De l’émancipation périphérique à la patrimonialisation architecturale
De nombreux quartiers de la banlieue bordelaise restent les témoins à leur échelle de cette « émancipation périphérique » – pour reprendre l’expression heureuse du géographe Jean Dumas – qui a marqué et caractérisé, à Bordeaux comme ailleurs, l’expansion urbaine des années 1970 à 1990. Émancipation vis-à-vis de Bordeaux, la ville historique génitrice, avec des constructions invariablement conçues et réalisées sur le principe des grands ensembles d’habitat collectif (surtout sur la rive droite) et de lotissements individuels (surtout sur la rive gauche) qui débordent hors les murs de la ville centre et s’entremêlent en bouleversant le paysage urbain. Mais aussi émancipation par rapport à une architecture locale qui, à Bordeaux centre, a marqué de son poids patrimonial et de son carcan réglementaire toute velléité de modernisme et fait de la banlieue un cadre d’expérimentation potentiel.
L’émancipation périphérique : vivre moderne
Il faut rappeler que durant ces années, le rythme spatial d’extension s’est propagé sans méthode aucune, par conquête anarchique du sol, avec l’enchevêtrement comme principe majeur d’organisation autour des centres villageois et des nombreux hameaux composant cette périphérie. Un développement spontané non maîtrisé, signalé en 1969 par les conclusions du livre blanc intitulé « Manifeste pour un rééquilibrage de l’agglomération », où les experts de la DATAR préconisent alors des orientations d’aménagement pour les documents de planification à venir (SDAU), notamment vis-à-vis du développement du secteur ouest de l’agglomération où « on assiste à la naissance de véritables quartiers nouveaux en banlieue dont il importe par ailleurs de maîtriser le développement ». Malgré cela, il faudra attendre que l’agglomération se dote d’une structure politico-administrative (la Cub) et d’un outil de réflexion urbanistique (l’agence d’urbanisme) pour tenter de prendre à l’échelle de 27 communes la maîtrise de son développement.
L’accès à la propriété d’une maison individuelle, favorisé par l’État et ses fameux prêts PAP (prêts pour l’accession à la propriété), s’est donc révélé être un moteur puissant du développement des communes limitrophes de Bordeaux et de celles situées au-delà. Cette dynamique a produit sur l’agglomération bordelaise un vaste tissu périurbain qui renvoie à des pratiques spécifiques de mobilité et de consommation de la part de ses habitants, classes moyennes en majorité. Cela se traduit notamment par l’importance accordée à l’automobile dans l’aménagement des espaces privatifs et collectifs (garages et parkings). Le couple pavillon-jardin/automobile a pu ainsi symboliser une forme d’urbanité domestique des banlieues et reste encore aujourd’hui un atout fort par rapport aux inconvénients perçus et souvent vécus des encombrements de la ville centre.
Banlieues métropolitaines et patrimoine du XXe siècle
Deux grandes évolutions ont cependant remis en cause cette émancipation périphérique, entendue du double point de vue de l’organisation spatiale et du patrimoine architectural, qui avait caractérisé le développement de nombre des communes de banlieue de la première couronne de l’agglomération bordelaise durant les trente glorieuses.
La première évolution a vu ces communes, sans passé citadin et plutôt héritières de fortes références villageoises, acquérir une identité urbaine par la taille à laquelle elles sont parvenues. Une identité qui est devenue progressivement métropolitaine par deux processus majeurs : l’essor d’un réseau de transports collectifs, le tramway, qui relie les villes et les quartiers entre eux, et une dynamique de densification de l’habitat pour rendre la métropole plus compacte et limiter en partie l’étalement urbain.
La seconde évolution porte quant à elle sur les représentations liées au patrimoine architectural de ces quartiers. Elle indique le changement de regard porté aujourd’hui sur l’habitat moderne et leur intégration récente au vaste et continu mouvement de patrimonialisation du bâti qui, pour Bordeaux, a été longtemps exclusivement associé à la « ville de pierre » et qui, aujourd’hui, s’ouvre au patrimoine du XXe siècle. C’est, par exemple, le cas du Hameau de Noailles, ensemble résidentiel situé à Talence, qui a obtenu le label ACR (Architecture contemporaine remarquable). D’autres quartiers de ce type situés à Pessac et à Mérignac peuvent également prétendre se retrouver à l’agenda des visites des Journées européennes du patrimoine à l’échelle de la métropole. L’expérimentation moderniste est ainsi entrée dans l’histoire locale de l’architecture.
Témoin et référence : le Hameau de Noailles à Talence
Le Hameau de Noailles, par son histoire et son actualité, exprime une part de cette dynamique d’émancipation et de relative autonomie qui, en s’adossant à la diffusion d’un mode de vie dit moderne, a prévalu à la naissance de la banlieue bordelaise dans les années 1970. Cela reste un exemple heureux de l’innovation moderniste (il en existe aussi beaucoup de malheureux) qui fait figure aujourd’hui de référence pour les opérateurs soucieux de se démarquer du lotissement traditionnel. L’opération a été réalisée entre 1968 et 1973 dans un esprit critique du modernisme dogmatique par l’agence Courtois/Salier/Lajus/Sadirac (l’école de Bordeaux), avec la volonté affichée par ses concepteurs de retourner à la forme du village (hameau) et de s’éloigner des archétypes de la barre et de la tour, si caractéristiques du mouvement moderne. Maisons individuelles jumelées (40) et petits collectifs (140 appartements), disposés autour de rues et de placettes, composent ainsi un ensemble résidentiel dont l’inspiration puise aussi bien dans les références californiennes (il y a une piscine et un terrain de tennis communs) que dans la cité-jardin pour offrir un cadre domestique où « l’on sent les saisons » comme le signale un habitant. Certes, la proximité du Hameau avec le campus, conjuguée à celle des hôpitaux, a attiré et continue aujourd’hui d’attirer essentiellement des ménages de cadres et professions intellectuelles disposant des capitaux nécessaires (économique, culturel et social) pour accéder à ce type de logement. Mais les représentations qui en découlent et qui perdurent aujourd’hui, insistant sur le côté loisir et nature pour caractériser l’alliance d’un style de vie et d’un style d’habitat, rejoignent plus largement les attentes contemporaines d’un grand nombre de ménages vis-à-vis d’un habitat intermédiaire croisant les attributs du logement individuel à ceux du collectif. Un habitat cependant soumis à de multiples défis qui n’avaient pas été envisagés au moment de leur conception : changement de paradigme énergétique, renversement des mobilités, du tout-voiture aux déplacements doux, mais qui, par ses qualités intrinsèques de spatialité, d’ouverture et d’adaptabilité, fait néanmoins preuve et figure de durabilité avant l’heure.
Plus globalement, ces évolutions signent en quelque sorte la fin de l’émancipation périphérique pour nombre de quartiers de la banlieue bordelaise et leur entrée dans un nouveau cycle urbain, celui de leur intégration métropolitaine, en faisant notamment apparaître l’importance des enjeux liés à la transition écologique. Avec, comme paradoxe, des quartiers d’habitat moderne érigés en référence, comme le Hameau de Noailles qui se retrouve à la fois témoin et porteur de ce passé grâce à son label de patrimoine architectural du XXe siècle, mais aussi porteur de futur du fait de ses qualités de durabilité indéniables qui le distinguent des autres réalisations.