
On connaît l’histoire et le rayonnement de l’Athènes antique, mais on en sait beaucoup moins sur son histoire récente. Quelles sont les principaux traits du développement de la ville depuis l’accession de la Grèce à l’indépendance ?
Effectivement, tout le monde connaît l’histoire Athènes dans l’Antiquité, mais sa trajectoire récente est peu connue. Il faut dire que, passée la période antique, la ville a connu une longue période de stagnation. Elle a même frôlé la disparition. Quand, en 1830, elle devient la capitale de la Grèce moderne[1], elle n’est qu’une bourgade balkanique comptant environ 10 000 habitants et qui sort ravagée de la guerre d’indépendance. L’Athènes contemporaine est par conséquent une ville assez récente, avec quelques vestiges d’un passé très lointain. Il y a eu un vide historique pendant le Moyen-âge qui est perceptible aussi aux visiteurs qui ne voient que la ville moderne et quelques petits vestiges antiques. À partir de 1830, Athènes a connu une croissance spectaculaire et accidentée. Mais ça n’est pas une ville moderne typique, dans la mesure où son développement au XIXe et XXe siècles n’est pas fondamentalement lié à l’industrialisation. Athènes n’est pas et n’a jamais été une ville industrielle. La croissance de sa population est plutôt liée à des faits historiques et des vicissitudes politiques. C’est le cas par exemple de la guerre entre la Turquie et la Grèce dans les années 1920, dans la foulée de la Première Guerre mondiale et l’expédition grecque en Asie Mineure qui a abouti à la défaite de la Grèce. Un immense échange de populations entre les deux pays s’ensuit qui conduira à un doublement de la population d’Athènes au cours des années 1920[2]. Un autre épisode historique déterminant pour le développement d’Athènes se produit avec la Seconde Guerre mondiale puis la guerre civile qui ravage la Grèce entre 1946 et 1949[3]. Les combats poussent les populations à trouver refuge dans les grandes villes du pays. C’est bien sûr Athènes qui absorbe l’essentiel de cet exode rural. Dans l’après-guerre, Athènes connaît une expansion sans précédent. Entre 1940 et 1980, sa population triple et passe d’un à trois millions d’habitants. C’est donc l’histoire politique et militaire tourmentée de la Grèce et non l’industrialisation qui est à l’origine du développement d’Athènes à l’époque contemporaine.
Dans vos travaux, vous avez montré que, contrairement à la plupart des capitales européennes, Athènes avait échappé à des phénomènes massifs de ségrégation et de gentrification qui touchent la plupart des capitales et des grandes villes européennes. Comment l’expliquez-vous ?
La réponse à cette question est nécessairement nuancée. Les travaux de sociologie et de géographie urbaines qui s’intéressent à la ségrégation prennent généralement comme point de référence la ville nord-américaine, souvent caractérisée par une forte ségrégation. Par rapport à cet étalon, il est clair qu’Athènes est plutôt moins ségrégée que les villes américaines et que la plupart des grandes capitales européennes. Si on y regarde de plus près, les choses sont un peu plus complexes. D’une part, Athènes est confrontée à des phénomènes urbains globaux comme la suburbanisation qui a eu pour effet d’accentuer la ségrégation sociospatiale. D’un autre côté, il y a des processus qui affectent plus particulièrement le noyau central de l’agglomération et qui ont eu pour effet d’y préserver une certaine mixité sociale et d’y limiter la ségrégation. Jusqu’aux années 1970, Athènes suivait un modèle de localisation des groupes sociaux dans l’espace urbain semblable à celui de Paris ou Vienne. Les couches supérieures y étaient concentrées au centre et la périphérie accueillait la classe ouvrière et les autres classes démunies. À partir des années 1970, on assiste à un déplacement des couches supérieures et moyennes-supérieures du centre vers la banlieue. Il en est résulté une diminution de la ségrégation sociale dans les zones centrales, une certaine mixité qu’est venue accentuer l’arrivée en nombre de migrants à partir de la décennie 1990, d’abord en provenance des Balkans puis de l’ex-Union Soviétique et plus récemment du Moyen-Orient et d’Afrique. Ce qui peut frapper le visiteur qui découvre Athènes, c’est qu’il est dans une capitale mais une capitale dont les zones centrales sont occupées par une mosaïque composée de classes moyennes et populaires « autochtones » et de communautés issues des vagues successives de migration.
Une autre particularité athénienne est une ségrégation qui s’organise davantage verticalement qu’horizontalement ?
Effectivement. Il existe un système de spécialisation sociale à l’échelle de l’immeuble. Les catégories supérieures occupent les étages supérieurs des immeubles et les classes populaires les niveaux inférieurs. Cette ségrégation verticale est un corollaire du processus de mixité sociale qui est apparu dans le centre-ville. C’est aussi le produit du système de construction très particulier qui fut au cœur du développement d’Athènes à partir des années 1950. C’est un système qui est basé sur l’association entre un petit propriétaire foncier et un petit entrepreneur de la construction. Le premier confie au second la construction d’un immeuble résidentiel sur sa parcelle et se voit rémunéré par l’attribution d’un certain nombre d’appartements dans l’immeuble construit. Ce type de promotion immobilière a été largement favorisé par la fiscalité grecque et c’est essentiellement sur cette base que l’expansion athénienne s’est produite des années 1950 aux années 1980. Athènes s’est couverte de ces petites copropriétés, polykatoikia en grec, qui ont changé le visage d’une ville jusque-là assez basse. On estime à 35 000 le nombre de ces immeubles construits pendant cette période.
Ce modèle d’urbanisation a été à l’origine d’un processus de démocratisation de la propriété immobilière dans un pays où le logement social n’existe pratiquement pas[4]. Il a aussi été à l’origine d’une dégradation des conditions de vie dans les quartiers centraux – densité élevée, congestion, pollution – qui a été à l’origine du départ des classes moyennes et supérieures vers les périphéries à partir des années 1980. Cet exode des classes les plus aisées a favorisé l’augmentation de la mixité que nous avons déjà évoquée. Toutefois, cette mixité s’organise verticalement. Ce sont surtout les appartements situés aux étages inférieurs qui ont fait l’objet de la désaffection des classes supérieures. Ces appartements ont été réinvestis par les ménages modestes, notamment les immigrés arrivés à partir des années 1990. En même temps, dans les étages supérieurs, des classes moyennes sont restées et restent encore et ceci a créé cette coexistence de groupes sociaux différents dans le même espace.
Depuis les années 1990, la Grèce est confrontée à des flux migratoires importants[5]. Quels sont les effets de ces arrivées sur la ville et son modèle d’organisation socio-spatiale ?
La Grèce et Athènes ne comptent quasiment aucun logement social. Historiquement, la classe ouvrière grecque s’est donc insérée dans la société et dans la ville à travers l’accès à la propriété immobilière, surtout dans la périphérie des villes. Aujourd’hui, avec la crise et les politiques d’austérité, cette dynamique s’est grippée. Les classes populaires « indigènes » ont de plus en plus de difficulté à accéder à la propriété. Pour les populations issues des récentes vagues d’immigration, c’est encore plus difficile. Pour elles, non seulement le logement social n’est pas une option, mais elles n’ont pas non plus accès au modèle d’intégration traditionnel par la propriété immobilière. Par conséquent, les migrants se sont dirigés vers le secteur du logement locatif privé, notamment les logements laissés vacants dans les zones centrales d’Athènes. Au final, la classe ouvrière indigène est plutôt localisée dans les périphéries et on trouve les migrants en majorité dans les petits appartements désavantagés au centre-ville. Et là, leur « cohabitation » avec les classes moyennes aux étages supérieurs a créé une ségrégation verticale, phénomène que ni les migrants ni les populations indigènes ont voulu. Il s’agit d’une situation de cohabitation sociale qui ne résulte d’aucune intention sociale ou politique et qui n’a pas été planifiée.
Y a-t-il une tradition de planification urbaine et de politique urbaine à Athènes ? Le développement de cette ville a-t-il été « gouverné » ?
Pas vraiment. Athènes est loin d’être un exemple de planification. Au fil des décennies, de nombreux plans ont été produits mais très peu ont été mis en œuvre. Le tissu urbain de la ville en est le résultat criant. Seules quelques parties de la ville on fait l’objet d’un dessin, d’une urbanisation organisée. L’urbanisation à Athènes en particulier et en Grèce en général est plutôt le produit du laisser-faire, voire du laisser-aller.
L’organisation des Jeux Olympiques en 2004 a-t-elle changé quelque chose à cette situation ?
Elle a changé beaucoup de choses. L’organisation des Jeux Olympiques a été l’occasion de la réalisation de grandes infrastructures qui manquaient à la ville depuis des décennies sinon des siècles et qui ont changé la vie quotidienne des Athéniens : deux lignes de métro, le boulevard périphérique, un nouvel aéroport, etc. Toutefois, l’organisation des Jeux Olympiques n’a pas vraiment servi à préparer l’avenir comme ce fut le cas à Barcelone. Ici, cela a été plutôt une affaire de rattrapage et surtout un objet de fierté nationale. Malgré tout, la construction de nouvelles infrastructures urbaines a finalement pesé sur l’organisation de la ville et son état actuel. Mais l’organisation des JO n’a pas enraciné une culture de planification urbaine.
Quels sont aujourd’hui les effets sur la ville de la crise de la dette et de l’austérité imposée par la Troïka[6] à la Grèce ?
La crise et les politiques d’austérité qui ont suivi ont plutôt amplifié des phénomènes déjà à l’œuvre dans la ville et dans la société grecque en général. Au cours des années les plus dures de la crise, l’effet le plus massif a été l’arrêt quasi-total de l’économie de la production immobilière et surtout des transactions immobilières qui étaient pourtant un pilier de l’économie nationale. C’est aujourd’hui, dans une période de sortie de crise que l’on se rend compte des effets de la crise, des besoins des populations… et de l’absence de moyens pour y répondre par des politiques publiques adéquates. On manque aujourd’hui cruellement de moyens et d’expertise pour mettre en place des politiques permettant de construire une ville plus juste. Par exemple, l’attractivité touristique d’Athènes n’a pas faibli malgré la crise. À l’inverse, la position d’Athènes sur la carte du tourisme urbain s’est sensiblement renforcé. Comme ailleurs, Airbnb et la location à court terme menacent les équilibres sociaux dans certains quartiers et ce modèle de mixité que j’ai évoqué. Si la ségrégation verticale a longtemps été un barrage contre la gentrification à Athènes, cet équilibre est aujourd’hui menacé par Airbnb avec le risque d’éviction pour une bonne partie des classes populaires qui habitent ces petits appartements des étages inférieurs du centre-ville.
En l’absence de politiques urbaines, Athènes grouille d’initiatives citoyennes et associatives dans des domaines comme l’environnement et l’aide aux migrants. Est-ce que ces initiatives constituent une alternative crédible aux politiques urbaines ?
La crise, l’arrivée de Syriza[7] au pouvoir, les élans de solidarité, la façon dont la société grecque a pu faire face à la question des réfugiés, tout cela a pu créer des situations positives, mais, sur le long terme, on ne veut pas baser l’organisation d’une société sur des initiatives enthousiastes. Tout cela est fragile. Demain, l’enthousiasme pourrait s’essouffler. Un gouvernement de droite moins porté sur les questions sociales pourrait l’emporter aux prochaines élections. La Grèce n’a pas de tradition de politiques sociales. Un des grands enjeux pour le pays est le développement de ce type de politique. Malheureusement, ce n’est pas vraiment dans l’air du temps. Plus on laisse cela au hasard, moins on a de chance de mettre en place une politique effective pour une société et une ville plus justes.
[1] | En 1830, après une guerre de près de dix ans contre l’Empire Ottoman, la Grèce, soutenue par les puissances occidentales, accède à l’indépendance. Le 3 octobre, le protocole de Londres entérine la création d’un État grec dont la nouvelle capitale est Athènes et que l’Empire Ottoman reconnaîtra en 1832.
[2] | En 1920, le Traité de Sèvres arrache à l’Empire Ottoman, défait dans la Première Guerre mondiale et en pleine décomposition, des territoires en Mer Egée, en Thrace Orientale et en Anatolie au profit de la Grèce. Les révolutionnaires nationalistes turcs emmenés par Mustafa Kemal riposte en attaquant la Grèce. En 1922, la Turquie victorieuse récupère une partie des territoires perdus en Thrace et en Anatolie tandis que la Grèce conserve les îles de la Mer Egée. La fin du conflit est marquée par de gigantesques échanges de population : 1,3 million de Grecs quittent la Turquie et croisent 385 000 Turcs qui abandonnent la Grèce.
[3] | Entre 1946 et 1949, une guerre civile oppose les deux principaux mouvements de résistance à l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale : le premier est d’obédience communiste et soutenu par l’URSS ; le second, libéral et républicain, est soutenu par la Grande-Bretagne puis les États-Unis. C’est ce dernier camp qui sort vainqueur d’un conflit qui a fait 150 000 victimes.
[4] | À l’instar de la plupart des pays d’Europe méditerranéenne, la Grèce se caractérise par une part importante de propriétaires occupants (74 % en 2001). Le logement locatif social y est totalement absent.
[5] | Si elle a été récemment « détrônée » par l’Italie comme premier pays d’arrivée des migrants en Europe, la Grèce est de loin le pays qui a accueilli le plus de réfugiés avec un pic de plus de 850 000 arrivées enregistrées en 2014. Si l’on ajoute au tableau le fait que, jusqu’aux années 1990, l’immigration était quasi inexistante en Grèce, on a une idée des bouleversements que le pays a connu depuis. Au début des années 1990, seuls 2 % de la population d’Athènes était étrangère, la plupart du temps en provenance de pays développés. En 2011, près de 8 % de la population de Grèce est immigré, 10 % dans l’agglomération athénienne et plus de 20 % dans la municipalité centrale.
[6] | Le terme de Troïka désigne l’attelage des trois institutions – Commission Européenne, Banque Centrale Européenne, Fonds Monétaire International – qui a géré le plan d’aide financière à la Grèce menacée de banqueroute et de sortie de la zone euro en échange de « réformes de structure » (privatisations, amélioration de système de ponctions fiscales, réductions des dépenses publiques) jugées par certains comme l’incarnation parfaite de l’idéologie néolibérale.
[7] | Lors des élections législatives de janvier 2015, la formation de gauche dirigée par Alexis Tsipras, Syriza, remporte une majorité relative. Tsipras devient premier ministre. Son succès est confirmé par de nouvelles élections législatives anticipées en septembre 2015. La légitimé ainsi acquise a permis à Tsipras de négocier à contrecœur les mesures d’austérité et de privatisation imposées par la Troïka, ce qui lui vaut aujourd’hui d’être fortement contesté à sa gauche.