Le constat est connu, partagé, nos rues seraient tristes, peu animées, vides. C’était mieux avant ! Avant les voitures ! Les cartes postales en noir et blanc du début du XXe siècle nous font découvrir avec étonnement des boulevards comme des rues familières qui étaient à cette époque autant de lieux de promenade et d’exposition.
Pourtant, sans attendre que les pouvoirs publics réaménagent la chaussée, élargissent les trottoirs, changent les sens de circulation ou réduisent la vitesse, est-il possible en cinq minutes de modifier l’ambiance d’une rue, de provoquer un événement, des regards, en somme de retrouver une qualité majeure de l’espace public, à savoir sa vie et son animation, comme condition de l’urbanité ?
À la lecture des chercheurs en urbanisme et en sociologie et au regard des expériences accumulées par les équipes de l’a-urba, il est possible de décrire ce que chacun d’entre nous peut expérimenter, tester dès maintenant. Alors… action ! Quelques idées à tester en cinq minutes.

Poser sa chaise devant son pas de porte, s’asseoir et regarder les passants
Sortez votre chaise sur le trottoir devant votre pas de porte et asseyez-vous ! S’asseoir par exemple dans une rue d’échoppes à Bordeaux, et lire, boire son thé, musarder ou tricoter… change immédiatement l’ambiance d’une rue, provoque un échange de regards avec ceux qui traversent la rue de manière mécanique et motive à engager la conversation.
Il s’agirait d’après l’urbaniste Nicolas Soulier, de s’inspirer des « frontages » montréalais, sorte d’escaliers privatifs qui débordent sur la rue, en encourageant et expérimentant ce type de dispositif en France, puis à pérenniser cette occupation, par la mise en place d’une autorisation d’occupation temporaire du domaine public sur une étroite bande, en façade de rue.
Poser un pot de fleur devant son pas de porte
La végétalisation d’une rue n’est pas uniquement le fait de la puissance publique qui plante des arbres et pose des jardinières. Vous pouvez peindre votre porte d’entrée en couleur pour l’animer et poser un plan de fleurs sur votre pas de porte en choisissant une plante qui va courir progressivement sur les bords de votre entrée puis sur votre mur extérieur.
Dans certaines communes comme à Bordeaux, vous pouvez également soit semer quelques graines de fleurs ou de légumes dans les fissures du sol, soit planter sur des trottoirs non revêtus (en laissant le passage pour les piétons, notamment les personnes à mobilité réduite), soit réaliser une mini-fosse à planter en faisant faire à la ville de Bordeaux un trou de 15 cm de diamètre. Il suffit pour cela de faire une demande sur Internet auprès de la commune afin d’obtenir un permis de végétaliser.
Donner rendez-vous à ses voisins dans la rue
Inviter ses voisins ou ses amis à se retrouver dans une rue / sa rue / une rue quelconque / une rue que vous avez toujours aimée… est un moyen très simple d’animer une rue. Plutôt que de se donner rendez-vous toujours au même endroit à un arrêt de tramway connu, cette initiative peut complètement changer l’ambiance des rues.
Plus engageant, l’organisation d’une fête, par exemple le jour de la fête des voisins (qui a lieu généralement le dernier vendredi de mai… mais qui s’est tenue le 24 septembre 2021 en raison de la crise sanitaire), est l’occasion de se retrouver autour d’un repas ou d’un buffet improvisé entre voisins.
Organiser un flashmob dans une rue
Il s’agit d’organiser au moyen d’Internet une mobilisation éclair de personnes (qui pour la plupart ne se connaissent pas), dans un lieu donné, afin de réaliser une action collective (souvent une danse chorégraphiée) avant de se disperser rapidement. L’effet de « surprise » pour les participants / spectateurs est la principale caractéristique de ce type d’événements. Les motivations peuvent aller du message politique au happening en passant par l’humour potache.
Organiser un jeu avec ses enfants dans la rue
La rue peut être une source infinie de jeu pour les enfants (et les adultes). La course, le skateboard en passant par le street workout (littéralement « entraînement de rue ») en constituent quelques exemples. Il s’agit dans ce dernier cas d’une activité physique entre la gymnastique et la musculation basée sur l’utilisation de mobiliers urbains : bancs, barres, poteaux, structures urbaines de jeux pour enfants.
Plus organisées, les rues à jouer ou playing out avec dessins à la craie sur la route, jeux d’eau, cordes à sauter… sont des moments planifiés par les parents (avec l’accord de la commune) dans des rues données. Ces moments offrent la possibilité aux parents de se rencontrer et de discuter sur le trottoir. À Bristol, en Angleterre, des parents ont organisé une fête de quartier afin de pouvoir disposer de la rue en toute légalité et en sécurité.
S’interdire d’utiliser son portable lorsque l’on marche dans la rue
L’utilisation excessive du portable peut mettre en péril le goût de la flânerie et de la rencontre et les remplacer par une tendance à l’exposition/l’exhibition de son intimité entraînant un rejet de l’autre. Francis Jauréguiberry, sociologue à l’université de Pau, analyse les nouveaux comportements associés à l’utilisation des smartphones. Il révèle combien le « degré d’urbanité » du lieu conditionne l’usage discret ou pas du portable. Dans une brasserie, sur une place connue, là où le lieu est associé à la possibilité d’une rencontre, nous utiliserions assez peu notre portable. Dès lors, s’interdire d’utiliser son portable dans une rue même ennuyeuse, c’est rendre possible la moindre petite chance de rencontrer l’autre, d’être attentif à ce qui va se passer et de lutter contre l’envie de plonger dans son intimité numérique afin de s’extraire du monde.
Laisser sa porte entrouverte lorsque l’on est une entreprise
Les rues ont cessé depuis longtemps d’accueillir le chaos des activités humaines. De l’Antiquité à la ville industrielle, les marchands, les maraîchers, les rémouleurs, les vendeurs de journaux, les porteurs remplissaient la rue. Aujourd’hui, la faible diversité des fonctions (travailler / se promener / acheter) n’est pourtant que relative. Il suffit de regarder un rez-de-chaussée occupé par un cabinet d’architectes pour se rendre compte que des activités économiques sont présentes derrière les façades. Nous prenons plaisir à découvrir ou imaginer derrière les baies et les fenêtres les types de métiers de ceux qui sont justement en train de s’affairer.
Une manière simple de modifier l’ambiance d’une rue est peut-être de temps en temps de laisser sa porte ouverte lorsque l’on travaille et d’accepter d’être vu depuis la rue. _
Pour aller plus loin
N. Soulier, Reconquérir les rues. Exemples à travers le monde et pistes d’actions, éditions Ulmer, 2021.
« Ville minute » : comment les Suédois réinventent leurs rues ? La Suède invite ses citadins à réinventer la ville, en commençant par leur rue. Ce projet de « ville minute » entend créer des espaces plus respirables, conviviaux et participatifs. Inspirant en période de pandémie.