
L’impératif d’innover
Entre des potelets trop espacés, ils sont là. Au bord d’une place ou d’une rue un peu trop ouverte, ils sont bien alignés. D’abord de béton brut ou peints du jaune criard des peintures au sol des zones de travaux, ils arborent désormais ici un ton pierre, là un bleu nuit, ailleurs un élégant anthracite. Ils ? Les « blocstops » font désormais partie intégrante du paysage bordelais. Présents sur tous les espaces publics « à risque », ces encombrants blocs de béton sont nos protecteurs silencieux et impassibles face à une menace terroriste qui s’est manifestée à maintes reprises et dans divers endroits par une voiture-bélier forçant le passage pour tuer en masse.
Les villes occidentales semblent en effet condamnées à barricader leurs espaces publics. Or ceux-ci sont constitutifs de nos sociétés : ouverts à tous, propices à l’échange et à l’émancipation de chacun, mêlant anonymat et confiance a priori en autrui – en un mot, démocratiques, symboles du mode de vie visé par ces attaques. Les attentats de la promenade des Anglais à Nice, des Ramblas à Barcelone ou du marché de Noël du Kurfürstendamm à Berlin, ont ainsi conduit certaines villes à se doter de dispositifs pour arrêter un véhicule fonçant sur la foule. En 2017, la Conférence des Maires de l’Union Européenne a d’ailleurs lancé un « Plan d’action visant à améliorer la protection des espaces publics », se concrétisant, entre autres, par un appel à propositions sur le thème de la sécurité urbaine[1]. Un signe de la complexité à trouver un équilibre entre renforcement de la sécurité et préservation du caractère libre de nos espaces publics.
Peut-on sécuriser sans effrayer ?
Sur le territoire de Bordeaux Métropole, le système de blocs béton, proposé par une entreprise locale fournissant de nombreuses villes françaises, a été déployé sur les espaces publics les plus vulnérables. Ce système mobile, modulaire, simple et résistant a permis de protéger des lieux conçus expressément pour être les plus ouverts possible et favorisant le passage de flux piétons importants : les quais, le parvis de l’aéroport, la place de la Bourse… Les différentes prescriptions d’aménagement et l’application des normes sur l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite y ont créé de grands espaces unitaires, au sol lisse, aux pentes faibles, avec peu de mobilier. Des caractéristiques qui donnent leur identité et leur qualité aux espaces publics bordelais, mais qui les rendent particulièrement vulnérables à la menace.
Un tel système mobile et provisoire a facilement trouvé sa place d’un point de vue technique et sécuritaire. Mais que penser de l’introduction d’un vocabulaire industriel brutaliste, qui déroge aux règles prescrites par l’Unesco, sur des sites patrimoniaux ? Surtout, à trop vouloir se prémunir contre le terrorisme, ne risque-t-on pas de générer un espace public anxiogène, où la menace est rappelée en permanence et où les enfants questionnent leurs parents sur le rôle de ces blocs, au-delà des détournements spontanés en bancs ou en point haut pour photographier la place de la Bourse ? On objectera le caractère temporaire et surtout réversible de cet équipement. À ces mots, l’urbaniste voit apparaître un formidable potentiel de projets.
Une contrainte à positiver
Dans les futurs projets urbains, continuera-t-on d’aménager les espaces publics de manière très ouverte, épurée et qualitative, pour ensuite les protéger par des blocs de béton définitivement provisoires en attendant une hypothétique disparition de la menace ? Ou va-t-on construire des espaces publics forteresses, aux entrées surveillées, barriérées et filtrées par des checkpoints ? Entre angélisme et sécuritarisme, une troisième voie est sans doute possible.
En France, une opération hors-normes va faire figure de test, avec l’aménagement d’un grand nombre de nouvelles places : c’est le défi qu’appelle la construction du Grand Paris Express et de ses 68 gares. La Société du Grand Paris (SGP) élabore un « référentiel des places du Grand Paris », recueil de préconisations sur l’aménagement des espaces publics à destination des maîtrises d’ouvrage locales, qui intègre le risque d’attaque terroriste dès la conception, au même titre que les impératifs d’intermodalité, de qualité urbaine et paysagère ou d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite.
En complément des mesures de défense des bâtiments des gares (mobilier de sécurisation des entrées / sorties des bâtiments voyageurs), la SGP souhaite proposer une palette de solutions aux équipes de maîtrise d’œuvre pour sécuriser les espaces publics attenants aux gares. Sécuriser un espace public ouvert avec des moyens traditionnels est simple : blocs, barrières, postes de contrôle. Le faire en l’intégrant à un espace public de qualité sans être anxiogène ni créer de rupture pour le piéton est beaucoup plus complexe. D’autant plus que le mobilier de défense doit être suffisamment résistant pour arrêter un véhicule lancé à pleine vitesse et fermement ancré au sol, pour répondre aux préconisations de la préfecture de Police.
La SGP vient donc de lancer un appel à projets « innovation sur le mobilier de sécurisation de l’espace public »[2], invitant des designers, architectes, concepteurs de mobilier urbain, à revisiter des éléments classiques du mobilier tels que le bloc de béton et le potelet, ou à formuler des propositions libres de nouveaux éléments. Le leitmotiv : s’intégrer dans un espace urbain unitaire et désencombré et pouvoir être mutualisé avec d’autres fonctions. Les places du Grand Paris ne seront pas que des objets fonctionnalistes multimodaux. Elles devront aussi accueillir un marché, permettre l’attente, la déambulation, l’organisation de manifestations festives… Aussi peut-on imaginer à l’avenir des bancs, des arceaux à vélo, des luminaires ou des supports de végétation jouer le rôle de barrières de défense, ou des éléments de paysage tels que des noues se prendre pour les douves contemporaines des gares les plus périurbaines du Grand Paris…
Une opportunité pour transformer à court terme des espaces publics
Le caractère relativement spontané et récent de cette menace terroriste exige de sécuriser de nombreux lieux particulièrement vulnérables, à commencer par les abords des écoles. À Bordeaux, au lendemain des attentats contre le World Trade Center, un arrêté préfectoral dans le cadre du plan Vigipirate a ordonné, le 12 septembre 2001, d’instaurer un périmètre de sécurité de 30 mètres de part et d’autre de l’entrée des bâtiments publics, des édifices culturels et religieux et des équipements recevant des enfants. Comme dans de nombreuses villes françaises, la règle s’est concrétisée par des mesures techniques : suppression définitive de quelques places de stationnement et pose de barrières empêchant l’accès d’un véhicule.
La ville de Barcelone a fait le choix original de sécuriser ses écoles en détournant le mobilier de protection pour créer des lieux de vie. Des parvis d’écoles, qui étaient de simples élargissements de trottoirs à l’angle d’un îlot, deviennent des cocons urbains permettant le repos et l’attente des parents à la sortie des classes. Plutôt qu’un classique mobilier de défense, les arceaux de stationnement des vélos et deux-roues motorisés sont disposés pour fermer l’espace, qui peut accueillir des bancs ou de la végétation. Ailleurs, un revêtement de planches de bois transforme les blocs de béton en gradins d’un amphithéâtre à ciel ouvert… qui peut accueillir des bacs de plantations ou des jeux.
Autant d’innovations inspirantes, favorisées par le plan orthogonal en blocs chanfreinés d’Ildefons Cerdà, qui facilite l’appropriation de l’espace public barcelonais il est vrai, plus librement que les étroites rues bordelaises. Mais il n’est pas impossible de parvenir à y concilier la réponse à la menace avec de nouveaux usages et un esprit ludique. L’avenir est peut-être au bloc béton « augmenté », partenaire de la smart city et de la lutte contre l’autre menace de ce siècle qu’est le changement climatique : un bloc devenu support de végétation et de dispositifs de rafraîchissement de l’air, de bancs, d’ombrière, de services numériques, d’affichages, d’éclairage public et de fontaines… Ou quand la sécurité urbaine se transforme en un enthousiasmant pied de nez à la terreur !
Merci à Lola Fauconnet, chargée de l’Atelier des places, de pôles d’échange et de l’innovation sur les espaces publics à la Société du Grand Paris, d’avoir bien voulu répondre à nos questions.
[1] | https://www.uia-initiative.eu/en/theme/urban-security
[2] | http://www.innovation.societedugrandparis.fr/n6-mobilier-securitaire/