Depuis l’arrivée d’Alain Juppé à la mairie de Bordeaux en 1995, les opérations d’urbanisme se succèdent et participent à modifier l’image et les usages de la ville. La réintroduction du tramway et la requalification des quais en sont deux exemples particulièrement parlants, mais ces projets ont aussi des conséquences sur la temporalité nocturne de la ville. Ainsi, dès son élection, le nouveau maire fit mettre en place un SDAL (Schéma directeur d’aménagement lumière) en faisant appel à un grand nom de l’urbanisme-lumière, Roger Narboni, de l’agence Concepto, preuve qu’une certaine dimension de la temporalité nocturne est désormais prise en compte. Au-delà de la mise en lumière, la vie nocturne d’une ville dépend en grande partie de son offre de loisirs. Ainsi, si les bars et les restaurants sont nombreux dans le centre-ville de Bordeaux, leur densité est plus forte par endroits, et certains lieux sont emblématiques des nuits bordelaises. Cette géographie de la vie nocturne est loin d’être figée, tant dans l’espace que dans le temps. Néanmoins, certains « hauts lieux » de la nuit bordelaise semblent immuables dans le temps, telle la place de la Victoire, qui accueille les étudiants depuis plusieurs générations ou le quai de Paludate, connu pour ses boîtes de nuit. D’autres quartiers, dont la vie nocturne sous sa forme actuelle est bien plus récente, ont toutefois une identité telle qu’il semble en avoir toujours été ainsi ; comme à Saint-Pierre, dont l’image et l’histoire populaire paraissent s’être effacées de la mémoire collective.

Les projets urbains ont un impact sur la vie des quartiers : ils sont à l’origine de nouvelles aménités qui modifient leur image et les usages qui y sont pratiqués. Certains projets sont à l’origine du développement d’une vie nocturne festive peu présente auparavant ; d’autres, à l’inverse, concernent des quartiers où cette vie nocturne était préexistante et s’en trouve modifiée, au point parfois d’être amenée à disparaître lorsqu’elle ne correspond pas aux nouveaux usages prévus. Les quartiers de Saint-Pierre, la Victoire et Paludate sont certainement les plus connus de la population bordelaise pour leur identité festive nocturne. Ce ne sont pas les seuls, mais cette identification à la fête et aux loisirs nocturnes font d’eux les plus réputés (que cette réputation soit bonne ou mauvaise) et les plus fréquentés dans cette temporalité. Chacun a une histoire et une offre différente, mais tous ont vu leur vie nocturne évoluer ces dernières années en raison des projets urbains qui transforment la ville depuis une quinzaine d’années.

Saint-Pierre, un quartier revitalisé  par les aménagements

Ancien quartier populaire longtemps craint la nuit, il est désormais l’un des plus prisés de la ville. Sa mutation est emblématique du processus de gentrification que connaissent les hypercentres réhabilités. Il fut l’un des premiers quartiers de Bordeaux affectés par la politique de revitalisation : les façades ont été ravalées, la voirie piétonnisée, les places refaites et la mise en lumière soignée. Ici, la vie nocturne a été favorisée par les aménagements réalisés. Un grand nombre de restaurants y est désormais implanté, ainsi que des cafés et des bars à vin qui ont pu profiter de l’espace libéré par les voitures pour installer des terrasses. Ce secteur, devenu très attractif ces dernières années, toutes temporalités confondues, aussi bien pour les Bordelais que pour les touristes, est caractéristique des conséquences que peut entraîner la gentrification sur la vie nocturne, avec ses avantages et ses inconvénients. Un des aspects positifs en termes économiques est le développement commercial du quartier qui participe grandement à son attractivité nouvelle. Par ailleurs, et plus spécifiquement dans la temporalité nocturne, il est très apprécié en raison du sentiment de sécurité perçu par les usagers, notamment par les femmes. Ce sentiment est lié tout à la fois à l’esthétique des lieux et en particulier aux mises en lumière, mais aussi à la présence d’autres usagers rendant ce quartier « habité » et non plus désert la nuit. D’autant que l’offre proposée attire une clientèle plus aisée et plus âgée qu’à la Victoire, ce qui participe à renforcer ce sentiment de sécurité. Ce quartier peut être considéré comme faisant partie des « espaces inoffensifs, […] qui dissipent la menace du contact »[1]. Malgré cette aseptisation, ou en raison de celle-ci, la vie nocturne festive est à l’origine de conflits d’usage : pas plus que la mairie, les riverains n’avaient anticipé qu’interdire l’accès aux voitures et rendre le quartier « agréable » attirerait de nouveaux commerces et une clientèle piétonne, notamment la nuit, dans une configuration morphologique où l’effet « caisse de résonnance » est importante.

La Victoire, le rdv incontournable des étudiants

Parmi les espaces en cours de mutation, le plus important en termes de vie nocturne festive est la place de la Victoire. Historiquement, c’est le rendez-vous incontournable des étudiants, son attractivité auprès de cette population date du XIXe siècle, lorsque des facultés furent installées sur la place et à proximité. Les étudiants y avaient un accès direct et s’y sont installés de nombreux bars. Aujourd’hui, les universités sont dispersées dans la ville et en périphérie, mais cette place garde une forte attractivité étudiante, d’autant qu’il existe une ligne de tramway la reliant au campus de Talence-Pessac-Gradignan. La Victoire est un lieu symbolique, concentrant des pratiques rituelles, tant par leur répétition d’une génération à l’autre que d’un week-end à l’autre. Sortir dans les bars de la Victoire, c’est montrer son intégration à la communauté des étudiants bordelais, particulièrement pour ceux originaires des départements voisins.

Le point de départ de la mutation de la Victoire est la mise en place du tramway qui a nécessité de repenser l’espace environnant. La place n’est désormais plus « éventrée pour l’automobile »[2]. Depuis 2004, elle est traversée par le tram et les voitures peuvent en partie la contourner. Malgré la présence encore importante de véhicules, un large espace est consacré aux piétons : l’essentiel de l’esplanade leur est dédié, ainsi qu’aux terrasses des cafés. Bien que la Victoire soit le lieu privilégié des pratiques festives étudiantes, c’est le second quartier considéré le plus dangereux la nuit (après la gare) pour nombre d’entre eux et en particulier pour les filles. La raison principale de cette crainte est la forte alcoolisation des individus qui entraîne régulièrement des heurts entre jeunes hommes. Les altercations violentes entre individus ont surtout lieu à la fermeture des bars, et, quel qu’en soit le motif, la consommation excessive d’alcool reste un élément récurrent. Les bagarres nécessitant l’intervention des services de secours (police, pompiers) y sont plus fréquentes qu’à Saint-Pierre, mais les conflits d’usage moins nombreux. Il y a pourtant plus de bars à la Victoire, mais la place et ses abords sont plus aérés que le quartier Saint-Pierre et les riverains moins dérangés par le bruit des noctambules, en partie couvert par celui des voitures. Ils sont peut-être aussi moins enclins ou moins en capacité de se plaindre. De plus, les pratiques festives étudiantes dans ce quartier existent depuis tellement longtemps qu’elles sont ancrées dans les représentations des Bordelais. Les usagers de la Victoire se différencient de ceux de Saint-Pierre : ils sont plus jeunes, en particulier le jeudi soir, et moins aisés financièrement. L’offre commerciale de loisirs se maintient, mais se transforme avec les rénovations, elle « s’adapte » au nouveau style. Là où se trouvaient de simples bars, officient souvent désormais des brasseries et des pubs. Ce type d’offre, plus « chic », est très en vogue et tend à ressembler à l’offre présente dans les secteurs gentrifiés.

Paludate, la fin annoncée d’un chapitre  des nuits bordelaises

C’est le dernier secteur actif dans l’archipel de la nuit bordelaise, celui qui s’anime et qui s’éteint en dernier. Situé dans un quartier longtemps délaissé des aménagements, près de la gare Saint-Jean, à l’extrémité sud des quais, il concentrait la plupart des établissements de la ville ouverts la nuit. Il est l’un des lieux privilégiés de la fête étudiante et, durant de longues années, le seul pôle festif nocturne de la ville de Bordeaux, celui dont on repart quand la ville se réveille. L’implantation massive des établissements dans ce quartier date du milieu des années 1990. On y comptait jusqu’à très récemment une trentaine d’établissements (principalement des discothèques et quelques bars et restaurants) qui brassaient environ 15 000 personnes les week-ends. Le pic d’activité a lieu du jeudi au samedi, entre 2 et 5 h du matin, entre la fermeture des bars et la reprise des transports en commun. Très fréquenté, il est néanmoins considéré comme « glauque » et dangereux par de nombreux usagers. Cet aspect souvent cité par les usagers eux-mêmes est réel puisque le quai de Paludate est le lieu où le nombre d’interventions et d’interpellations réalisées est souvent le plus important les soirs de week-end. Comme à la Victoire, le cocktail foule + alcool n’y fait pas bon ménage et les rixes sont fréquentes. Sa réputation est mauvaise aussi bien pour ceux le fréquentant que pour le reste de la population bordelaise. En effet, se trouve à Paludate ce qui compose le monde de la nuit : des discothèques et donc des jeunes alcoolisés, de la drogue, des bagarres plus fréquentes et plus violentes qu’ailleurs, et des prostituées. De plus, le peu d’attention portée à la mise en lumière renforce cette ambiance inquiétante. S’il est pourtant très fréquenté certains soirs par certaines populations, c’est qu’il n’a pas d’équivalent en termes d’offres accessibles à ces catégories de populations jeunes. L’autre pôle nocturne, situé aux bassins à flot, dont l’envergure est bien plus réduite et qui est en train de prendre le relais de Paludate, ne s’adresse pas au même segment de la population. L’entrée y est plus sélective, il est de ce fait fréquenté par une clientèle plus aisée et plus âgée. Le secteur de Paludate, malgré son attractivité, a longtemps été le grand absent de la rénovation : d’une part, il ne se situe pas dans la zone classée par l’Unesco, mais dans sa zone « tampon » ; d’autre part, il est au cœur du périmètre de l’opération d’intérêt national (OIN) Bordeaux-Euratlantique et les élus n’ont pas souhaité investir dans un quartier qui allait être complètement réhabilité. Un argument peu convaincant, dans la mesure où le quartier était déjà très fréquenté et violent avant le projet, et dont la seule réponse apportée a été la mise en place de caméras de vidéosurveillance. Depuis que les travaux de l’OIN prennent forme, beaucoup d’établissements ont fermé, en partie suite à des expropriations. Il était pourtant prévu au début du projet de conserver sur le site un pôle nocturne baptisé le « Balcon de la nuit ». Le projet a semble-t-il évolué en refoulant ce pôle.

Bordeaux est rarement citée en exemple pour la richesse ou la diversité de sa vie nocturne, contrairement aux efforts de mise en lumière qui sont salués. Cependant, la vie nocturne festive « ordinaire » existe et se renouvelle régulièrement. Elle n’est figée ni dans l’espace ni dans le temps et évolue notamment au gré des projets urbains. Ainsi, tantôt elle « naît » suite à de nouveaux aménagements, souvent sans que cela n’ait été anticipé comme ce fut le cas à Saint-Pierre, causant parfois des conflits d’usage, tantôt elle disparaît (comme c’est en train de se passer à Paludate) ou se déplace (tel son développement aux bassins à flot).


géographie du bordeaux nocturne récréatif

Cette carte superpose la localisation des « centralités nocturnes » dans l’espace urbain bordelais (principalement les activités de bar, restauration, salles de spectacles et de cinéma, référencées dans le répertoire SIRENE – 2011) ; la localisation des « points de convergence » nocturnes dans l’espace urbain bordelais. Ces points correspondent à des lieux d’échange et de déploiement de mobilités et déplacements nocturnes.

a’urba, La métropole bordelaise la nuit, premiers enjeux, mars 2014.


Entretien avec Francis Vidal

Président de l’association Allez les filles, figure de la nuit bordelaise

Bordeaux est-elle une ville festive ?

Bordeaux n’est ni une ville du Sud ni une ville du Nord. C’est plutôt tiède ! Ça peut être festif, mais c’est par hasard, ce n’est pas régulier. À Toulouse, on est dans le Sud. Pas nous. Nous, on a un côté froid, on est moins dans la rue, même si parfois Bordeaux peut avoir des allures de Sud. Mais ce n’est pas tout le temps.

Quelle est la spécificité des nuits bordelaises ?

Bordeaux, c’est un peu plus rock que Toulouse, on dit ça parce que, à un moment donné, on a eu toute une ribambelle de groupes de rock qu’il n’y avait pas ailleurs. Maintenant, on peut dire que toutes les villes le sont, et il n’y a pas de lieux spécifiquement « rock » ouvert jusqu’à 2 heures. Pendant longtemps on a résisté à la techno, et c’est arrivé plus tard à Bordeaux qu’ailleurs. Je ne sais pas trop vers où on va, mais on va vers une uniformisation.

Comment la fête a-t-elle évolué à Bordeaux depuis les années 1980 ?

Contrairement à ce qu’on dit, il y a beaucoup plus de lieux maintenant qu’avant, il y a des dizaines de petits lieux où il y a des concerts. Les gens aiment bien parler des choses qui ont disparu, mais en fait c’est leur jeunesse qui a disparu ! Il reste toujours des lieux, même si certains doivent fermer, parce que les voisins râlent. En France, on a gardé une mauvaise image de la boîte de nuit, liée au trafic de drogue et à la prostitution. C’est pour ça que le milieu de la nuit est très mal vu, parce qu’on pense que ce milieu-là ne vit que la nuit, mais, contrairement à ce qu’on pense, les gens qui travaillent la nuit et ceux qui tiennent des lieux de nuit vivent aussi le jour. Il faut qu’ils se réapprovisionnent en boissons, c’est un milieu où il y a beaucoup de turn-over (au niveau du personnel), donc on fait passer des entretiens le jour et non la nuit. Les gens de la nuit sont mal vus, car on se dit qu’ils veulent se cacher et que s’ils veulent se cacher, c’est qu’ils sont louches. Mais si on veut tenir le choc, il faut avoir une vie saine et faire attention pour tenir le coup. Et peu boire, parce que si tu bois plus que les clients ou autant que les clients… Les gens de la nuit, il y en a beaucoup qui sont clean.
Cécilia Comelli


[1] | R. Sennett, La Conscience de l’œil, 1990.

[2] | J. Dumas, Bordeaux, ville paradoxale, 2000.

Télécharger le PDF