L’art de se mouvoir et de s’émouvoir

Le paysage ne se donne pas à voir facilement. Admirer un paysage est d’ailleurs une activité relativement récente : depuis quelques siècles en Europe, depuis un peu plus longtemps en Chine. Ce sont en effet les peintres de la Renaissance qui ont « inventé » le paysage : un fragment de nature encadré par une fenêtre ; un morceau d’espace découpé et mis à distance, parce que vu à travers… une fenêtre, un parapet, un rideau. Le regard n’est plus celui du pèlerin qui fixe le sol, mais du spectateur, du contemplatif, tel le « rêveur du moulin » dans la fameuse fresque du Bon et du Mauvais Gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti, un des premiers paysages occidentaux (dès 1340, avant les Flamands du XVe siècle).
Cette manière de voir formate notre cerveau spatial. Elle est omniprésente avec la photographie, art du cadrage, avec la carte postale… Le paysage y est en situation d’harmonie, d’équilibre ; composition jardinière. On la retrouve aussi, paradoxalement, dans des films comme Chambre avec vue, de James Ivory, ou dans Meurtre dans un jardin anglais, le réalisateur Peter Greenway se servant de la mire du peintre pour fractionner l’espace. Le western des années 1930 joue avec les mêmes codes pour magnifier, en Technicolor et CinémaScope, les grands panoramiques de l’Ouest américain.
Le paysage est une représentation, pas une donnée. Son intelligibilité est médiatisée par des filtres culturels, techniques, artistiques. L’ingénieur et historien Marc Desportes le démontre avec perspicacité dans son ouvrage Paysages en mouvement : « Chaque technique de transport recèle/révèle un paysage, modèle une approche de l’espace traversé. » La fenêtre de la diligence continue à cadrer le paysage. Le train supprime le premier plan et privilégie le regard au loin. L’autoroute oblige au regard frontal. Kevin Lynch, déjà en 1960, s’était intéressé dans The Image of The City à la perception de l’espace urbain par l’automobiliste, depuis la route.
Le processus de conditionnement du regard est similaire avec l’art. « C’est la vie qui imite l’art », affirmait Oscar Wilde. Et Alain Roger d’expliciter dans son Court traité du paysage que l’art instaure à chaque époque des modèles de vision.
En finir avec le paysage tableau

« Tout plan est un paysage », expliquait Sergueï Eisenstein. Mais si le cadrage est l’essence de la photo, c’est bien le montage qui fait du cinéma un art complet du mouvement : mouvement dans l’image, rythmes intérieurs (l’arrivée du train en gare de La Ciotat !) ; mouvements de l’image (le travelling) ; mouvement des images (le montage, rythme extérieur).
Victor Vasarely ne s’y trompa pas, créant l’art cinétique avec l’exposition « Le Mouvement » en 1955 : la vitesse devient un nouveau modèle cognitif. Vitesse, mobilité, flux… fabriquent aujourd’hui la métropolisation. C’est donc à un schéma de vision du paysage inédit qu’il faut faire appel. Un paysage qui relie, qui redonne de l’intelligibilité aux lieux par les liens, qui crée des relations dans la ville contemporaine devenue patchwork urbain.
Les paysagistes le savent bien, répondant pour partie à ce défi en combinant des séquences visuelles, comme le proposait déjà l’architecte britannique Gordon Cullen, dès 1951, dans son Concise Townscape, inventant à sa manière le paysage urbain par tableaux successifs d’un regard en déplacement. Cette vision sérielle trouve néanmoins ses limites, à l’instar des futuristes qui au début du XXe siècle s’inspiraient de la chronophotographie pour restituer des mouvements par leur décomposition.
C’est bien l’image animée du cinéma et de la vidéo qu’il convient de mobiliser pour rendre perceptibles les mouvements et les territoires fragmentés des métropoles contemporaines. Le paysage passe de l’art du voir à l’art du mouvoir ! Dans cet esprit, l’a-urba a conçu deux films[1], à l’occasion de la biennale Agora, pour arpenter de long en large les paysages de la métropole. Ils présentent deux parcours à vélo (ou au rythme du vélo, quand l’outil d’observation prend de la hauteur, drone aidant) : entre vignes et pins, d’est en ouest, des coteaux de l’Entre-deux-Mers jusqu’au plateau des Landes girondines ; entre esteys et jalles, du sud au nord, depuis la vallée fluviale de Cadaujac jusqu’à Parempuyre.
Pour un paysage sensoriel
Le progrès n’est pas mince d’adopter la mobilité comme point de vue, pour reprendre l’expression de l’universitaire Alix de Morant. Mais, au-delà, les paysages métropolitains invitent à une autre rupture, pour sortir de l’hégémonie du visuel. Car photographié ou filmé, le paysage en images reste dominé par le sens de la vue.
Or, un paysage n’est-il pas d’abord à éprouver, à ressentir ? À habiter ? « Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche », écrivait Julien Gracq. Cette domination de l’œil, depuis la culture de la Renaissance, se trouve aujourd’hui renforcée par ce que d’aucuns appellent l’esthétisation de la société, à laquelle la nature n’échappe pas.
Il faut prendre au sérieux la mode des balades urbaines, des explorations sensorielles… « Le marcheur habite le paysage, qui n’est pas pour lui une photo inerte… Marcher, c’est découvrir l’intériorité d’un paysage », souligne justement Frédéric Gros, en philosophe de la marche.
Pour aller plus loin
- M. Desportes, Paysages en mouvement, Gallimard, 2005.
- A. Roger, Court traité du paysage, Folio Essais 2017.
- F. Ferrari, Paysages réactionnaires, Eterotopia, 2016.
Les images sont issues du film La métropole en long et en large projeté lors la biennale AGORA 2017, © e.toile prod.
[1] | Ces films sont disponibles en ligne