Entretien avec Marie-Line Felonneau

Morning Sun, Edward Hopper, 1952, Columbus Museum of Art.

Marie-Line Felonneau est professeure de psychologie sociale et environnementale, université de Bordeaux.

L’intimité et l’urbanité : que peut nous apprendre la psychologie sociale ?

La psychologie nous invite à relier l’intimité et l’urbanité à partir du concept de privacy[1] qui décrit les formes de contrôle des frontières du soi. Chaque individu tente de réguler ses frontières et de décider à partir de quel moment et dans quelles conditions il considère qu’il est chez lui ou avec ses proches, en somme dans l’espace de l’intime, ou bien chez les autres, en somme les espaces de l’altérité et du vivre ensemble. Les historiens nous apprennent que l’intimité telle que nous la connaissons est une invention des sociétés occidentales modernes. Elle sert à se protéger, à protéger ses proches et à réguler ses affects. L’espace intime permet de se retrouver, se restaurer et d’accéder à une certaine qualité de vie. L’absence d’intimité est un prédicteur de diminution du bien-être, voire d’agressivité. À l’opposé, le crowding, autrement dit la densité de population perçue ou subjective (qui peut être différente de la densité objective), qu’il s’agisse d’une rue, d’une école, d’un quartier résidentiel, d’un logement ou d’une cellule de prison, génère des conséquences délétères pour l’individu, telles que la baisse de performance, l’anxiété et l’agressivité (voire l’augmentation de la récidive en ce qui concerne les détenus). En psychologie, le postulat de base est donc celui d’un besoin fondamental, anthropologique, d’intimité, quelles qu’en soient les déclinaisons culturelles.

Dans la ville, les obstacles à l’intimité sont nombreux, la taille insuffisante des logements, leur surpopulation, le manque d’insonorisation mais aussi la mauvaise définition et délimitation des espaces communs et des espaces privés. Le fait d’entendre ces voisins dans leur intimité est particulièrement mal vécu. Il s’agit alors d’une transgression du vivre ensemble. Chaque fois que les logements n’offrent pas une suffisante « imperméabilité des vies », on assiste à des conflits de voisinage, voire des épisodes de dépression.

« La pandémie a sans doute renforcé
la tendance urbanophobe et, avec elle,
le souhait de ne plus être confronté
à une altérité subie, avec tout ce que cela peut représenter d’insécurité
ou plutôt de sentiment d’insécurité. »

Est-ce à ce besoin d’intimité qu’a tenté de répondre l’éclosion de résidences sécurisées ?

Sans doute pourrait-on dire que l’éclosion des résidences sécurisées, – le plus souvent occupées par des catégories très favorisées –, répond moins à un besoin de privacy (qui n’est pas réservé aux riches !) qu’à un évitement de l’altérité sociale représentée comme menaçant le style de vie des occupants, voire leur intégrité physique.

Qu’est-ce qui détermine la qualité de l’urbanité ?

La ville est associée à l’urbanité, au vivre ensemble. La grande ville se définit même par une densité événementielle forte synonyme de diversité, de rencontres et d’échanges. Autrui est toujours présent ! En fait, la notion de privacy, autrement dit de contrôle des frontières du soi, conditionne le degré de qualité de l’urbanité. La privacy s’arrête où commence l’urbanité. Celle-ci n’est satisfaisante que si l’individu conserve un sentiment de contrôle de son espace avec ce que cela signifie de possibilité de fermer physiquement cet espace et de le contrôler. Par exemple, on tolère d’autant mieux les bruits du voisin qu’on le connaît personnellement et que l’on se trouve en capacité d’agir sur les nuisances sonores sans engendrer de conflit. Finalement, l’urbanité ne consiste pas uniquement en une rencontre polie ou indifférente de l’autre mais en une rencontre contrôlée et choisie.

Est-ce que la ville actuelle offre une urbanité satisfaisante ?

Une « urbanité satisfaisante » ne peut jamais être appréciée comme telle, mais au travers des attentes singulières d’un individu ou d’un groupe. La ville « paradisiaque » serait celle d’une altérité souhaitée et maîtrisée. En situation d’altérité non choisie, la ville peut devenir une expérience douloureuse. Ainsi dans l’intimité comme dans l’urbanité « heureuses », ce qui est fondamental, ce sont les moments et les espaces à partir desquels chacun passe d’une situation de non-contrôle à une situation de contrôle.
On peut supposer que, pour les groupes les plus favorisés qui disposent d’un capital culturel et économique, des ressources spatiales et des compétences en mobilité, l’urbanité est plus généralement satisfaisante puisque les espaces accessibles sont à la fois choisis et d’une qualité esthétique et urbaine supérieure. En revanche, dans les espaces de vie des populations plus modestes, plus excentrés, plus petits, plus peuplés, moins insonorisés, l’urbanité est-elle sans doute moins satisfaisante.

Et si le désir d’altérité était un luxe ? Certes la question est provocatrice mais se tourner vers l’autre lorsqu’on en a les moyens et l’envie est sans doute plus aisé. À l’inverse, en situation de précarité, je me recentre sur moi, et celui qui m’est proche culturellement et socialement comme économiquement, en somme, vers celui qui m’offre une logistique et une solidarité susceptibles de m’aider et me soutenir. La confrontation à l’altérité étant fondamentalement coûteuse (cognitivement, socialement, culturellement…), elle ne sera recherchée par l’individu que si sa propre situation n’est pas menacée par l’autre. Parce que l’on préfère vivre dans un groupe composé de gens semblables à soi, c’est-à-dire dans un entre-soi sécurisant à défaut d’être toujours confortable, la mixité sociale reste souvent un vœu pieux ! Pas de condamnation morale ici, ni de dénonciation de l’égoïsme contemporain ! La psychologie sociale expérimentale a montré depuis longtemps l’existence d’un biais de favoritisme pro-endogroupe généralisé, ce qui signifie que l’on préfère les gens qui nous ressemblent tout simplement parce que l’altérité est intrinsèquement synonyme d’inconfort psychologique, voire de menace et de peur.

Urbanophilie ou urbanophobie :  où en sommes-nous ?

Dans les représentations sociales de la ville idéale, il existe autant de formes d’urbanophilie que de formes d’urbanophobie. À choisir, lorsqu’ils sont poussés à définir la ville idéale, les urbains (actuels) sont généralement plus attirés par des caractéristiques naturelles (par exemple les arbres) plutôt que par des caractéristiques artificielles (le bâti). Il existe une envie de nature en ville ou plutôt de ville à la campagne. Historiquement, les préférences entre ville et campagne varient de manière inversée d’une époque à l’autre. À certaines époques, la nature est associée à la vie, à la santé et la ville à l’insalubrité ; à d’autres moments, c’est la ville qui offre les conditions d’émancipation des peuples et de liberté. Durant les Trente Glorieuses, l’urbanophilie, surtout liée aux élites, devient un modèle dominant. Aujourd’hui, les forces en faveur de l’urbanophobie sont importantes comme en témoignent l’exode des Parisiens, les plantations sur le moindre balcon et l’aspiration à un « monde d’après pandémie » forcément plus naturel !

Pour mesurer le degré de proximité des individus à la nature, la psychologie sociale environnementale a recours à la notion de connectedness to nature[2], initialement entendue comme un élément de personnalité. Or, il semble qu’il faille aujourd’hui dépasser le niveau strictement individuel et envisager cette connexion à la nature comme une norme sociale au sens d’une obligation, d’une injonction à se rapprocher de la nature. Il est presqu’impossible de ne pas se revendiquer dorénavant comme ecofriendly ! La pandémie a sans doute renforcé cette tendance urbanophobe et, avec elle, le souhait de ne plus être confronté à une altérité subie, avec tout ce que cela peut représenter d’insécurité ou plutôt de sentiment d’insécurité (en oubliant au passage que les violences sont aussi présentes dans les campagnes).


[1] | I. Altman, The Environment and Social Behavior, CA : Brooks/Cole, Monterey, 1975.

[2] | F. S. Mayer, C. McPherson Frantz, « The connectedness to nature scale : a measure of individuals’ feeling in community with nature », Journal of environnemtal psychology, 2004.

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