en Priorité (ZUP) deviennent sa cible idéale, à l’image de la ville de Morcenx, dans les Pyrénées-Atlantiques. Construite après la découverte d’un gisement de pétrole à Lacq en 1957, cette ville propose trois types d’habitat : des barres, des tours et de l’habitat individuel pavillonnaire. L’internationale situationniste hurle alors au scandale et à la construction de « villes où on s’ennuie à mort » alors qu’elle « réclame de l’aventure » afin « d’esquisser l’image d’une vie plus heureuse[5] ».

Cette critique de l’urbanisme fonctionnaliste introduit ainsi la question des usages et la possibilité d’une subjectivité dans l’espace urbain. La perception de l’espace dessine progressivement une géographie émotionnelle qui contribue à fabriquer des territoires[6]. La psychogéographie apporte donc des éléments de réflexion et ouvre à de nouvelles pratiques géographiques pouvant enrichir les éléments méthodologiques de l’analyse territoriale. Si elle permet la représentation spatiale d’émotions, elle n’est pas la seule discipline qui cherche à rendre graphique la subjectivité et la perception. La sociologie et l’architecture s’y appliquent également et certains diront que, de toute façon, la carte est toujours une représentation subjective.

La carte de psychogéographie tente de dessiner des systèmes, sans que les normes de la carte de géographie ne soient forcément respectées. Il est donc parfois difficile de comprendre cette carte pour quelqu’un d’autre que son propre auteur. C’est pour cela que dans l’élaboration d’un diagnostic territorial, l’exercice de la carte mentale sera préféré à celui de la psychogéographie, faisant appel à une subjectivité mais redessinant une géographie. L’exercice de la carte mentale permet d’introduire une expérience sensible et apporte des données qualitatives qui viennent compléter les approches objectives des géographes.

Cartes mentales extraites de l’étude L’usage de la ville par le genre, les femmes, une coproduction a’urba – ADESCNRS, 2011.

Les cartes mentales sont définies par R. Brunet comme des « cartes qui représentent les représentations spatiales des personnes interrogées : lieux désirés, lieux fantasmés, lieux connus et inconnus[7] ». Elles permettent de comprendre l’espace tel que les individus se l’imaginent et de mettre en évidence les ambiances urbaines.

Ces cartes permettent de prendre conscience de certains détails de la ville : un banc, une place, un arbre qui sont pour la plupart d’entre nous insignifiants ou anodins, mais qui revêtent pour d’autres une véritable signification et une importance réelle. Ces lieux d’émotions contribuent à donner du sens à un espace et deviennent alors intéressants dans l’analyse territoriale. Les forces, les faiblesses, les points d’intérêt et enjeux d’un site peuvent être révélés et trouver un nouvel écho par la construction de cartes mentales. Elles permettent d’illustrer des attaches et constituent des données qualitatives précieuses dans l’étude du territoire. Une manière de réenchanter la ville et d’insuffler un peu de poésie dans son aménagement !


[1] | Thierry Paquot, « Le jeu de cartes des situationnistes », CFC, n° 204, juin 2010.

[2] | Asger Jorn, Pour la forme, Paris, 1958.

[3] | Guy Debord, Guide psychogéographique de Paris. Discours sur les passions de l’amour, Bahaus Situationniste, 1957.

[4] | Bertrand Cochard, « Psychogéographie, urbanisme unitaire et dérive : l’espace de la ville comme terrain de la pensée critique chez Guy Debord et Henri Lefebvre ». Dans le cadre de Le corps contemporain et l’espace vécu : entre imaginaire et expérience. Colloque organisé par Figura, le Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire. Saint-Jérôme, Musée d’art contemporain des Laurentides, 2016.

[5] | Constant Nieuwenhuys, « Une autre ville pour une autre vie », Internationale Situationniste, n° 3, 1959.

[6] | Anne-Solange Muis, « Psychogéographie et carte des émotions, un apport à l’analyse du territoire ? », Carnets de géographes, n° 9, 2016.

[7] | Roger Brunet, « Espace, perception et comportement », Espace géographique, tome 3, n° 3, 1974.

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