Le dernier numéro des Cahiers de la Métropole Bordelaise s’interrogeait sur le phénomène grandissant du tourisme en ville et plus particulièrement à Bordeaux. Dans une société qui fait la part belle aux loisirs, cette tendance doit être prise en compte par les collectivités afin d’organiser aux mieux les services à proposer à l’ensemble de ses usagers. Une ville comme Bordeaux peut légitimement s’interroger sur ce sujet, étant devenue en quelques années one of the best European destination.

Seulement, si on peut approcher le nombre de touristes présents à certaines périodes de l’année, en recoupant des données diverses et variées (nombre de nuitées, entrées dans les musées, passages à l’office du tourisme, etc.), il est plus complexe d’appréhender les usages de la ville par les touristes et par là même comprendre ce qui peut différencier leurs pratiques de celles des résidents.

Les cartes d’Eric Fischer peuvent aider à donner des pistes de réponses. Ce map geek qui vit en Californie se présente lui-même comme cartographe, artiste et programmeur. Son credo ? Chercher à interpréter et cartographier les données fournies par les réseaux sociaux. En 2010, il travaille sur le projet « Locals and tourists » dont les cartes feront l’objet d’une exposition au célèbre MoMA de New York.

Le principe, simple sur le papier, n’en est pas moins d’une extrême complexité dans son élaboration. Les résultats graphiques sont eux d’une grande finesse.

Dans un premier temps, il recense les photos prises par des individus sur le site de partage gratuit Flickr. Ce site a le double avantage de dater et de géolocaliser toutes les prises de vue grâce aux coordonnées enregistrées dans le téléphone portable. Ces photos deviennent des points que les spécialistes appellent géotags. La somme de ces géotags sur une période longue fait très rapidement apparaître sur une ville cible, les espaces publics les plus photographiés.

Paris. © Eric Fischer.

Mais l’expérience ne s’arrête pas là. Eric Fischer introduit une hypothèse qui va permettre de distinguer les photos prises par des usagers permanents (les résidents) et des usagers temporaires (les touristes). Il s’agit d’une donnée de temps. Si les personnes prennent des photos d’une même ville pendant plus d’un mois, ils sont considérés comme résidents. En deçà, ils sont supposés touristes.

Toutes les hypothèses sont contestables et les spécialistes des questions touristiques ne se retrouveront pas dans cette donnée temporelle (pas assez de rigueur, trop relatif, etc.). Certes. Mais la visualisation des résultats graphiques nous apporte des éléments de réflexion non dénués d’intérêt[1].

Sur ce premier exemple, les photos publiées par des usagers laissent deviner des parcours tracés sur l’Hudson ou l’East River. Les photos prises depuis les ponts enjambant les rivières viennent le confirmer. Il s’agit de New York.

Broadway, Times Square et Central Park, China Town et Wall Street, Ellis island et la statue de la Liberté sont les lieux les plus visités, photographiés et partagés par les touristes sur les réseaux sociaux.

Les New Yorkais photographient eux aussi leur ville, mais semblent plus sensibles aux rives de l’Hudson, à l’East Village ou aux quartiers plus familiaux de Williamsburg ou de Brooklyn.

Paris, grande capitale mondiale du tourisme, présente un double visage. Une concentration de visiteurs sur les berges de la Seine, le long des Champs-Élysées et sur la butte Montmartre. Au-delà du périphérique, Versailles et la Défense. Les Grands Boulevards ne semblent pas leur laisser de souvenirs impérissables. L’Est de la ville semble lui n’appartenir qu’aux Parisiens, à l’image des abords des canaux (Saint-Martin et de l’Ourcq) ou du côté de la ZAC Massena en allant vers Belleville.

New York, © Eric Fischer.

Enfin, Bordeaux. Avant tout, il est nécessaire de rappeler que cette analyse a été réalisée en 2011, quelques années avant le grand bond en avant du tourisme à Bordeaux. Des équipements phares comme la Cité du Vin ou les balades fluviales n’existent pas encore. Malgré tout, dès cette époque, le tourisme reste principalement concentré dans l’intra-cours bordelais. Ce constat est aujourd’hui le même : au-delà de Gambetta, point de touristes. Le « charme » des quartiers d’échoppes ne serait-il qu’une illusion locale ? Il serait souhaitable qu’Eric Fischer fasse tourner à nouveau ses algorithmes sur la ville de Bordeaux. Cela permettra de comprendre si l’élargissement de l’espace dédié en grande partie aux visiteurs (Cité du Vin et Musée de la Mer aux bassins à flot, MÉCA à Belcier) aura permis de « décongestionner » la ville centre en offrant aux touristes l’image d’un Bordeaux autre que celui du secteur sauvegardé.


Pour déchiffrer les cartes qui suivent, les géotags bleus correspondent aux traces photographiques des résidents, les géotags rouges sont les photos des touristes. Quand la durée de séjour est difficilement estimable, les géotags sont coloriés en jaune.


[1]|Toutes les cartes d’Eric Fischer sont disponibles sur le site :

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