Échelles d’estuaire(s)
Les caractéristiques géographiques de l’estuaire de la Gironde en font le plus grand estuaire d’Europe. Cette immensité est parfois perçue négativement par certains citadins et acteurs de la métropole bordelaise qui considèrent de peu d’intérêt cet espace vide d’hommes et d’activités. Pourtant, ses grandes dimensions en longueur et en largeur invitent à affiner le regard. La variété des pratiques dans cet espace progressivement apprivoisé par les hommes permet aussi de produire différents récits.
Aborder l’estuaire à différentes échelles spatiales permet de dresser un portrait de cette vaste étendue marquée par le vide en insistant sur quelques-unes des facettes de cet espace vécu, car l’estuaire se vit dans la grande échelle du géographe, c’est-à-dire dans le petit espace.
Flux, reflux et paysages estuariens
Par son embouchure large de 10 kilomètres, s’engouffrent à chaque marée des eaux salées en provenance de l’océan (entre 1 et 2 millions de mètres cubes). Elles rencontrent un mélange d’eaux douces, issues de tout le bassin versant, provenant pour les deux-tiers du Massif central, et pour le reste des Pyrénées et de ses contreforts. Si cet estuaire est long de 75 à 80 kilomètres (Ambès-Le Verdon et Ambès-Royan à vol d’oiseau), l’influence de la marée dynamique s’enfonce à 170 kilomètres de l’embouchure vers l’intérieur des terres. Avec la hausse du niveau marin (+ 20 centimètres depuis 1940), cette influence tend d’ailleurs à remonter plus loin vers l’amont.
Les eaux saumâtres de l’estuaire ne sont pas homogènes : ce mélange d’eaux douces et d’eaux salées qui produit un gradient de salinité variable en fonction du flux (montant ou descendant) et de la saison (au maximum à la fin de l’été) a tendance à augmenter sur le temps long avec la marinisation de l’estuaire, ce qui n’est pas sans incidence sur les terres bordières. La couleur des eaux de l’estuaire est liée aux matières en suspension qu’elles contiennent, aux sédiments qu’elles véhiculent, matières organiques et matières minérales (argiles et sables). Des polluants issus du bassin versant sont également transportés vers l’océan via l’estuaire, dont la qualité est dégradée. Les eaux de l’estuaire se réchauffent (+2 à 3 °C depuis 30 ans), ce qui a des conséquences et pas uniquement sur la vie aquatique.
Dans le temps long, les évolutions du niveau marin marquent les paysages estuariens qui changent également au gré de la puissance du flux et du reflux : à chaque marée, le marnage est important, c’est-à-dire que le niveau de l’eau s’élève et s’abaisse de plusieurs mètres (de 2 à 6 mètres) en fonction du coefficient de marée et de la localisation du point de mesure dans l’estuaire. Cette variabilité du paysage se manifeste aujourd’hui encore, et sur un laps de temps plus court, par le déplacement dans le lit de la Gironde de bancs de sable, sous l’influence des tempêtes et des courants : recouverts de sédiments apportés par les grandes crues, ces bancs peuvent se stabiliser jusqu’à former des îles. Les extractions de granulats dans le fond du lit mineur peuvent entraîner une baisse localisée du niveau de l’eau (1 à 2 mètres en moyenne entre Bordeaux et Cadillac, jusqu’à 6 mètres par endroits). C’est pourquoi depuis 1982, ces extractions qui modifient les frayères d’espèces comme l’esturgeon d’Europe, sont interdites afin de réduire la pression sur les milieux estuariens ainsi que le risque de salinisation des nappes d’eau alluviales.
Les paysages estuariens terrestres se structurent autour d’un flux d’eau, corseté par un bourrelet, qui s’écoule longitudinalement et s’étend aussi sur les berges pour former différents milieux : des marais maritimes, des marais mouillés, la slikke et le schorre, la palus[1]… Perpendiculaires à l’estuaire, les esteys[2] offrent des débouchés aux marais intérieurs… Sur le temps long, les hommes ont appris à drainer les marais, à lutter contre les inondations, à réguler les flux d’eau douce et d’eau salée pour façonner un paysage directement lié au niveau marin. « Vivre l’estuaire » pour toutes les générations, passées et à venir, revient à vivre avec l’eau, à se confronter à elle.
Deux rives dissymétriques et cinq estuaires
Si les flux et reflux d’une eau bourbeuse donnent leur typicité aux paysages estuariens, une dissymétrie demeure entre les deux rives : avec plus de zones humides, la rive gauche médocaine est très basse, comparativement à une rive droite charentaise plus calcaire, où les falaises plongent dans l’eau en dessinant parfois des criques agréables aux baigneurs. D’un point de vue géomorphologique, cette opposition paysagère s’explique par un tremblement de terre qui s’est produit au Ve siècle ap. J.-C. et qui a été ressenti jusqu’en Limousin et en région toulousaine : ce puissant événement tectonique a provoqué un affaissement soudain de la plaque médocaine de 40 à 60 centimètres.
Si l’estuaire est, de fait, long et large entre ces deux rives, il est peu profond (25 mètres au maximum), ce qui n’a posé aucun problème pour la navigation jusqu’au XIXe siècle. Du fait de sa longueur importante, il est souvent abordé comme un ensemble et représenté sur les cartes comme une entité, alors qu’il n’est pas uniforme. Changer d’échelle pour l’observer permet de découvrir différents segments qui, bien que juxtaposés, n’ont pas le même fonctionnement hydrologique.
Espaces vécus et culture estuarienne
D’amont en aval et sur les deux rives, l’omniprésence de l’eau et la richesse des milieux estuariens ont eu pour conséquences des pratiques variées et un attachement fort à la nature. Ces pratiques se vivent à l’échelle d’un microcosme géographique. Quand de mêmes pratiques se répètent dans différents espaces vécus et juxtaposés, elles unifient cette entité que l’on appelle « estuaire ». Ainsi, des pratiques traditionnelles encore vivaces, comme la chasse à la tonne ou la pêche au carrelet, qui restent emblématiques des zones de marais ou des rives de l’estuaire et contribuent à une culture estuarienne. Il y a bien une gastronomie de l’estuaire inscrite dans différents terroirs, terrestres ou aquatiques, née d’une diversité de productions agricoles, comme la pomme de terre d’Eysines ou l’artichaut de Macau, cultivés sur des terres riches en alluvions, ou comme l’agneau de pré salé dont l’origine remonte au Moyen Âge et qui bénéficie de l’indication géographique protégée (IGP) « agneau de Pauillac ». Cette gastronomie prend également appui sur différentes espèces de poissons et saisons de pêche. Dans la partie maritime, le bar de ligne est pêché sur les brisants de Cordouan à la marée montante. Dans la partie centrale, les crevettes blanches, qui vivent en milieu saumâtre et qui sont cuites à l’anis ; l’alose (espèce migratrice) ; les pibales (alevins d’anguille, parfois braconnés car la pêche de ce poisson est très réglementée) ; la lamproie, cuisinée avec du vin de Fronsac ou de Pomerol… De purs produits de l’estuaire tout comme l’esturgeon, utilisé pour la production du caviar de la Gironde dès les années 1950. Ces produits unifient la gastronomie des deux rives, car si le côté charentais adossé à la Saintonge et le côté médocain vivent dans des mondes différents, ils partagent de mêmes pratiques de pêche dans l’estuaire. Les deux rives partagent également une même tradition viticole, mais avec des débouchés économiques différents : les vins du Bourgeais et du Blayais n’ont pas la même renommée que les grands crus médocains. Les châteaux du Médoc ont d’ailleurs davantage de liens avec les grandes maisons du Cognac qui exportent leurs spiritueux sur le marché mondialisé des produits de luxe.
Les espaces estuariens de la Gironde sont à la fois des espaces naturels dominés par l’eau et des espaces que les hommes ont cherché à maîtriser, c’est-à-dire qu’ils les ont aménagés ou partiellement artificialisés. L’estuaire est composé de segments juxtaposés et de micro-espaces vécus, unifiés par une même crainte face à la puissance destructrice du flux, une même peur de l’inondation ou de la submersion, unifiés par des gestes répétés depuis des générations pour gérer collectivement la maîtrise de l’eau, unifiés par des pratiques sociales, économiques et culturelles qui contribuent à une identité estuarienne, dont la gastronomie est une plaisante facette. Il est bien un et multiple à la fois…
Cinq estuaires
En aval, le premier estuaire (1) se situe à l’embouchure océanique et correspond à un ancien golfe marin.
Le deuxième est une zone intermédiaire (2) marquée par les crues fluviales et les marées océaniques.
Le troisième correspond, d’un point de vue géomorphologique, à un ancien delta intérieur avec des îles et le verrou de Blaye (3).
Au-delà du bec d’Ambès, le quatrième correspond à l’estuaire de la Garonne avec un seul méandre à Bordeaux (4) qui a donné son nom au port de la Lune, et avec une marée dynamique qui remonte jusqu’à La Réole.
Enfin, l’estuaire de la Dordogne, qui passe à Libourne (5), fleuve plus puissant que la Garonne et beaucoup plus méandreux, où l’onde de marée atteint seulement Pessac-sur-Dordogne et Coutras sur l’Isle, son affluent.

[1] | Slikke et schorre sont des termes d’origine hollandaise : la slikke correspond à la partie basse de la vasière recouverte à chaque marée, quand le schorre, colonisé par des plantes adaptées au sel, n’est inondé qu’aux grandes marées. La palus (ou palud) est un terme d’origine gasconne qui désigne d’anciens marais asséchés des bords de la Garonne ou de l’estuaire. Les marais tourbeux sont sur du bri flandrien, une argile bleue quasi imperméable.
[2] | Terme gascon qui évoque un petit ruisseau dans les marais ou un petit chenal dans l’estuaire, à sec à marée basse.