L’année 2020 entame une série d’échéances électorales qui s’étendront jusqu’en 2022 avec les élections départementales, régionales, présidentielles et législatives. Ces jalons de la République française ne manqueront pas de faire l’objet de commentaires des experts les plus avertis qui mobiliseront notamment l’outil cartographique pour décrypter les tenants et aboutissants de notre démocratie.

Dis-moi où tu vis,  je te dirai pour qui tu votes

C’est, en premier lieu, la question « qui vote quoi ? » qui génère le plus de débats. Les analystes, et pas que des géographes, s’adonnent ici à une lecture de la géographie électorale, c’est-à-dire de l’analyse spatiale du corps électoral et des raisons du vote. Celui-ci étant un acte individuel et anonyme, son étude doit donc s’interroger sur les facteurs personnels expliquant le vote de chaque citoyen. La méthode la plus évidente pour l’identifier serait de demander aux intéressés pour qui ils ont voté et pourquoi. Ces méthodes qualitatives par sondages s’avèrent cependant coûteuses et elles se limitent souvent à des enquêtes d’opinion uniquement nationales.

Une autre méthode, moins onéreuse, plus rapide, à la portée de tous et largement utilisée, est d’expliquer les résultats d’un vote principalement en fonction des caractéristiques sociodémographiques des populations (et non des votants). Sans remettre en cause l’impact des conditions de vie d’un individu sur son vote, il apparaît réducteur d’expliquer ce dernier uniquement par ces facteurs-là. Les trajectoires individuelles, les systèmes de valeurs et de représentation propres à chacun ont certainement un rôle important dans l’acte de voter. Mais ces éléments s’avèrent plus complexes à analyser. Un tel raccourci s’apparente à ce que l’on nomme une « erreur écologique ». Elle revient à attribuer aux individus les particularités d’un groupe plus large auquel ils appartiennent. En géographie, cela revient à associer deux phénomènes qui se superposent dans l’espace, c’est-à-dire à expliquer l’un par l’autre du fait de leur concordance géographique. Le Rassemblement National engrange plus de voix dans le nord de la France. Le nord de la France compte une part plus importante d’ouvriers dans sa population qu’ailleurs… donc les ouvriers votent Rassemblement National ! Le raccourci peut paraître facile mais nombre de commentateurs ne s’en privent pas, enfermant les choix citoyens dans un certain déterminisme géographique.

« S’il te plaît…  dessine-moi une élection »

Le risque d’erreur écologique fait partie des aléas quotidiens des observateurs des territoires et vaut aussi pour tout autre type de comportement : économique, culturel, familial, de mobilité… La cartographie est donc un outil nécessitant une certaine maîtrise. Car c’est souvent la corrélation spatiale seule qui est mise en avant. D’autant qu’elle se donne la force de l’évidence : il suffit de « regarder » deux cartes qui se ressemblent, sans avoir besoin d’un bagage géographique ou cartographique pour la voir. L’exercice est délicat et nécessite une lecture critique des cartes proposées, et des conclusions que l’analyste en fait.

Cette éducation à la lecture des cartes apparaît donc nécessaire. La question se pose en effet des qualités et de la rigueur méthodologique mêmes de ces cartes. Elles ne sont pas un média qui contient une vérité unique s’imposant à tous. C’est le résultat des choix de son auteur, qu’ils soient ou non conscients, maîtrisés ou pas. Une carte peut être plus juste en respectant quelques règles que les cartographes connaissent… ou sont censés connaître. Dès 1967, Jacques Bertin avait proposé des règles de sémiologie graphique pour la cartographie. Elles invitent à penser l’impact de tel ou tel choix graphique sur la compréhension d’une carte : les couleurs, les classes de données chiffrées, les échelles représentées, l’échelle, le type de représentation en fonction des territoires et des indicateurs… Ces préconisations peuvent être malmenées dans les médias lorsqu’ils rendent compte des élections. Actuellement, la facilité d’accès aux données et aux outils informatiques permet à chacun de faire ses propres cartes sur les élections. Mais on ne s’improvise pas cartographe ou géographe un dimanche à 20 h 00 sur les plateaux de télévision ! Gare aux manipulations ! La carte reste un outil de médiation puissant qui peut facilement devenir un objet de propagande…

Élections : que cartographier ?

Les « objets » à représenter ne manquent pas. En amont du scrutin, on peut d’abord s’intéresser aux candidats, notamment au regard de leur couleur politique (définie par décret). Avant même la fin du vote, on s’intéresse à la participation : y a-t-il beaucoup d’inscrits sur les listes électorales au regard de la population en droit de voter ? Quel est le niveau de l’abstention ? Et dès les chiffres officiels rendus, on décortique les résultats en observant qui sont les heureux élus ou qui arrive en tête. On peut aussi être exhaustif en donnant les détails pour chaque candidat, et selon les modes de scrutin on peut distinguer premier et second tour. Quelque temps plus tard, il est possible d’avoir une lecture cartographique des élus en place en les qualifiant selon leur nuance politique, leur profession, leur âge, leur sexe. Enfin, on peut aussi se pencher sur les électeurs inscrits selon leur sexe et leur âge.

H. Le Bras, The Conversation, 09 avril 2017. https://theconversation.com/la-france-inegale-qui-vote-fn-pas-forcement-ceux-a-qui-lon-pense-75977

Les échelles de construction et de lecture d’une carte peuvent apporter des interprétations très diverses. Les cartes départementales, par exemple, peuvent lisser bien des informations, plus variées et précises à une échelle communale. Sur les cartes ci-contre, la donnée est cartographiée à l’échelle de chaque commune française et lissée ensuite pour amoindrir les particularités locales et donner à voir des dynamiques plus globales.

Sciences Po, Atelier de cartographie. https://www.sciencespo.fr/cartographie/retour-resultats-de-2012-attendant-premier-tour-23

Les grandes masses de couleur visibles montrent des dynamiques régionales qui semblent concordantes entre les deux cartes : un vote Rassemblement National élevé là où l’indice des difficultés sociales est aussi le plus fort. Mais le diable se cache dans les détails. Si l’on observe plus attentivement chacune des cartes individuellement, on remarque des différences de valeur entre les agglomérations les plus peuplées, des « points » de couleurs différentes, et leurs périphéries. C’est le cas notamment de Strasbourg, Nancy, Besançon, Dijon ou Lyon. Les facteurs de fragilité, qui figurent en rouge sur la carte du bas, y sont plus nombreux, mais le vote RN y est aussi souvent plus faible, ce que révèlent les points bleus sur la carte du haut. La concordance spatiale entre facteurs socioéconomiques et vote se joue ici à l’échelle d’une géographie plus localisée entre les centres urbains et des zones périphériques plus éloignées. Mais ce déterminisme spatial, même à fine échelle, reste cependant à démontrer.

Les deux planches cartographiques ci-dessus sont toutes les deux justes mais ne devraient pas se lire de la même façon. Seule la seconde permet une réelle comparaison des résultats des trois candidats entre eux puisque le choix des classes de données représentées est le même pour l’ensemble des cartes. Sur la première planche, chacune des cartes utilise ses propres limites de classes de valeurs (ce que l’on appelle la discrétisation). Celles-ci sont très différentes, avec des écarts de valeurs élevés d’un candidat à l’autre : de 12,7 à 63,2 % pour Nicolas Sarkozy et de 2 à 31,5 % pour Marine Le Pen. Elles ne devraient donc être lues qu’individuellement pour savoir où se localisent les votes pour chaque candidat et non pas ensemble pour comparer les votes de chacun des candidats sur un espace donné.

 

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