Contre l’insoutenabilité de l’urbanisation chinoise

L’urbanisation de la Chine constitue un phénomène majeur pour le XXIe siècle, à la fois par sa rapidité, par son ampleur et par les déséquilibres qu’elle engendre. En 40 ans, le nombre de citadins a presque quintuplé, passant de 172 millions en 1978 à 800 millions en 2016. Et il faut en compter 15 à 20 millions de plus par an d’ici 2040 ! Confrontées à ce processus irrésistible, les autorités planifient, pour désengorger les villes existantes, la construction de villes nouvelles écologiques, les écocités.

Une urbanisation chaotique

L’urbanisation, dans la Chine moderne, ne se développe qu’à partir de la mort de Mao Ze Dong. Mao se méfiait de la ville, comme foyer potentiel de contestation[1], et il a constamment cherché à en limiter l’essor par des politiques anti-urbaines. Mais depuis les années 1980, la ville est devenue le symbole de la modernité et de la prospérité, la vitrine de la réussite chinoise. Ce changement de statut a profondément transformé la société et il est intrinsèquement lié à la formidable croissance économique. Pour le meilleur et pour le pire.

Au niveau social, selon la Banque Mondiale, la Chine est devenue l’un des pays les plus inégalitaires au monde, le fossé grandissant, en particulier, entre urbains et ruraux. L’exode rural a poussé dans la précarité plus de 280 millions de Chinois (les Mingong), privés des droits sociaux élémentaires et errant de villes en villes en fonction des besoins des entreprises.

Le smog envahit Pékin.

Au niveau environnemental, la situation est telle que des sinologues ont inventé le néologisme « airpocalypse »[2]. Le smog des grandes villes les sature de particules, provoquant des millions de morts prématurées. Seules 5 des 500 plus grandes agglomérations respectent les standards internationaux de qualité de l’air. Certes, les industries lourdes, principales sources de pollution atmosphérique, sont délocalisées dans l’arrière-pays. Mais le relais est pris par la dynamique sociologique des foyers urbains : l’émergence d’une classe moyenne entraîne de nouvelles sources de pollution. Trafic automobile, gestion des déchets, traitement des eaux usées, grignotage des terres arables sont autant de défis que le gouvernement peine à réguler efficacement malgré le mécontentement croissant des citoyens. Et le potentiel d’aggravation des pollutions reste élevé, le revenu moyen d’un Chinois étant encore quatre fois moins élevé que celui d’un Américain.

Le paysage urbain s’est radicalement modifié. L’urbanisation galopante des années 1990, et la crise du logement qui s’est ensuivie, a empilé les barres d’immeubles à perte de vue, en une « architecture de la photocopieuse ». La rénovation à marche forcée des centres villes, l’adaptation de la voirie à l’automobile construisent des « villes génériques » (Rem Koolhaas). Au-delà des grandes tours tape-à-l’œil, les villes chinoises deviennent fades, à l’image de la disparition des Hutong pékinois.
Mais le pays est toujours en voie d’urbanisation et cette trajectoire inégalitaire, polluante et standardisée n’est pas encore tout à fait irréversible.

Laboratoire de la ville durable

Un axe stratégique des nouvelles politiques urbaines se concentre sur l’expérimentation à grande échelle de la ville durable. Ces initiatives visent d’abord à promouvoir une utilisation sobre des ressources afin de concilier deux objectifs a priori contradictoires : la poursuite d’une forte croissance économique (et donc urbaine), et l’amélioration de la qualité de l’environnement. Elles ont un double attrait pour les dirigeants locaux : elles sont la preuve tangible de leur engagement dans l’amélioration de la qualité de l’habitat urbain, en même temps qu’elles constituent une vitrine publicitaire à destination des grandes entreprises et des travailleurs les plus qualifiés, chinois ou étrangers.

Tout a pourtant commencé par un échec retentissant : le projet anglo-chinois de Dongtan. Afin d’éblouir le monde lors de l’exposition universelle de Shanghai en 2010, Hu Jintao a orchestré la construction d’une cité ultramoderne qui serait le clou du spectacle. Cette ville devait d’accueillir 20 000 habitants et un demi-million à plus long terme, le tout avec un bilan carbone nul. Ce projet a été abandonné en toute discrétion.
Cependant, le gouvernement chinois réaffirme sa volonté de développer des villes nouvelles durables. Il promeut les initiatives locales par une mise en concurrence des collectivités locales et en encourageant les partenariats internationaux. Conséquence directe, des centaines d’éco-projets ont émergé.

On assiste aujourd’hui à un véritable foisonnement des initiatives (villes bas-carbone, smart cities, écoparcs, etc.). Les prouesses architecturales sont très recherchées comme la ville-forêt de Liuzhou. L’écocité dans le quartier de Caidian à Wuhan, fruit d’un partenariat franco-chinois, devrait accueillir un million d’habitants à partir de 2020. Sa réalisation a été conçue pour être reproductible, point essentiel pour l’avenir de la ville durable en Chine.

Arrêtons-nous sur l’exemple de Tianjin, quatrième ville de Chine (15 millions d’habitants), qui accueille l’écocité la plus emblématique du pays. Issue d’un accord avec Singapour, cette ville nouvelle à vocation résidentielle doit être construite en douze ans (2008-2020) et accueillir 350 000 habitants. Cité « harmonieuse »[3], il fera bon flâner au bord des canaux et dans les nombreux espaces arborés. La mobilité douce (90 % des déplacements prévus !) renforcera l’atmosphère paisible de cet oasis plantée au milieu de la bouillonnante et polluée Tianjin. L’organisation spatiale en quatre districts autonomes, chacun pourvu des services de base (école, commerces etc.), limitera les besoins en déplacements. Elle produira par elle-même 20 % de son énergie (géothermie, photovoltaïque et solaire) et un réseau enterré de conduits pneumatiques assurera la collecte des déchets en vue de leur recyclage (60 % visés). La moitié des besoins en eau seront fournis par des sources non-conventionnelles (eaux de pluies, traitement des eaux usées et dessalage de l’eau de mer). On est bien, ici, sur la définition « occidentale » d’une écocité, soit une ville (ou partie de ville) visant au respect des objectifs du développement durable (avec des objectifs chiffrés), sur un ensemble de thématiques comme la qualité de l’air, les déchets, l’énergie, etc.

Un petit hic dans cette peinture idyllique : la population tarde à répondre aux sirènes de la modernité écologique. Malgré un soutien très actif du gouvernement, 20 000 citoyens (chiffres officiels…) s’y étaient installés fin 2015 contre les 200 000 prévus à la même date ! La rapidité de la construction n’explique qu’en partie ce manque d’attrait (le décalage avec la temporalité propre aux décisions individuelles de déménagement). La spéculation semble être une explication plus plausible. Beaucoup d’appartements ont été achetés par de riches habitants de Tianjin qui n’y habitent pas mais dont la recherche de rentes et de plus-values a fait flamber les prix. Il va sans dire qu’ici, la dimension sociale de la durabilité passe complètement à la trappe. Quant aux performances écologiques réelles, elles restent difficiles à estimer ; certes, une batterie d’indicateurs a été conçue pour vérifier dans quelle mesure les objectifs sont atteints – mais les résultats sont inaccessibles. Qui plus est, les planificateurs sont obnubilés par le déploiement tous azimuts des nouvelles technologies, oubliant l’indispensable adéquation avec les besoins réels des populations. Les témoignages des habitants montrent qu’ils se conforment mal au tri sélectif et que les dimensions des blocs se prêtent difficilement aux déplacements pédestres.

Ainsi construit-on, peu à peu, un « modèle chinois » de ville durable. Alors que la décentralisation des pouvoirs doit permettre la pleine mobilisation des citoyens et le respect des particularités locales, on comprend qu’elle ne peut fonctionner sans les incitations du pouvoir central (subventions pour assurer des prix en dessous du coût de revient, relocalisation autoritaire d’entreprises et d’administration).

Tianjin. © Kaurjmeb.

Des écocités cache-misère ?

Si le nombre de projets impressionne, témoignant d’un réel engouement pour ce type de planification urbaine, les résultats concrets laissent perplexe. En Chine comme ailleurs, la spéculation immobilière, les coûts exorbitants (32 milliards d’euros pour l’écocité de Tianjin !), l’obsession pour les nouvelles technologies sont autant de facteurs d’échec. Il faut y ajouter, dans certains cas, la corruption des élites locales ou le non-respect délibéré du cahier des charges. Caofeidian, spécialisée dans la métallurgie, devait accueillir un million d’habitants. Ils ne sont pour l’instant que quelques milliers… Ordos, en Mongolie Intérieure, est considérée comme la plus grande « ville fantôme » du monde. Les témoins décrivent l’atmosphère étrange dans les rues silencieuses de cette cité abandonnée.

Le manque d’indicateurs de performance et d’agences d’évaluation indépendantes constitue un handicap décisif pour le déploiement des villes durables. Les experts internationaux sont souvent dépités lorsqu’ils constatent que les promoteurs locaux s’assoient allègrement sur le cahier des charges. L’adaptation aux particularités culturelles chinoises ne convainc pas du bien-fondé de ces détournements.

Mais c’est certainement à l’impératif de la « croissance d’abord » que l’on doit ce bilan en demi-teinte. Il n’y a somme toute pas de miracle à la chinoise et la conciliation entre des politiques développementalistes et la durabilité urbaine reste, pour l’instant, une chimère. Il est à espérer que le légendaire pragmatisme des élites chinoises permette de tirer un bilan clair de cette décennie d’initiatives en tout genre afin de suivre une nouvelle trajectoire plus écologique et sociale.


[1] | Au cours des années 1970, Mao a déporté 17 millions de jeunes urbains (les Zhiqing, « jeunes instruits ») dans les campagnes chinoises afin d’éliminer les Gardes rouge issus de la Révolution culturelle. On a ainsi parlé d’une « génération perdue ».

[2]  J.F. Huchet, La crise environnementale en Chine, Les Presses de Sciences-Po, 2016, 152 p.

[3] | La société harmonieuse est une référence permanente de la rhétorique de Xi Jinping.

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