Le prix du renouveau

Opération Euratlantique, rue d’Armagnac à Bordeaux © Hélène Dumora – a’urba

Bastide, Bacalan, Belcier. Chacun de ces quartiers, parce qu’il est situé « de l’autre côté de » : des bassins à flot pour Bacalan, du fleuve pour La Bastide et de la gare Saint-Jean pour Belcier, a connu ses moments d’espoir, d’attente, de déception voire de désarroi, puis d’espoir à nouveau. Quartiers peuplés d’habitants fiers d’avoir participé, de façon industrieuse, à la bonne fortune de la ville. Des habitants rebelles aussi quand cette participation n’était pas récompensée par une attention municipale qu’ils considéraient mériter. Des habitants solidaires également car, être de l’autre côté c’est être ensemble, ici, chez eux et pas ailleurs. De ces 3B bordelais qu’Alain Juppé s’est donné comme objectif de faire « rentrer en ville » après son élection comme maire de Bordeaux en 1995, Belcier est le quartier qui a le plus attendu mais aussi celui qui connaît aujourd’hui, avec l’opération Euratlantique, la plus rapide et profonde mutation. À croire que l’un ne va pas sans l’autre… Qui dans dix ans parlera encore du « village Belcier » ?

Ce qui est bon pour Bordeaux  est bon pour ses quartiers ?

Historiquement béglais, la vocation économique du quartier Belcier ne s’est jamais démentie, liée au fleuve avec les constructions navales et les sècheries de morue jusqu’au milieu du XIXe siècle, puis au rail avec la construction de la gare du Midi (actuelle gare Saint-Jean) en 1855 sur un délaissé de Paludate. Métallurgie, verrerie, fonderie, marquent l’industrialisation du quartier. L’arrivée en 1931 des nouveaux abattoirs, puis du grand marché de Brienne en 1963, I’enrichit d’une nouvelle fonction agro-alimentaire, alors que l’ouverture du grand tri postal en 1976 rue d’Armagnac illustre le développement de l’activité de la gare.

Belcier respire et s’essouffle au gré des mutations économiques. La crise des années 1970 et la désindustrialisation n’épargnent pas le quartier comme en témoignent au début des années 1980 les friches et les entrepôts fermés. Les petites échoppes en rez-de-chaussée et R+1, organisées autour de la place Ferdinand-Buisson et se glissant jusqu’au quai de Paludate, se trouvent enserrées par les grandes emprises foncières où seules perdurent les activités les moins valorisantes (tri postal transformé en archives, équipement SNCF, SERNAM, MIN). La multiplication des boîtes de nuit sur Paludate à la fin des années 1980 finit d’enclaver les habitants de Belcier au cœur d’activités qui se servent de leur quartier sans les servir.

Ceux-ci vivent avec inquiétude l’évolution de leur quartier. La fermeture des entreprises traditionnelles autrefois mêlées au résidentiel, le développement d’activités nouvelles qui effacent le tissu ancien, la multiplication des établissements de nuit et les fêtards qui troublent la paix du « village », le repli de la prostitution des quais sur le quartier, la gare autrefois intégrée à leur quotidien et qu’ils perçoivent aujourd’hui comme hostile sont autant de faits qui nourrissent leur crainte d’une disparition du quartier.

Territoire d’enjeux et de mécanismes qui lui échappent, Belcier est aussi un quartier délaissé : 2 450 habitants en 1968, 1 307 en 1990 (20 % de vacance), et 1 100 en 2004. La déqualification du cadre résidentiel, l’inadaptation de l’offre et l’inconfort des logements poussent la population, principalement composée d’ouvriers et de cheminots rejoints par une population étrangère, espagnole et portugaise dans les années 1960, à quitter un quartier auquel elle est pourtant attachée. Belcier est-il en passe de devenir un quartier virtuel ?

Gérer l’attente et faire écran  à l’incertitude

« Loin du cœur et près du ventre », ce titre du journal Sud-Ouest du 18 janvier 1990 en dit long sur le sentiment d’abandon ressenti par les habitants de Belcier alors que se profile l’arrivée d’un « monstre à plus de 300 à l’heure. Long comme un serpent de mer, bleu et gris comme l’Atlantique : le TGV va s’enfoncer dans Belcier comme un couteau. Un bistouri qui devrait lui ramener la vie. Qui va charrier ses cohortes d’hommes pressés et cravatés. Qui va ouvrir des bureaux à la place des entrepôts. Qui va réjouir, sans doute, quelques promoteurs déjà en train de pister tous ces terrains inoccupés ».

Pour la municipalité, l’enjeu affiché est la cohabitation des quatre fonctions principales du quartier (agro-alimentaire, pôle de déplacement, activités de nuit et habitat), aucune n’étant considérée comme susceptible d’être déplacée à court terme. Une première opération programmée d’amélioration de l’habitat (OPAH) lancée au début des années 1980 pour récupérer le tissu ancien résidentiel n’a pas eu l’effet escompté : les propriétaires bailleurs sont âgés, peu susceptibles d’investir et les propriétaires occupants pratiquent l’auto-réhabilitation. De plus, le devenir du quartier n’est pas clairement affiché laissant planer le doute sur le maintien de sa fonction résidentielle.

De 1988 à 1997, les études se multiplient[1] alors que les habitants de Belcier se mobilisent et signent des pétitions pour réclamer un peu d’attention. Les promesses réitérées et non tenues de construction de logements sociaux, la mauvaise desserte du quartier, l’abandon des espaces publics, les rideaux baissés des commerces et le délabrement des maisons d’habitation désespèrent les habitants. En 1992, la « Coordination pour la sauvegarde du quartier Belcier » exprime son sentiment d’abandon et interpelle la mairie pour connaître le sort réservé au quartier. Elle réclame que le MIN ne détériore pas les conditions de vie des habitants, que la nouvelle OPAH promise soit mise en place et qu’un dialogue s’instaure.
1996, changement de maire et changement de stratégie : le premier conseil de quartier Saint-Jean-Belcier se tient le 22 janvier 1996, la salle est pleine, attentive : les études précédentes sont abandonnées, « le maire a demandé une nouvelle étude sur le quartier Saint-Jean. On remet tout à plat en concertation avec la population » (Sud-Ouest, 23 janvier 1996).

En janvier 1997, les soixante premiers logements sociaux de la résidence Delacroix (127 programmés) sont accueillis avec joie par l’association « Les amis de Bordeaux Sud » qui a longtemps œuvré pour leur réalisation sans cesse reportée. Un coup-parti de l’ancienne municipalité qui ne pouvait plus, sans fort risque politique, éviter cette consolidation de la fonction résidentielle du quartier. Les habitants du village sont prêts : ils accueilleront les nouveaux, « les introniseront dans le clan Belcier » (Sud-Ouest, 14 janvier 1997, « Premier acte de revitalisation ») autour d’un banquet dès l’été, place Ferdinand-Buisson.

En 1997, l’étude du CODRA élargit le périmètre en intégrant le quartier Carles-Vernet et la partie nord-est de Bègles de façon à retrouver une masse critique résidentielle qui justifierait un investissement public en faveur des équipements scolaires et des espaces publics. Elle pointe à son tour la difficile conciliation entre un pôle agro-alimentaire qui doit s’étendre pour perdurer et un habitat que cette expansion condamnerait et engage à choisir : rattacher Belcier à Carles-Vernet ou déplacer le MIN sur Hourcade. Et alerte sur l’incidence du choix d’une gare bi-face : ses exigences d’accès et l’inadéquation de la qualité du bâti résidentiel rue des Terres-de-Bordes à ce nouvel espace de présentation de la gare tueraient Belcier…

La force de l’esprit  quand se dissout la matière

Le prix des grands chantiers d’Euratlantique se compte en années d’attente (im)patiente pour les habitants de Belcier qui n’ont jamais désarmé et poursuivent leurs actions, entraînant avec eux les nouveaux arrivants. « Les assos changent le monde » titrait Sud-Ouest (18/11/2017). À lui seul, Belcier abrite aujourd’hui seize associations qui œuvrent chaque jour à maintenir une vie de quartier, à entretenir la solidarité et la culture de l’accueil inscrite dans son ADN. « Ce que j’aime, c’est la chaleur qui existe entre les gens. Les nouveaux habitants, les jeunes familles qui s’y installent sont dans cet esprit. Mais attention, il faut du lien, ne pas tomber dans le travers des grandes villes. Ce que j’appelle la froidure » (J.-P. Savit, buraliste). Belcier est un quartier « populaire, humain, franc et généreux » (P. Corvisier, Brasserie de Belcier). On veut le croire, pour aujourd’hui comme pour les années à venir. Cependant, pour que perdure l’esprit Belcier comme le ciment bienveillant à la prise urbaine de l’opération Euratlantique, il faudra le vouloir et y aider. Au-delà des architectures fortes et des espaces publics majestueux, là résidera sans doute sa future magie.


[1]  Dont celle pilotée entre 1992 et 1994 par la SBRU (Société bordelaise de réalisation urbaine) qui souligne « la vulnérabilité et la fragilité de la fonction résidentielle (qui a) subi jusqu’à ce jour l’évolution d’une activité agro-alimentaire forte », et réclame en urgence « la conception d’un schéma directeur fonctionnel et cohérent ».

Télécharger le PDF