Bordeaux au cinéma

Le cinéma a saisi depuis ses origines le potentiel de la ville comme source d’inspiration esthétique et dramaturgique. Certains films font du cadre urbain plus qu’un simple décor : la ville est un élément constitutif de l’intrigue et sa présence essentielle pour véhiculer les intentions du réalisateur.

Le cinéaste qui s’intéresse à la ville construit avec elle une atmosphère et une vision subjective. Il utilise le potentiel du cinéma pour jouer avec le temps et l’espace, et déployer une image de la ville « sous des aspects littéralement jamais vus »[1]. Cette vision influence celles d’autres artistes qui s’y réfèrent plus ou moins explicitement et la complètent ou la nuancent. Un imaginaire se construit ainsi progressivement et évolue, à mi-chemin entre espace réel et mythique : New York, ville du crime organisé, dangereuse et hostile dans les années 1970 (French Connection, 1971 ; Mean Streets, 1973 ; Taxi Driver, 1976) devient ensuite un lieu fascinant et romantique (Manhattan 1979, Moonstruck, 1987; When Harry met Sally, 1989) ; Los Angeles, mégalopole de la solitude, conjuguée au futur (Blade Runner, 1982) ou au présent (Short Cuts, 1994 ; Crash, 2005) ; Hong Kong, cadre idéal pour les rêveries amoureuses et poétiques (Chungking Express,1994 ; Les Anges déchus,1995 ; Happy Together, 1997) ; Paris, ville de toutes les rencontres et espace paradigmatique de la liberté (premiers films de la Nouvelle Vague et notamment de Éric Rohmer).
Et Bordeaux dans tout ça ? Quel imaginaire les films véhiculent-ils sur notre ville ?

La Menace, Alain Corneau, 1977.

Quand Bordeaux  n’est pas Bordeaux

Premier constat : le nombre de films tournés à Bordeaux[2] censés représenter Bordeaux est faible ! La direction des Affaires culturelles de la ville propose aux maisons de production un catalogue de rues, places et bâtiments plus ou moins prestigieux qui peuvent servir de décor selon des catégories préétablies : période de construction, style dominant, état du lieu…[3]. Ce catalogue cite les multiples villes que certains décors peuvent évoquer : « La rue Saint-Éloi se prête au jeu de Montmartre, tandis que le cours Xavier-Arnozan peut suggérer Vienne ou Rome… »[4].

Ainsi, de nombreux films tournés partiellement à Bordeaux représentent soit une autre ville bien réelle, soit une ville de province abstraite, indéfinie. C’est le cas des films historiques où ce qui intéresse les réalisateurs est le cadre patrimonial, les rues étroites pavées, les vieux bâtiments, de beaux châteaux : Les Misérables de Robert Hossein (1982), Valmont de Milos Forman (1989), La Reine Margot de Patrice Chéreau (1994), Vidocq de Pitof (2001). C’est le cas également des films qui cherchent un décor type d’agglomération urbaine contemporaine de province, « un espace en quelque sorte doué d’ubiquité, au sens où ce que l’on y trouve peut se trouver en réalité partout ailleurs »[5] : À la folie pas du tout de Lætitia Colombani (2001), Se souvenir des belles choses de Zabou Breitman (2002), Nos 18 ans de Frédéric Berthe (2008), L’autre vie de Richard Kempf (2013).
Ces films ne portent pas de vision sur Bordeaux et ne véhiculent pas un imaginaire spécifique sur notre ville.

Michel Serrault dans Pile ou Face, Robert Enrico, 1980.

Bordeaux, ville de province  et portuaire

Dans les années 1960 et 1970, quelques films commerciaux commencent à utiliser Bordeaux plus que comme simple décor : sont surtout mis en avant son côté « ville de province un peu figée » et son port. La comédie très populaire Le Corniaud de 1964 avec Louis de Funès et André Bourvil s’appuie sur le versant portuaire de la ville pour justifier le choix de Bordeaux comme destination finale d’un long périple en voiture et mettre en scène une dernière course-poursuite dans les rues désertes de la ville et sur le port. Le thriller, La Menace d’Alain Corneau en 1977 montre les amants clandestins se promener dans un espace portuaire fascinant, peu fréquenté, complice des affaires illicites.

Parmi tous, il faut concéder une mention spéciale à Pile ou Face de Robert Enrico (1980). Bordeaux est le cadre d’une histoire policière centrée sur la relation entre l’inspecteur Baroni et le comptable Morlaix, suspecté d’avoir tué sa femme. De nombreuses scènes sont tournées dans des décors clairement identifiables : le logement du comptable et de sa femme dans une résidence HLM du quartier de Bacalan, le pont d’Aquitaine, témoin omniprésent, ainsi que la Garonne et surtout les quais avec son activité portuaire. Une partie importante de l’intrigue repose sur l’existence de ce port, où des grands cargos mixtes acceptent des voyageurs, comme la promesse d’un départ possible toujours reporté par Morlaix. Ce port est un lieu aux marges de la ville, où les filages, poursuites et règlements de comptes sont possibles. Et dans les bassins à flots adjacents, on repêche des cadavres… Les dialogues de Michel Audiard font aussi parfois allusion directe à Bordeaux :

  • « Le crime existe peu ici ; c’est Bordeaux. Il y a une certaine sérénité, un certain goût du savoir-vivre.
  • Oui c’est vrai, il y a la Garonne et les vignobles derrière, et puis Mauriac, jamais bien loin Mauriac hein ? Seulement il y a aussi des mineurs qui se droguent, et d’autres qui se prostituent, comme partout ailleurs. Puis des truands et des rackets, comme partout ailleurs. Puis des notables Devoyers et des docteurs Lescazaux comme partout ailleurs. Alors il faut bien qu’il y ait des Baroni pour nettoyer toute cette merde ! » »
Voyage autour de la lune, Ila Bêka et Louise Lemoine, 2016.

Dans le Bordeaux de Pile ou Face, il pleut souvent ou les pavés sont mouillés comme s’il venait de pleuvoir, il y a du brouillard et les personnages évoquent à maintes reprises des îles ensoleillées du Pacifique où ils rêvent de s’échapper. Le film contribue ainsi à la construction de l’imaginaire d’un Bordeaux portuaire, gris et pluvieux, où le crime s’épanouit malgré les apparences d’une ville calme de province. Des films postérieurs comme L’Ange noir de Jean-Claude Brisseau (1994) ou La Fleur du mal de Claude Chabrol (2004), filmés partiellement dans le Bordelais, puisent sans doute dans cet imaginaire, même si la ville y est très peu visible. À la télévision, des séries comme Section de recherches et plus récemment Mongeville insistent sur cet imaginaire. Cette dernière montre dès son générique des images de la Garonne aux eaux troubles, symbole des crimes qu’elle cache. Mais la ville et ses quais ont beaucoup changé ces dernières années ; l’aspect portuaire qui convenait bien aux films noirs s’est progressivement estompé et un nouvel imaginaire devrait sans doute voir le jour.

La ville ludique

Dans Voyage autour de la lune (2016)[6], les réalisateurs Ila Bêka et Louise Lemoine parcourent avec leur caméra les quais de Bordeaux, rive gauche et rive droite, à la recherche de témoignages de personnes qui les pratiquent. Le choix des réalisateurs se porte vers des personnalités originales, lunatiques, parfois solitaires, souvent rêveuses. Les quais apparaissent dans le film comme un territoire propice aux loisirs : la promenade, la musique, le sport, la danse, le repos, la contemplation, la pêche… Le film confirme ce qui était dans les objectifs du paysagiste Michel Corajoud : faciliter des plaisirs simples, la déambulation, la flânerie « pour que les espaces des quais se transforment en un milieu accueillant où règne, avant toutes activités et toutes agitations, un état serein d’émotions et de bien-être »[7].

Et la ville ludique s’étend au-delà des limites des quais. Dans leur film Exodo in little Bordeaux[8], les artistes Juan Aizpitarte et Ibai Hernandorena font de l’espace public bordelais un lieu de jeu et d’expérimentation en en proposant des usages décalés : le tramway devient une piste de danse ; les rails, des cordes pour funambules ; l’abri d’un arrêt, un écran de cinéma ; la plate-forme du tram, une surface pour skaters… Ces usages décalés montrent la possibilité de jouer dans la ville et d’utiliser les « carences » de l’espace tel qu’il est conçu ou plutôt son potentiel inexploité. Les skaters qui circulent sur la plate-forme du tramway pointent le fait que celle-ci reste la plupart du temps vide, d’où l’intérêt de penser à des usages multiples ; l’abri de la station qui devient écran de projection signale une piste pour rendre les transports collectifs plus attirants en transformant leurs arrêts en lieux de distraction et d’information.

Ces films restent trop confidentiels pour participer à l’élaboration d’une mémoire collective, mais ils annoncent peut-être une tendance, un imaginaire en construction où Bordeaux commence à se dévoiler comme lieu de loisirs, de rêverie et de bien-être… En attendant LE grand film qui s’en saisira peut-être pour proposer une vision originale, décalée et unique et inspirer à son tour les faiseurs de ville.

Exodo in little Bordeaux, Juan Aizpitarte et Ibai Hernandorena, 2011.

Pour aller plus loin

- T. Jousse, T. Paquot (dir.), La Ville au cinéma, Encyclopédie, éd. Cahiers du cinéma, 2005.
- Le Festin #76, L’Aquitaine fait son cinéma, hiver 2011.


[1] | T. Jousse, « Des Villes et des films », in La Ville au cinéma, Encyclopédie, éd. Cahiers du cinéma, p. 9.

[2] | Voir une liste sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_films_tournés_à_Bordeaux

[3] | Certains de ces décors sont consultables sur www.filmfrance.net

[4] | V. Kociemba, « Les lumières du Bordelais », Le Festin #76, 2011, p. 112.

[5] | V. Kociemba, Op. Cit., 2011, p. 108.

[6] | Film documentaire projeté dans le cadre de la dernière biennale d’architecture urbanisme et design de Bordeaux Agora 2017. Il est disponible sur http://www.bekalemoine.com/

[7] | Extrait du concours de maîtrise d’œuvre d’aménagement des quais rive gauche, p.5. cité dans Baudry, P., « Un lieu pour des loisirs de rien », Urbanisme n° 319, 2001, p. 85.

[8] | Film produit dans le cadre de l’ancien festival d’art contemporain de Bordeaux Evento en 2011. Le film est visible sur : https://vimeo.com/42395237

 

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