« Mettre les villes en atlas » sera le thème du prochain congrès de la Société française d’histoire urbaine (SFHU) qui se tiendra à Bordeaux les 16 et 17 janvier 2020. Le thème choisi pour cette édition illustre l’un des points forts des études urbaines bordelaises : la production d’atlas historiques, édités par le laboratoire  Ausonius-Éditions. Depuis les travaux de Charles Higounet qui ont fondé une école bordelaise d’histoire urbaine, une collection de l’Atlas historique des villes de France a été créée pour étudier la forme des villes et l’organisation de l’espace urbain. Depuis 2003, cette collection est codirigée par Sandrine Lavaud et Ézéchiel Jean-Courret, enseignants-chercheurs de l’Université Bordeaux Montaigne, membres de l’UMR Ausonius, que nous avons rencontrés pour CaMBo. Ils évoquent les héritages scientifiques dans lesquels ils s’inscrivent, leur actualité (la publication de l’atlas de Bayonne et la préparation du congrès de la SFHU) et la suite de leurs projets.

L’École bordelaise  d’histoire urbaine

La collection de l’Atlas historique des villes de France créée à Bordeaux s’inscrit dans un mouvement européen dont l’origine remonte à l’après-guerre : la Commission internationale pour l’histoire des villes (CIHV), créée en 1955, souhaitait alors faire un état des villes, pour en conserver la mémoire des formes. Les Anglais ont posé le principe du recours, comme fond de plan, à des plans cadastraux ou parcellaires d’avant la Révolution industrielle et ont commencé à travailler les premiers éléments de sémiologie graphique. Puis les Allemands qui ont réalisé des atlas pour des villes rhénanes ; enfin, à partir de 1973, la France a rejoint le mouvement, sous l’impulsion de Charles Higounet et Philippe Wolff, deux historiens médiévistes de Bordeaux et Toulouse. Pendant 10 ans, Charles Higounet, qui a notamment dirigé la monumentale Histoire de Bordeaux (publiée entre 1962 et 1974), s’est investi pour créer la collection des atlas qui a réellement démarré sous la direction de Jean-Bernard Marquette son successeur : 48 atlas ont été réalisés entre 1982 et 2003. Le projet n’était pas de couvrir de manière systématique le territoire national, il s’agissait davantage d’un réseau d’historiens intéressés par une lecture de l’espace urbain pour identifier les rythmes de la fabrique de la ville. Pour cette première génération d’atlas, les planches cartographiques étaient dessinées à la main, éditées en noir et blanc. L’usage de l’informatique, tardif, n’a concerné dans un premier temps que des logiciels de dessin assisté par ordinateur (DAO).

Plan historique, Bordeaux vers 1550, S. Lavaud, É. Jean-Courret, Atlas historique de Bordeaux, 2009, t. 2, p. 150.

L’atlas de Bordeaux :  une nouvelle génération d’atlas

Publié il y a 10 ans sous la direction de Sandrine Lavaud et Ézéchiel Jean-Courret, l’atlas de Bordeaux a ouvert une nouvelle série qui intégrait les apports de la géomatique. Cela permettait aussi de prendre en compte toutes les nouvelles connaissances sur la ville antique et médiévale, acquises lors des chantiers de fouille préventive réalisés lors de grands travaux, notamment pour ceux du tramway. Cet atlas représente un tournant intellectuel, un changement de posture pour comprendre comment la ville se forme et comment elle fonctionne. Selon eux, « faire un atlas permet de réinventer un regard sur le passé, le regard du scientifique, qui diffère du point de vue du politique ». Ainsi l’atlas a montré l’importance des strates antiques et médiévales, souvent occultées par l’effet label de l’Unesco du Bordeaux des Lumières.

Les deux historiens ont travaillé sur une nouvelle méthodologie combinant les résultats de recherches archéologiques et de travaux d’historiens, pour interroger la fabrique de la ville dans une perspective diachronique, à travers son bâti et une analyse des fonctions : le politique, le défensif, le religieux et les autres fonctions (comme l’aménagement). Sur un fond de plan numérisé du cadastre napoléonien, chaque monument est spatialisé et bénéficie d’une notice rédigée par un historien qui reprend les principaux éléments, notamment ses dates de construction, de transformation ou destruction, sa fonction (voire ses changements de fonction). L’atlas de Bordeaux est ainsi composé de trois volumes : les planches cartographiques, les notices des « sites et monuments » et la « notice générale » qui représente la synthèse pour la ville, organisée par périodes chronologiques.

Les villes-têtes de l’Aquitaine : approches historique, cartographique et comparative. Plans masses des villes-têtes d’après leur cadastre ancien respectif. É. Jean-Courret.

Les atlas des villes-têtes d’Aquitaine

Dans le cadre d’un programme de recherche régional sur « les villes-têtes d’Aquitaine », les deux historiens ont dirigé une équipe d’une centaine d’auteurs pour réaliser cinq atlas en cinq ans : Agen, Mont-de-Marsan, Pau et Périgueux. Celui de Bayonne, très prochainement édité, parachève cette série. Pour chaque ville, une synthèse des informations existantes a été réalisée (archéologie, histoire). Si nécessaire, un travail de dépouillement des archives a été réalisé, comme dans le cas d’Agen pour laquelle peu de travaux scientifiques avaient été réalisés. Ce travail d’une grande précision, combinant exigence scientifique et écriture accessible au grand public, permet à la collection de l’Atlas historique d’obtenir un certain succès d’édition.

Vers une modélisation graphique

Pour la prochaine étape, dans une perspective comparative, ces historiens vont passer de la carte au modèle : pour construire une modélisation graphique, il convient d’abord d’identifier les structures élémentaires de l’espace, en utilisant la table des chorèmes de Roger Brunet et la méthode de la chrono-chorématique urbaine établie par le Centre national d’archéologie urbaine (CNAU). En 2014, ils ont déjà commencé avec des géographes à aborder le cas de Bordeaux, dans le cadre des travaux de l’Atelier de chrono-chorématique urbaine de Tours. Pour la suite, à partir du travail monographique réalisé pour chaque ville-tête d’Aquitaine, les chercheurs bordelais vont rechercher les invariants existant entre ces différents cas, pour proposer une modélisation graphique de la ville-tête d’Aquitaine.

Plan historique, planche 2 (centrée sur l’enceinte de la cité), É. Jean-Courret, Atlas historique de Bordeaux, 2009.

Collection  de l’Atlas historique  des villes de France Ausonius Éditions

  • H. Gaillard, H. Mousset (coord.), Périgueux, 2018, 1080 p.
  • A. Berdoy (coord.), Mont-de-Marsan, 2018, 580 p.
  • D. Bidot-Germa, C. Devos, C. Juliat (coord.), Pau, 2017, 540 p.
  • S. Lavaud (coord.), É. Jean-Couret (cartographie, dir.), Agen, 2017, 670 p.
  • S. Lavaud (coord.), É. Jean-Couret (cartographie), Bordeaux, 2009, 840 p.
  • B. Cursente, 2007, Orthez, Pyrénées-Atlantiques, 93 p.
  • J. Dumonteil, Oloron-Sainte-Marie, Pyrénées-Atlantiques, 2003, 62 p.

Pour aller plus loin

S. Lavaud, O. Pissoat, « Étude chrono-chorématique : Bordeaux »  M@ppemonde, 2014, 114 (2014.2)
S. Lavaud, É. Jean-Courret, « Présentation de l’Atlas historique de Bordeaux », 2013, Les vidéos de l’APHG :

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