Artiste travaillant à Bordeaux depuis toujours, I. K. nous reçoit dans un atelier en travaux. À 60 ans, il le rénove dans l’esprit du développement durable, à partir de matériaux recyclés – de la palette en bois non traité – que lui fournissent des commerçants des Capucins et du cours de l’Yser. On comprend que, outre son atelier, c’est l’art ainsi que la ville qui doivent en permanence se réinterpréter et se réinventer, pour conserver leur message et leur esprit.

« J’ai passé les six premières années de ma vie dans un magnifique endroit, le château de la Jarthe à Coursac, dans le Périgord. Ensuite, étant d’une famille de dix enfants, mes parents ont déménagé sur Bergerac et, à 7 ans, j’ai souhaité rejoindre mes frères au pensionnat de Tivoli à Bordeaux. Même s’il y a eu des moments difficiles, c’était extraordinaire d’être élève à Tivoli, j’ai eu accès à une certaine culture, y compris avant-gardiste : par exemple, il y avait un atelier de vidéo-télévision où, dès 13 ou 14 ans, j’ai pu m’amuser à faire des montages audiovisuels sur Théodore Agrippa d’Aubigné, avec des images des peintures de Jérôme Bosch… C’est un souvenir magnifique.
Je suis resté pensionnaire pendant dix ans et, en juin 1976, au lieu de passer la deuxième partie de mon bac, je suis parti au concert des Rolling Stones à Nice… À partir de là, j’ai été hippie un peu partout en Europe, puis à 19 ans je suis parti aux États-Unis, au Mexique et au Canada, en stop pendant plus d’un an, tout seul, où j’ai appris l’anglais, où j’ai appris à voyager, comme un fou, une vie de hippie vraiment, à visiter les musées. Et là j’ai commencé mes premiers carnets d’artiste et de voyages.
Je suis entré aux Beaux-Arts en 1980 et j’y ai passé cinq années merveilleuses, avec des profs d’une nouvelle génération qui arrivaient de Montpellier, Marseille ou Nice… Et j’ai eu la chance de travailler un ou deux ans avec des intervenants extérieurs comme Christian Boltanski et Annette Messager.
Après mon diplôme, j’ai continué à voyager en Europe, à visiter tous les musées et, en 1988, je me suis installé dans un atelier rue Buhan. C’est là que j’ai développé les confitures de l’esprit́, un concept inspiré de Andy Warhol, parce que c’était un travail sur la consommation, la production, la série, avec des produits manufacturés. Ce produit, c’est le pot de confiture en verre. Et dans ces pots, je pouvais exprimer toute la diversité qui m’intéressait dans l’art, je pouvais faire des empilements, des installations… Ce sont les traces de mon quotidien à Bordeaux ou en voyage, un quotidien vécu avec la poésie, l’image que je me fais de l’archéologie contemporaine. Aujourd’hui, quand on ouvre l’armoire à confiture, on voit un pot avec des pattes d’ortolan. Comme on n’a plus le droit d’en manger, il y a cette trace là. Ou bien il y a la pompe à essence de ma Simca Aronde P60. En 1991, je m’occupais d’une émission à « La vie au grand hertz », qui était une radio libre extrêmement virulente et vivante de Bordeaux. Dans un pot, il y a la serrure de la radio, parce qu’on s’était fait cambrioler.
L’art contemporain m’a énormément intéressé, surtout avec la programmation que Jean-Louis Froment nous a offert au CAPC jusqu’en 1995. C’était époustouflant, ils ont montré de très belles œuvres de grands artistes du monde entier : Richard Long, Simon Hantaï, Gilbert and George, Yannis Kounellis… Le carré de pollen de Wofgang Laib, absolument extraordinaire. Donc là, j’ai eu le temps d’assimiler l’art contemporain, même si j’ai choisi de rester primitif et de travailler sur la couleur.
En tant qu’artiste, j’ai souvent trouvé des prétextes à peindre dans la région. J’ai travaillé sur les modillons érotiques des petites églises romanes, du sud de la France jusqu’en Bretagne en passant par la Saintonge, et là on a un patrimoine d’une grande richesse. J’ai aussi peint beaucoup de toiles sur le thème du vin, des Bacchanales à ma façon, mais en m’inspirant des œuvres de Poussin ou du Titien. Et les rouges, ce sont vraiment les couleurs les plus difficiles à rendre lumineuses tellement ils absorbent la lumière, donc ce sont des défis extrêmement intéressants. Et quand on me demande d’exposer pour une porte ouverte dans un château de Pessac-Léognan et que, tout à coup, ils me commandent une œuvre de 4 mètres sur 2, c’est vraiment jubilatoire.
Mes toiles sont assez figuratives, ce sont des fables qui vont associer des petits éléments qu’on retrouve dans l’histoire du vin. Par exemple, un petit personnage qui a été très célèbre au Moyen Âge, la première femme qui vendange… Eh bien, je la réinterprète à ma manière, je l’intègre avec le goûteur de vin, ou avec ce petit personnage qui est appuyé sur son bâton et qui regarde la vigne. Je crée une toile qui raconte en couleur et en peinture, ça devient un peu une tapisserie, une allégorie sur quelque chose de très régional.

J’adore ma région : visiter le château de La Brède, admirer les grottes ornées du paléolithique, déguster de la lamproie au bord de la Dordogne… Je ne l’ai pas choisie, de même que je n’ai pas choisi mes parents, mais je suis extrêmement reconnaissant. Je considère que j’ai une chance inouïe d’être né ici, d’avoir eu accès à la culture, et tout à coup d’être là, aujourd’hui, en tant qu’artiste. C’est merveilleux. D’autant plus merveilleux que je suis très attaché à partager, à échanger, comme on partage une bonne nouvelle. Je trouve cela extrêmement important. Moi, j’ai besoin des autres, mais les autres ont besoin de moi.
En 1992, j’ai investi un grand atelier rue Elie-Gintrac. Le but était de créer une dynamique, pour exister en tant qu’artiste et pour faire exister d’autres gens, Bordelais et étrangers, qui n’avaient pas forcément de lieu pour montrer leurs travaux. À partir de 2000, j’ai ouvert l’atelier un jour par mois à des artistes invités ou pour recevoir des écoles, comme Bordeaux 3, qui a eu des manifestations qu’elle ne pouvait pas recevoir chez elle, donc on les a faites ici. C’est devenu un atelier-galerie, avec beaucoup de passages, un public qui s’est constitué par le bouche-à-oreille, médecins, avocats, universitaires, artistes, artisans… Des Bordelais, mais aussi beaucoup de personnes qui habitent ou qui passent à Bordeaux et qui viennent des Charentes, de Dordogne, des Landes, du Sud Gironde…
Je suis attaché à Bordeaux. Malgré son nom connu dans le monde entier, c’était une ville excentrée par rapport à l’Hexagone, qui était assez protégée jusqu’à l’époque de Chaban-Delmas, qui avait une dimension humaine vraiment intéressante, et en termes d’architecture, qui était très rassurante, avec un passé très présent, mais d’une beauté et d’une uniformité extraordinaires. Cette ville du XVIIIe est splendide, à chaque pas on voit que des artisans se sont appliqués à tailler les pierres, les portes, les mascarons… Pour moi, Bordeaux est une ville agréable, notamment parce que l’architecture a influé, transpiré, sur les comportements humains.
Mais la modernité ne m’effraie pas ! Je suis curieux chaque fois, et tolérant aussi, de voir des bâtiments qui sortent complètement du contexte, mais qui sont innovants… Je ne peux pas dire que j’aime beaucoup la Cité du vin, mais je suis content de la voir. Je regarde régulièrement l’avancement des chantiers du quai de Paludate et je trouve que ça donne un élan nouveau à la ville. Après, je ne suis pas sûr que les choix qui ont été faits aux bassins à flot soient très judicieux. On aurait pu aller vers plus de qualité. Je crains que dans trente ou quarante ans, comme pour les tours Palmer, on les fasse sauter pour reconstruire autre chose… Il y a une réalité de consommation, de déchets et de gaspillage qui, pour moi, est assez insupportable. En tout cas, il faut absolument arriver à préserver des espaces de vie et des façons de vivre comme les Capus, Saint-Michel, les Chartrons, les marchés, les bars, les places… Tout ça, il faut arriver à le réinventer pour en conserver l’esprit.
Quand je sors dans Bordeaux, je suis plutôt dans un circuit authentique, qui travaille à long terme, qui n’est pas dans le bling-bling. J’aime beaucoup toutes ces petites galeries parallèles, associatives, l’atelier 28, rue Bouquière, avec Christophe Massé et Carine Tarin, et le programme Boustrophédon qu’ils réalisent avec la Machine à musique. J’aime beaucoup le travail des associations qui sont à Pola, le travail de N’a qu’1 œil au niveau de l’édition, j’aime bien aussi les manifestations menées par des associations à la halle des Douves, qui sont vraiment de qualité.
L’autre jour, nous sommes allés avec mon fils et ma compagne à la Création franche à Bègles, pour l’inauguration d’une nouvelle expo, où il y avait un petit spectacle sur l’histoire de Martial, qui est un fou de l’autobus, c’était vraiment génial. Bon, il n’y avait peut-être que cent personnes, mais voilà ! C’est une ville où malgré tout, tous les jours, il y a quelque chose à aller voir ! »