Il est d’usage de réunir autour d’une même table les différents acteurs d’un projet de territoire en vue d’y recueillir leurs avis et d’identifier des intérêts bien souvent différents voire opposés. De ces oppositions naissent des controverses qui mettent les porteurs de projet dans l’embarras. Il n’est pas rare qu’une voie ferrée, un axe routier ou une infrastructure hydraulique soient à l’origine d’un blocage des échanges entre les différents acteurs, pouvant nuire à l’avancement d’un projet. Pour le dépasser, un des moyens consiste à construire une représentation concrète des controverses afin d’aider les parties prenantes à poursuivre leurs échanges et à clarifier leurs positions pour aboutir à un compromis.

Une méthodologie  de la controverse à enseigner

Depuis 2017, Rémi Bercovitz, paysagiste-praticien et enseignant-chercheur au laboratoire Passage à l’école nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux, organise chaque année une semaine d’atelier[1] autour de la fabrique d’une controverse. Cet exercice a pour but de confronter les étudiants à la difficulté de trouver des solutions à des différends sur des sujets d’aménagement ayant réellement existé et auxquels ils pourraient être confrontés à l’avenir. Les exemples présentés aux étudiants portent à dessein sur des controverses particulièrement complexes voire inextricables. La construction d’une cartographie de la controverse doit permettre de s’adapter aux singularités des contextes, des projets et des jeux d’acteurs. Elle doit également apporter aux étudiants un éclairage sur les diverses manières de représenter la complexité d’une controverse.

Une approche artistique

La cartographie de la controverse doit représenter l’intégralité des acteurs en présence et respecter leurs paroles et prises de position.
Il existe plusieurs familles d’outils de représentation mobilisées dans le cadre de cet enseignement, qui relèvent en partie du champ artistique. Le choix de ces outils est largement conditionné par les attentes préalables en termes de niveau d’intervention dans la controverse. L’expérience menée depuis 2017 a montré que la vidéo, le jeu de plateau [2] et la scénographie sont les principaux « médiums » utilisés. Ils ont donné lieu à la production de deux familles d’objets cartographiques.

L’outil manipulable à dimension explicative

L’appréhension et la manipulation d’un jeu de plateau sont de véritables outils d’aide à la prise de décision. Le jeu induit en outre une forme de coopération dans laquelle il n’y a ni gagnant, ni perdant. Seul le compromis permet à chaque participant de pouvoir progresser dans ce parcours ludique.

S’intéressant au projet de construction du canal Rhin-Rhône à grand gabarit, des étudiants de la promotion 2017 ont choisi des entrées multithématiques pour débuter le jeu de plateau. L’idée est de faire circuler une bille jusqu’à son point d’arrivée le plus aisément possible malgré les nombreuses cales représentant les différents dissensus identifiés. Ces cales sont autant de points de blocage auxquels les participants doivent parer pour maintenir une équité dans les réponses apportées sur les trois thématiques ciblées : l’écologie, l’économie et le transport. En résulte une complexité d’échanges démontrant la difficulté de concilier ces thématiques entre elles.

Exercice semblable pour un groupe d’étudiants de la promotion 2019, qui a créé un jeu coopératif dont le but est de limiter la propagation de rejets radioactifs et dans lequel le dialogue et l’emploi à bon escient des compétences de chaque acteur les acheminent progressivement vers des consensus nécessaires au dénouement de la controverse de La Hague (Manche).

Bien que présentant une vision « quelque peu » simplifiée des tenants et aboutissants de chaque controverse, la manipulation d’un outil se voulant ludique (à l’image du jeu de plateau) permet de dévoiler progressivement les rouages d’une controverse et d’en clarifier ses étapes.

L’outil contemplatif à dimension médiatrice

Destinés à un public de non spécialistes, les dispositifs employés pour vulgariser un propos technique et scientifique privilégient une neutralité dans la parole pour ainsi faire émerger l’opinion de chacun sur le sujet de la controverse.

C’est ce que permettent les outils numériques tels que la vidéo. Le format du jeune média en ligne français Brut a inspiré un groupe d’étudiants de la promotion 2020[3]. Ils ont détaillé le projet de construction du canal Rhin-Rhône en 90 secondes, sujet éminemment polémique, dont le contenu destiné à un public préférant les réseaux sociaux aux médias traditionnels doit pouvoir être « décrypté » en ligne rapidement.

Un autre groupe d’étudiants a proposé en 2019 l’utilisation de la scénographie au travers d’un parcours sensible pour attirer l’attention sur l’épandage des boues de la papeterie Chapelle Darblay. Elle leur a permis d’esquisser un circuit chronologique identifiant les étapes clés du processus de résolution de la controverse. C’est par la découverte de ce que ce groupe d’étudiants nomme une « exposition » que les acteurs observent, analysent, expérimentent et débattent des problématiques inhérentes à la controverse de départ. S’échelonnant en huit temps, le parcours intègre une expérimentation par les sens mobilisant l’ensemble des acteurs pour favoriser leurs interactions. Toutes les possibilités de réponses doivent être présentées avant d’être écartées une à une pour convenir d’une décision commune.

Une mise en application de  la cartographie de la controverse en situation réelle ?

Alors que l’expérience a été menée jusqu’ici dans un cadre pédagogique, la cartographie d’une controverse pourrait-elle devenir une nouvelle stratégie dans l’expertise multithématique territoriale ? Il ressort de cet exercice un parcours ludique créant des conditions de dialogue favorables à l’avancement d’un projet de territoire.

La cartographie, avec sa dimension visuelle, est un atout indéniable dans la communication avec et entre les différents acteurs et porteurs de projet. Sa manipulation et son observation sont autant d’instruments dans l’animation de réunions d’élaboration ou de discussions autour d’un projet.
On peut espérer voir à l’avenir s’introduire dans des réunions de concertation publique une telle méthodologie, dont la finalité serait de donner à voir les contributions respectives à la fabrique de la ville, du paysage et du territoire, de matérialiser – pour les objectiver – les intérêts et les contraintes de l’ensemble des parties prenantes, ainsi que de fournir des clés pour construire des compromis.
Reste à définir les contours concrets de cette méthodologie d’animation pour offrir une manière nouvelle de co-construire les territoires de demain.


[1] | Atelier pédagogique dispensé à des étudiants de master mené en collaboration avec l’équipe 127° du FabLab de Cap Sciences Bordeaux.

[2] | Jeu de plateau : jeu de société se pratiquant à plusieurs personnes à l’aide de pions ou de cartes et dont l’action du jeu se déroule sur un plateau en bois, en carton ou en tissu.

[3] | FR Le projet de construction du canal Rhin-Rhône

 

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