Lorsqu’on nous a proposé de rédiger une petite histoire de Bordeaux, nous avons été gênés. Nous savions qu’existent déjà d’excellents livres du même type ; nous n’étions pas sans ignorer non plus combien dire une ville est chose difficile et que la littérature en la matière est souvent plus éclairante sur l’auteur que sur le lieu. Il est vrai que les usages des villes sont multiples – n’est-ce pas l’un des atouts de l’urbanité ? – et jusqu’à une date récente tout du moins, ils étaient très segmentés. Partant, comment présenter comme une entité unique et pérenne la Burdigala antique et le Bordeaux d’Aliénor, la ville des Lumières et la métropole devenue hype par la « grâce » d’Alain Juppé et de son équipe ? Comment tenir le même discours sur Bacalan et sur le Triangle (« d’or » pour les Parisiens et les agents immobiliers…), sans même parler de l’extension – jusqu’où ? – de l’agglomération ? Devait-on faire aussi l’histoire de Bruges, de Mérignac, voire du bassin d’Arcachon ? Il nous fallait donc tenter de rassembler en un récit cohérent une réalité multiforme, pour ne pas dire hétérogène – assez connue également : quoique.

Château Trompette à Bordeaux, Hermann Van der Hem (1619-1649), bibliothèque nationale de France.

Cette histoire est-elle si familière pour tous ses habitants, anciens ou plus récents ? Rien n’est moins sûr. C’est pourquoi, en pensant aussi aux touristes que l’on sait de plus en plus nombreux, nous nous sommes risqués à proposer une synthèse aussi claire et simple que possible, sans thèse « révolutionnaire », mais en insistant sur les métamorphoses récentes d’une ville au blason spectaculairement redoré. Ne pas oublier les lieux emblématiques, revenir sur les moments particulièrement fastes et faire sa place au discours, même un peu convenu, sur la capitale de l’Aquitaine s’imposait donc : à charge pour chaque lecteur d’en discuter, mais, autant que possible, en connaissance de cause. Notre petit bouquin se voulait simple mise en perspective. Pour ce faire, faute de cerner un insaisissable « génie du lieu », nous avons privilégié la morphologie urbaine, le but étant que celui ou celle qui nous lirait soit à même d’inscrire les grands bâtiments et les artères principales dans le contexte de leur émergence, et puisse comprendre la forme de la ville dans ses organisations successives.

Cela passait par d’inévitables manques, inégalement regrettés ou assumés, et quelque complaisance envers les « fables bordelaises », autrement dit la manière dont Bordeaux aime à se raconter, a fortiori à l’heure du city branding. Les manques s’expliquent d’abord par des sources inégales, dont la présence déséquilibrée est d’ailleurs symptomatique de dynamismes inégaux. Ainsi, nous avons dû faire la part bien plus belle à la période anglaise qu’aux siècles qui précèdent. De même, on évoque forcément davantage les élites que le peuple très divers de la ville. L’histoire, comme on sait, est d’abord écrite par les vainqueurs. Mais ceux-ci changent. Il convient donc de ne point oublier les anciens dominants qui ont rejoint « les poubelles de l’histoire ». Par exemple, que dire des Chartrons quand on vend le quartier comme un « petit Montmartre » (sic) ? Ironie de l’inculture ambiante, cette dernière rend sans doute assez inopérante la force de certains noms qui ont longtemps – encore un peu pour certains ? – tenu le haut du pavé. Or, il est important pour comprendre Bordeaux de connaître les noms, parmi beaucoup, de Gabriel, de la famille de Pontac ou encore de Gradis : ne serait-ce que pour discuter leur(s) héritage(s).
Il convient aussi de ne pas écrire une histoire trop biaisée, fût-elle « officielle ». On peut ainsi s’étonner qu’un homme aussi informé qu’Alain Juppé n’ait cessé, jusqu’à en faire l’axe de son Dictionnaire amoureux, de souligner la modération intrinsèque de la ville : c’était oublier la Fronde et même les Girondins, c’est malencontreux quand son départ correspond aux flambées de violence des Gilets jaunes… Mais Montaigne et Montesquieu, va-t-on répétant. Soit. Mais sont-ils si représentatifs ? En tout cas, quitte à faire dans les poncifs, autant les contextualiser, pour mieux les étayer ou les nuancer. Puisse notre petite histoire y contribuer.

En revanche il est au moins un point sur lequel il est dommage de ne pas avoir davantage insisté, même si on pourra toujours arguer que cet oubli (partiel) est lui-même significatif : le rôle très ambigu de la Garonne. Il est courant, et nous y avons sacrifié, d’en faire l’une des sources de la vitalité bordelaise : c’est bien sûr vrai. Mais que l’eau fut aussi cause de désagréments dans la ville du vin ! Pensons au franchissement du fleuve, qui reste difficile malgré la construction récente de ponts, à ses crues parfois redoutables et même aux dégâts occasionnés par les différents cours d’eau (Peugue, Devèze, etc.) qui la rejoignent et qui n’ont été que très récemment maîtrisés. Bordeaux est une ville humide… Et puis comment un port aussi peu équipé, resté sans quais véritables bien longtemps après l’époque des gravures de Van der Hem, a-t-il pu être aussi important, fréquenté, actif ? Si l’on ajoute que Bordeaux ne fut jamais une ville de marins, son ouverture maritime ne laisse pas d’étonner.

Vue du port de Bordeaux, Bigant graveur, extrait de Abrégés des voyages en Europe, t. 6, 1800-1899, bibliothèque municipale de Bordeaux, Del.carton 5/1, .

Le recul de la vigne, mis à part quelques vignobles éminents (Pape Clément, Haut-Brion), s’explique plus aisément mais frappe souvent le visiteur qui ne connaît de la ville que sa réputation vinicole. Hors quelques mascarons, le breuvage se donnait très peu à voir avant l’érection de la Cité du Vin ; au vu des prix pratiqués, peut-être que désormais il se donne de moins en moins à boire… On sait il est vrai, notamment grâce aux travaux de Philippe Roudié, qu’en matière de vin aussi, l’appellation de bordeaux fut longtemps extensible, ne désignant pas forcément le produit fermenté des raisins locaux. Décidément, cette ville a su puiser à des sources diverses pour s’enrichir, de Saint-Domingue aux forces vives de l’Aquitaine, de ces négociants venus d’Irlande ou de la Baltique à ses derniers édiles largement « parachutés ». Rien de très original certes, mais un contraste quelque peu paradoxal entre l’image très ancrée d’une ville fermée (la faute à Mauriac ?) et la réalité historique : cette distorsion est peut-être un peu plus marquée à Bordeaux qu’ailleurs. Et puis, pour le vin tout particulièrement, il convient de souligner la capacité qu’ont eue les Bordelais, qu’ils soient « du cru » ou pas, de redéployer de plus en plus loin un vignoble omniprésent dans la ville au Moyen âge, et surtout dans ce Médoc si important et sans doute méconnu des Bordelais, et plus encore des nouveaux venus plus férus du bassin d’Arcachon. Cela mérite sans doute d’être rappelé à qui s’intéresse à Bordeaux, et au bordeaux, d’hier et d’aujourd’hui.
Toutefois, on ne saurait achever ce petit propos, et au risque de se contredire, sans s’interroger sur l’intérêt qu’il y a finalement à faire l’histoire, inévitablement approximative et tronquée, d’une ville et de batailler sur la (ou les) mémoire(s) de celle-ci qu’il conviendrait d’entretenir. Ce n’est pas là aveu d’échec (quoique), mais surtout gêne devant certaines évolutions que connaissent, notamment, les métropoles. D’un côté, elles croulent sous des discours, discutables on l’a dit, qui se servent du passé comme d’un habillage touristico-patrimonial ; d’un autre côté, force est de constater que la plupart des gens n’en ont cure, qui oublient au fur et à mesure ce que le guide (sous quelque forme qu’il se présente) leur aura raconté. À quoi bon alors ?
Oserai(s)-je dire, après avoir un peu éludé la question ci-dessus, qu’être bordelais signifie qu’on ne se pose pas la question et qu’on ne veut d’ailleurs pas la poser. Du moins en allait-il ainsi jusqu’à il y a peu… Bordelais, nous ne le fûmes, de manière différente d’ailleurs, qu’aussi longtemps que Bordeaux, même noire et un peu maussade, a été un « chez nous », avec ce que cela supposait d’évidence et quand bien même ce « chez nous » tenait en peu de lieux, de l’école à la boulangerie, en passant par quelques bars ou terrains de sport. Tout ceci a volé en éclats : la ville a changé, ô combien, et d’abord parce qu’elle l’a voulu. Du coup, la voici obligée de répéter que, nonobstant ces transformations, elle est toujours la même. Sans doute, comme on l’a dit, ne l’a-t-elle jamais été. Mais, de fait, elle l’est de moins en moins. À cet égard, tout projet tel que le nôtre risque d’entretenir une continuité trompeuse : heureusement que les lecteurs sont rares !

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