Cet article portant sur quasiment 150 ans de tourisme moderne, de sa naissance à son apogée, plonge au cœur des racines du tourisme d’aujourd’hui, à travers l’aménagement touristique qui en est, depuis le départ, la marque indéfectible, sans négliger l’environnement social, politique et économique dans lequel il s’inscrit. Par la démocratisation et la massification, le tourisme est passé de la marge au cœur du système socio-économique et politique aquitain. Trois époques se succèdent, pendant lesquelles l’aménagement a toujours articulé des acteurs locaux, y compris bordelais, et des acteurs parisiens.

Au temps de la Côte Gasconne :  l’invention des sites

Le temps des pionniers et des premiers promoteurs correspond à la Côte Gasconne et à l’action de la compagnie du Midi pour stimuler l’essor du tourisme dans les différentes stations touristiques du littoral. Ces précurseurs du tourisme, découvreurs de sites, inventent de nouveaux lieux touristiques. De la monarchie de Juillet voire du Second Empire, jusqu’à la fin du XIXe siècle, le tourisme est centré sur quelques stations prestigieuses mais apparaît aussi dans quelques sites plus isolés.

Le littoral gascon constitue un « territoire du vide » (A. Corbin) qu’il faut mettre en valeur. À la fin du Premier Empire, l’essentiel de ce territoire est rural et peuplé de paysans très peu préoccupés par le tourisme. La faible fertilité des sols, la pauvreté des populations et l’isolement géographique contribuent à donner des Landais une image de sauvages. L’intérêt porté par la bourgeoisie bordelaise aux problèmes des liaisons intérieures et son souci d’assurer le développement commercial de Bordeaux, l’amène à prendre à son compte le développement des chemins de fer. Mais l’intervention d’abord locale ou régionale trouve un nouvel essor avec l’appui de capitaux parisiens souvent issus de la grande finance.

À la fin de la Restauration et pendant le Second Empire, alors que les côtes bretonnes et normandes se couvrent de stations accueillant une clientèle parisienne, le littoral gascon est presque désert. Il ne compte qu’une station d’envergure, Arcachon, et quelques bains comme ceux de Soulac, Montalivet, Mimizan ou Capbreton. Cela s’explique par l’éloignement de la capitale et par le problème d’accessibilité. Mais, à partir du Second Empire, l’empereur Napoléon III en personne, très concerné par les problèmes sociaux et d’aménagement du territoire, ainsi que ses alliés financiers, les frères Pereire, d’origine bordelaise, investissent massivement dans la région pour la transformer. Cette révolution que connaissent les Landes de Gascogne est aussi bien sociale et économique que planificatrice. C’est en reprenant la ligne de chemin de fer Bordeaux-La Teste et en la prolongeant jusqu’à Arcachon en 1857 qu’ils aboutissent à la création de la commune indépendante d’Arcachon et à la réalisation de la ville d’hiver pour rentabiliser leurs investissements.

Au temps de la Côte d’Argent : l’ère des promoteurs locaux et nationaux

Vient le temps des spéculateurs et de la Côte d’Argent, ainsi baptisée par le journaliste bordelais Maurice Martin. À la Belle Époque, c’est le temps du développement des stations sous la forme de lotissements menés par des promoteurs-spéculateurs. En effet, le décollage économique de la région permet l’émergence de nouvelles classes sociales, les classes moyennes, qui peuvent avoir accès au tourisme.

C’est notamment la création d’Hossegor autour d’un groupe de poètes à partir de 1923. Mais derrière les envolées lyriques, se cachent d’importants investisseurs et spéculateurs qui vont en profiter pour exploiter le littoral. C’est le cas aussi de la création de Pyla-sur-Mer par Daniel Meller et la famille Gaume à partir de 1931.

On aurait pu croire qu’allait naître chez les responsables politiques une réelle volonté d’aménager le potentiel touristique de la Côte d’Argent. Or en 1917, le ministère de la Guerre constate l’insuffisance de l’offre touristique : seules les grandes stations, Soulac, Lacanau, Arcachon, Biscarrosse, Mimizan, Vieux Boucau et Hossegor-Capbreton, sont accessibles aussi bien par route que par le rail.

Face à ce désintérêt de l’État pour coordonner une véritable politique touristique régionale, différents acteurs se regroupent pour se concerter et agir avec plus de poids. Des groupements privés sont créés pour exploiter et mettre en valeur le tourisme. Le premier syndicat d’initiative de la région est celui d’Arcachon fondé en 1905 par Alfred de Gaulne, grand propriétaire viticole bordelais qui crée ensuite celui de Bordeaux en 1907 : il est le seul organisme de ce type sur la Côte d’Argent à la veille de la Première Guerre mondiale parmi les 350 que compte la France[1]. Ceux de Mont de Marsan en 1923, de Mimizan, Léon et Capbreton en 1924, Hossegor en 1933 et Biscarrosse en 1934 voient le jour pour informer et attirer le touriste.

Au temps de la Côte Aquitaine :  l’ère de l’aménagement par la MIACA

Arrive enfin le temps des aménageurs. Le temps de la Côte Aquitaine, dominé par l’intervention de l’État pour adapter le littoral à la massification par un aménagement global et fonctionnel.

La première initiative est liée à la création en 1962 d’une société d’économie mixte, la Société pour l’Aménagement Touristique et l’Équipement des Landes, par le conseil général des Landes en 1962. La SATEL va ensuite aménager ex-nihilo Seignosse le Penon, qui fait craindre une urbanisation désorganisée du littoral et peu respectueuse de l’environnement. En 1963 est créée la Mission Interministérielle d’Aménagement Touristique du Littoral Languedoc-Roussillon, ce qui apporte un espoir pour le Sud-Ouest. En 1964, le préfet de la Gironde, G. Delaunay, crée un groupe régional de travail, qui se double d’un groupe central à Paris et qui aboutit à la création de la Mission Interministérielle d’Aménagement de la Côte Aquitaine en 1967, présidée par Philippe Saint-Marc.

Plage girondine. © q’urbi

À la dilution spontanée de la clientèle sur un espace littoral réputé désert, les responsables de la MIACA ont opposé des solutions nouvelles fondées sur la concentration des équipements dans des zones limitées tout en privilégiant un développement extensif. Mais la MIACA n’est pas la seule à intervenir sur la Côte aquitaine : les collectivités locales jouent un rôle de premier plan, ainsi que les associations de défense et de promotion, les promoteurs et les lotisseurs. À la vision antimatérialiste et militante des années 1960 de Philippe Saint-Marc qui s’élève contre « le complexe du pharaon » (en référence aux pyramides de la Grande Motte) et contre les technocrates épris de gigantisme, s’oppose la vision d’Emile Biasini. Celui-ci, nommé en 1970 par le « duc de Bordeaux », Jacques Chaban-Delmas, met en place une exploitation extensive du tourisme, tout en reprenant le principe de discontinuité de l’urbanisation et en cherchant à prendre en compte l’environnement et la société d’accueil. En accélérant les mutations, l’action d’aménagement suscite chez les Aquitains la peur d’une globalisation qui leur échappe. Minoritairement, apparaissent des opérations de résistance.

L’aménagement des stations n’a pas été négligé puisque les opérateurs qui l’ont conduit connaissent parfaitement leur marché : cela n’a pas participé d’une logique politique aveugle. On peut qualifier de recherche de développement durable la vision de la MIACA, puisqu’elle allie un développement économique soucieux de l’environnement et de son insertion sociale. Cette politique s’est ensuite prolongée dans l’action du GIP Littoral, créé en 2006, qui cherche avec les partenaires locaux et régionaux à poursuivre l’œuvre d’aménagement, préparer la côte au changement climatique et rénover ou adapter le schéma de la MIACA.


[1] | B. Larique, L’économie du tourisme en France des années 1890 à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Thèse, Bordeaux 3, 2006.


*Cet article est issu partiellement des travaux de thèse : M. Noailles, La construction d’une économie touristique sur la Côte Aquitaine des années 1820 aux années 1980 : pratiques sociales, politiques d’aménagement et développement local, Méridiennes-Alphil, Toulouse, 2012.

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