© Sylvain Tastet – a’urba

« Ils crient Assez ». C’est par cette Une que Sud Ouest[1] rendit compte de la plus grande marche organisée pour dénoncer les violences faites aux femmes le samedi 23 novembre 2019. Un observateur candide pourrait interpréter cette couverture comme le signe de la relégation dans l’infamie des mœurs d’une époque passée où le crime « passionnel » valait circonstances atténuantes. Notre sensibilité contemporaine nous porte par bonheur à juger aggravante l’association perverse du crime et de l’amour. Erreur ! Cette Une n’était que l’énième manifestation d’un ordre machiste et patriarcal. La révélation est venue des réseaux sociaux[2]. Lancée avec ironie : « Ça va Sud Ouest ? T’es bien installé dans ton masculin ? » relayée avec dévotion : « Excellente remarque ! Bien vu ! Bravo à ton regard aiguisé ! » Reprise avec grossièreté : « Journal de ploucs ». Nimbée dans l’emphase : « Même s’il y avait des hommes, pour une fois, le féminin aurait dû l’emporter, juste par respect. » La raison de cette colère ? Sur la photo apparaissait au premier plan un garçon entouré de filles, indice d’un cortège « composé de femmes en majorité, mais aussi d’hommes[3] ». « L’inconscient de Sud Ouest » se pliait encore une fois à cette règle archaïque : « Incroyable…ils (sic) s’enferrent dans le masculin qui l’emporte ! » Il n’y aurait donc que des hommes qui travaillent dans ce journal ?

Que des effets de domination sociale œuvrent dans la langue est incontestable, mais ce prisme conduit à l’absurde dès qu’il confond les catégories grammaticales de la langue avec des entités concrètes, cela en plus d’ignorer l’histoire. « Même qu’on aurait pu titrer : Elles.Ils crient Assez !… Mais, oh là, doucement papillon, nous ne sommes qu’en 2019… » Or, jusqu’en 2019, la langue orale a toujours précédé la langue écrite qui en est une transposition. Les vendeurs de journaux à la criée doivent se féliciter d’être disparus avant que l’oral et l’écrit ne soient arrivés à un tel point de divorce. Posture de « lettré.e.s », l’écriture inclusive, par ses coûts d’apprentissage[4], risque surtout d’exclure ceux que l’écrit insécurise. À fantasmer une précision hors de propos, l’écriture inclusive est à la communication ce que le reporting continuel est au management : un contrôle délétère et stressant.

« Le genre masculin, comme le plus noble, l’emporte sur le féminin. » Les sectateurs de l’écriture inclusive trouvent dans cette remarque d’Alcide de Saint-Maurice, professée en 1673, le vice fondamental de la syntaxe française. Pourquoi s’enferrer dans le raccourci interprétatif d’Alcide ? Certes, le genre grammatical masculin tient une place centrale dans notre langue. Nous disons « il pleut » et non « elle pleut » ; une femme ne peut sentir « mauvaise ». Mais laissons aux linguistes le soin d’expliquer comment le masculin en est venu à l’emporter sur le féminin pour des considérations linguistiques. Cette règle ne se trouve presque jamais exprimée ainsi dans les ouvrages de grammaire. Ceux-ci préfèrent des formules du type : « lorsqu’un adjectif concerne deux substantifs de genres différents, il s’accorde au masculin pluriel ». Banissons une expression qui agace nos oreilles ; réjouissons-nous de la perte de sa valeur mnémotechnique, indice que l’idée d’une nécessaire supériorité des hommes sur les femmes ne fait plus partie de nos automatismes ; mais épargnons la syntaxe !-

Tout autre est l’enrichissement du lexique. La féminisation de métiers, titres, grades et fonctions se doit de symboliquement reconnaître les places gagnées par les femmes. Un jour viendra le temps des assassines[5]. Est-ce parce qu’aujourd’hui l’Académie française elle-même en convient qu’il faut pousser plus loin la susceptibilité victimaire ? La Révolution française engagea une véritable politique de la langue, mais les Sans-Culottes n’exercèrent leur créativité que sur le vocabulaire[6]. Ils inventèrent des mots nouveaux ou attribuèrent aux anciens des significations nouvelles. Ils ne mirent jamais la langue française en péril car ils ne s’attaquèrent pas à sa grammaire. Que la fille du Père Duchesne nous vienne en aide.


[1] | Sud Ouest Dimanche, 24 novembre 2019.

[2] | Les phrases en italique proviennent de réactions sur Facebook à cette couverture.

[3] | Sud Ouest Dimanche, op. cit., p.6.

[4] | Pour prendre connaissance des réserves de linguistes acquis à la cause des femmes mais rétifs au bien-fondé de l’écriture inclusive : Danièle Manesse, Gilles Siouffi (dir.), Le féminin & le masculin dans la langue, L’écriture inclusive en questions, ESF, Sciences Humaines, Paris, 2019.

[5] | En référence au film de Julien Duvivier (1956) dont le titre est emprunté à Rimbaud.

[6] | H. Walter, Des mots sans-culottes, Robert Laffont, Paris, 1989. M. Biard, Parlez-vous sans-culotte ? Dictionnaire du Père Duchesne (1790-1794), Tallandier, Paris, 2009.

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