Les méthodes présentées ici mobilisent la marche comme un moyen de rendre l’habitant-usager plus actif et attentif vis-à-vis de ses espaces quotidiens de vie. Déjà, Kant, Rousseau et Nietzsche considéraient la marche comme une aide pour penser et philosopher…
Comment aménager ou / et évaluer le fonctionnement d’un espace accueillant du public du point de vue de la perception et des pratiques des usagers ? Comment rendre les espaces accueillant du public plus confortables et favorables à la diversité des attentes des usagers ? La réponse se trouve peut-être dans le recours aux « parcours commentés » et aux « marches exploratoires » qui constituent des méthodes permettant de cerner les pratiques et les attentes des usagers. Elles présentent toutes les deux la singularité de mobiliser la marche à pied comme un moyen de faire parler les habitants. Tour d’horizon des méthodes et des résultats obtenus.
Les parcours commentés
Cette méthode d’analyse se décompose en trois temps :£
L’accompagnement par un chercheur (ou un urbaniste) d’une personne qui déambule dans les rues d’un quartier et décrit à l’urbaniste ce qu’il perçoit (vue, odeur perçue, bruit entendu…). Il est demandé à la personne de distinguer et de découper son cheminement en différentes séquences. L’urbaniste écoute puis rédige un compte-rendu. Cet exercice est reproduit avec différentes personnes.
La retranscription et l’analyse des enregistrements par le chercheur ou l’urbaniste dans la perspective de trouver des similitudes ou/et des différences d’appréciation entre les différentes personnes. Cette confrontation des visions permet de formuler des hypothèses sur les caractéristiques des espaces publics traversés, séquence par séquence.
La vérification sur le terrain des hypothèses est ensuite effectuée en mobilisant des expertises techniques de type mesures architecturales, topographiques, prises de vue ou de son. La confrontation de ces expertises techniques aux hypothèses émises confirme, ou pas, les analyses réalisées, et invite à définir un ensemble d’actions d’aménagement.
Diagnostic par l’usager
Pour comprendre la perception d’un espace, il faut saisir à la fois les caractéristiques physiques d’un lieu et le type d’activité qui est y engagé (attendre, téléphoner, marcher, se promener). La perception d’un lieu est autant liée à l’usage que l’on en fait qu’aux qualités esthétiques et matérielles de ce lieu. Marcher, être en mouvement, permet une perception plus aisée que l’immobilité.
La méthode des parcours commentés donne une place centrale au passant, à l’habitant. Avec le parcours commenté, ce sont les individus qui sont les observateurs de leur propre situation.
D’après Jean-Paul Thibaud[1], sociologue urbaniste spécialiste des ambiances urbaines et chercheur au CRESSON[2] à Grenoble, le parcours commenté se détache de l’opposition intelligible/sensible. Les personnes sont invitées à expliquer leur ressenti : « nous partons de l’idée que l’environnement sensible peut fonctionner comme un embrayeur de paroles, que les ambiances locales peuvent être motifs à verbalisation. Rendre compte d’un évènement présuppose qu’il nous soit perceptible, qu’il devienne suffisamment prégnant pour qu’il parvienne à nous parler, à nous faire parler et à parler à travers nous ».
Quelques exemples parisiens
Les types d’aménagement peuvent générer une ambiance propice à la flânerie, à l’insécurité, à l’étrangeté ou /et à la stimulation. Dans un souterrain, par exemple au niveau de la Pyramide du Louvres, la signalétique n’est pas le seul moyen de guider un marcheur ; l’aménagement physique de l’espace via une modulation de la lumière (puits de lumière par exemple) donne des repères et facilite l’orientation.[3]
Le choix de matériaux de sols différents peut également favoriser et orienter des pratiques (marche lente ou rapide…). Le mélange des odeurs peut générer une sensation désagréable alors que d’autres odeurs (parfumerie, magasin de thé, odeur de gaufre) constituent des repères appréciés (les Halles à Paris)[4].
Dans le complexe d’échanges de la Défense, deux types de manière de se déplacer ont été identifiés. Ceux qui planifient leur parcours dans le dédale des couloirs pour réduire les situations de coprésence à l’autre (se mettre en face d’un escalier ou là où la porte du métro va s’ouvrir) et ceux qui reproduisent des itinéraires familiers durant lesquels ils vont retrouver certains lieux, certaines expériences sensibles agréables et rassurantes[5].
Les marches exploratoires
Les méthodes dites de marches exploratoires ou / et de « diagnostic en marchant » sont proches de celle des parcours commentés. Elles ajoutent une participation plus active des habitants dans le sens où ces derniers peuvent par exemple participer et débattre des analyses collectives obtenues en termes de points forts et de points faibles (après la première étape de marche) mais également définir collectivement des actions à engager.
L’on doit aux dispositifs « politique de la ville » d’avoir réalisé un guide[6] via le secrétariat général du comité interministériel des villes pour éclairer les décideurs et techniciens sur cette question. « C’est au Canada, au début des années 1990, que les marches exploratoires des femmes sont apparues sur les communes de Toronto et de Montréal, sous l’impulsion conjointe d’organisations de femmes et de services municipaux. Cette expérience a permis de poser les principes d’aménagement de la sécurité sous un aspect de « genre » dans une perspective de prévention des risques d’agressions, d’appropriation de la ville et de diminution du sentiment d’insécurité au quotidien ». L’intérêt de cette démarche est tout d’abord de permettre d’améliorer l’ambiance ou le fonctionnement, via le regard des femmes, d’un lieu de vie ou d’un espace public pour qu’il profite à tous. La marche est préparée en amont et c’est aux femmes de s’approprier cette marche. La perception des lieux permet de repérer les éléments qui jouent sur l’accessibilité et la sécurité.
Ci-dessous la grille d’analyse utilisée à Montréal (Guide d’aménagement pour environnement sécuritaire, Anne Michaud, ville de Montréal, 2002) et mentionnée dans le guide méthodologique des marches exploratoires établie par le comité interministériel à la ville. À Drancy, en région parisienne, ces marches ont permis d’agir sur l’environnement de plusieurs manières : taille des haies ou destruction de murets qui bloquaient la visibilité, facilité les accès pour les personnes handicapées… Actions qui ont permis de donner une perception plus « sécurisante » de certains parcours à leurs usagers.
[1] | J.-P. Thibaud, « Les parcours commentés », L’espace urbain en méthodes, dir. M. Grosjean et J.-P. Thibaud, Ed. Parenthèses, Marseille, 2001.
[2] | Centre de Recherche sur l’Espace Sonore et l’environnement urbain, équipe du laboratoire AAU (ambiance architecture, urbanité).
[3] | J.-P. Thibaud, « Une approche des ambiances urbaines : le parcours commenté », Espaces publics et cultures urbaines, dir. M. Jolé, Paris, Certu, 2002, pp. 257-270.
[4] | D. Cousin-Marsy, « Exploration sensible et parcours commentés », Étude sur la dimension métropolitaine des halles et Ville ouverte, Paris, 20 novembre 2009.
[5] | T. Fort-Jacques, La coprésence en situation de déplacement saisie par les parcours commentés, ESO Travaux et documents n° 41, octobre 2016, p. 75-81.
[6] | CIV, Guide méthodologique des marches exploratoires, des femmes s’engagent pour la sécurité de leur quartier, cahier pratique, hors-série, décembre 2012.