au service des personnes âgées
Le vieillissement, nouvelle problématique urbaine
En l’espace de quelques décennies, l’espérance de vie a connu une augmentation inédite. Ce phénomène est à l’origine d’un vieillissement de la population à l’échelle mondiale. Suivant cette dynamique, les démographes annoncent que, d’ici une quarantaine d’années, la part de la population représentant les plus de 85 ans sera multipliée par quatre. Les défis associés à ce constat ont donné lieu à deux postures.
Longtemps abordé sous l’unique angle médical, le vieillissement est associé à la maladie, dont les effets néfastes sont synonymes de déchéance physique et de dépendance. Ses symptômes, pour la majorité issus d’une réduction des réserves physiologiques de l’organisme, dont les organes sensoriels font partie, rendent les personnes vieillissantes davantage fragiles et vulnérables. Que ce soit la vue ou l’ouïe – capacités qui se dégradent le plus avec l’âge – sans oublier le toucher, le bon fonctionnement de l’ensemble de ces organes sensoriels est vital pour notre autonomie.
De cette crainte de la dépendance est née une gestion du vieillissement en ville qui a vu dans la notion « d’accessibilité » le principal moyen opérationnel pour faire face à ce phénomène. Malheureusement limitées, les normes et réflexions qui régissent ce principe demeurent essentiellement orientées par la notion de handicap.
Plus récemment, la reconnaissance d’une évolution inégale entre l’avancée en âge de la population et le nombre d’années de vie en bonne santé a donné un nouveau souffle aux politiques publiques du vieillissement, à présent guidées par l’idée de « vieillir jeune plutôt que de vivre vieux ».
Dans ce contexte, marqué par le passage d’un traitement curatif à une approche préventive, comment l’environnement urbain peut-il participer à garantir un « meilleur » vieillissement ?

Les enjeux de l’urbanisme sensoriel
Les actions menées jusqu’à présent dans l’intention de rendre les villes accessibles à tous par l’implantation de dispositifs réglementaires et sécuritaires sont productrices d’aseptisation et de standardisation des espaces urbains.
Or, « l’espace se voit, s’écoute (ou s’entend), se sent et se touche »[1] et c’est grâce à nos sens et nos capacités perceptives que nous prenons plaisir à vivre. L’environnement urbain est en effet pourvu de nombreuses ressources sensibles qui, en stimulant nos sens visuels, auditifs, olfactifs ou encore tactiles, impactent notre comportement et permettent de nous orienter, d’anticiper l’action d’autrui ou encore de nous aider à réaliser les différentes séquences de notre déplacement.
Cette volonté de prise en compte des interactions du corps situé dans l’espace, dans la conception et l’aménagement urbain, appuie l’idée que les qualités sensibles de l’environnement jouent un rôle dans l’accès de tous à la ville.
L’enjeu apparaît clairement : nous faisons fausse route en continuant de traiter l’accessibilité sous l’unique angle de la condition physique comme réponse aux défis que pose le vieillissement. Il est temps de donner une nouvelle dimension à cette problématique en traitant désormais des conditions d’accès à l’espace urbain sous l’angle de la perception.
L’accessibilité par la perception
Tout d’abord, il s’agit d’aborder l’accessibilité d’un lieu à partir de critères « d’hospitalité », fondés d’une part sur l’ambiance comme phénomène situé, d’autre part sur la lisibilité de l’espace. En ce sens, il faut avoir à l’esprit que chaque choix dans l’éventail des matériaux, couleurs, textures ou formes, impactera ces composantes et par conséquence l’hospitalité du lieu.
De surcroît, la tendance au bien-vieillir et à la préservation de l’autonomie contraint de penser l’aménagement des villes dans sa capacité à stimuler nos sens et à maintenir nos performances.
À cet effet, une attention particulière doit être portée sur les contrastes visant à rendre l’espace le plus lisible possible. Qu’il s’agisse de variations de couleurs ou de changements de revêtement au sol, ces micro-aménagements concourent à nous mettre en éveil et aident ainsi à sécuriser le déplacement. Il en va de même pour la signalétique dont le support, encore trop souvent visuel, pourrait être davantage relayé par des indications sonores ou tactiles.
Plus poétique, un ensemble d’actions menées par des designers, artistes, concepteurs lumières, etc., contribuent à (ré)enchanter la ville tout en suscitant la curiosité et l’envie de jouir de cette dernière. De ce fait, ces nouveaux acteurs tiennent un rôle important dans l’adaptation des villes au vieillissement. Penser le déplacement dans un rythme nouveau, en s’adonnant aux plaisirs de la promenade et aux nombreuses vertus de la lenteur, multiplie les chances d’être stimulé et facilite les interactions sociales.
Des villes à la recherche d’innovations
Nombreuses sont les villes qui travaillent à trouver des solutions innovantes pour faire face au vieillissement de la population.
Si pour certaines, comme Barcelone, cela passe par de simples actions comme la multiplication des endroits pour s’assoir, d’autres voient, à l’heure des nouvelles technologies, d’innombrables possibilités d’interactions, de partages et de connexions entre les individus.
C’est le cas de la ville d’Angers, avec le projet GreenPod, imaginé par la start-up marseillaise Green-Citizen. Ces installations, semblables à des pots de fleurs, conçues pour se greffer sur les poteaux, participent non seulement à stimuler les sens olfactifs et visuels, mais ont également la particularité d’être connectées. Un code renvoie les intéressés vers une page Web qui donne accès à la fiche d’identité du végétal. Ce type d’installation est une véritable réussite : il favorise le lien social entre les habitants et représente un bel exemple de détournement et de nouvel usage du mobilier traditionnel.
Ces technologies offrent également des possibilités d’aide à l’information et au déplacement. C’est ce que la ville de Tours a tenté de mettre en place au service de ses aînés. Installées au niveau des feux de signalisation tricolores, des balises délivrent un message sonore indiquant le nom de la rue traversée ainsi que la couleur du feu piéton dès que l’usager les interroge à l’aide d’une télécommande.
Au-delà des frontières de la France, le Japon est un très bel exemple en ce qui concerne les innovations en faveur de l’autonomie des personnes âgées. À Tokyo, la compagnie East Japan Railways a travaillé à développer toute une identité sonore sur la ligne ferroviaire Yamanote Line. Ainsi, chaque station dispose de sa propre mélodie afin de se distinguer des autres tout en conservant sur l’ensemble de la ligne une homogénéité sonore.
Si aujourd’hui les technologies offrent d’incroyables moyens pour stimuler ou compenser les organes sensoriels, une limite persiste cependant dans leur utilisation qui risque, à terme, d’aggraver la perte d’autonomie et donc la dépendance, si l’usage qui en est fait est avant tout de nature palliative.
L’enjeu réside alors dans la bonne prise en compte des pratiques et des besoins, nécessitant une analyse des conduites citadines, grâce à l’expertise des usagers.
Finalement, l’importance du contexte sensoriel implique de réaliser un travail d’acuponcture urbaine pour adapter les villes face au vieillissement, car la réponse ne se trouve pas dans le cumul des solutions à toutes les formes de déficit, mais plutôt dans la fourniture de la bonne solution au bon moment.
[1] | F. Anibal, « Une introduction à la ville sensible », Recherches en anthropologie au Portugal, n° 1, 2001, p. 11-36.