Ce dimanche, je suis allé courir en faisant le tour des ponts de Toulouse, du pont Saint-Michel au pont des Catalans, comme je le fais souvent à Bordeaux, du pont de pierre au pont Jacques-Chaban-Delmas. Je tourne ainsi autour de la Garonne, fleuve-lien, si différent d’une ville à l’autre. Je peux ainsi, au rythme de ma foulée, embrasser les horizons de cette cité pour laquelle j’ai nourri une véritable passion dans les années 1980 et en mesurer les transformations.
Métro, tramway, médiathèque, nouvel axe piétonnier, nouveaux quartiers périphériques… La ville s’est métropolisée et a gagné une dimension européenne enviable. Mon seul regret est que ces changements spectaculaires aient laissé en jachère ce qui fait l’âme de la ville : son fleuve et son centre historique. Comme Bordeaux, Toulouse a longtemps tourné le dos à la capricieuse Garonne. Aujourd’hui, les berges sont en chantier, et les projets de réhabilitation d’un patrimoine exceptionnel trop peu mis en valeur sont lancés. L’inscription de la ville rose au patrimoine mondial de l’Unesco, sollicitée en 2015 par le maire Jean-Luc Moudenc, est passée par là. Il faut dire que Bordeaux dispose de ce label depuis 2007.
À la mutation bordelaise à marche forcée des années 2000 répond la volonté toulousaine actuelle de rattraper son retard patrimonial, comme s’il était toujours essentiel pour Toulouse de se positionner par rapport à l’« autre ».
Bordeaux Toulouse, c’est l’histoire d’un territoire à deux têtes, de l’Antiquité à aujourd’hui. Deux capitales tantôt bagarreuses, tantôt fraternelles, mais toujours en recherche d’équilibre l’une par rapport à l’autre. Cette gémellité ambivalente est sans doute pour beaucoup dans le fait que ce territoire cohérent ne soit pas parvenu à se bâtir un destin singulier, qu’appelaient pourtant langue et culture communes. Car de liens et d’airs de famille, les deux cités n’en manquent pas.

Toulouse, le pont Saint-Pierre. © Didier Taillefer

Lorsque je suis arrivé à Bordeaux en 1995, après quelques années loin du Sud-Ouest, j’ai eu le sentiment de retrouver beaucoup de ce que j’avais aimé de Toulouse. Je me suis d’abord tant retrouvé à Bordeaux dans leurs ressemblances que je n’ai pas pris garde aux postures parfois violentes de rivalité, que j’avais pourtant déjà observées à l’autre bout de la Garonne.
J’ai retrouvé les barrières, façon identique de nommer les limites des deux villes, la même toponymie occitane dans les noms de rues, les mêmes tuiles romaines, le même fleuve référent, bien que la rivière pyrénéenne se soit muée en un large bras de mer. J’ai même entendu à Bègles cet accent marqué dont Toulouse est fière et que Bordeaux repousse.
Je me suis régalé de la même gastronomie du canard, j’ai communié avec une même ferveur au bord des stades de rugby, je suis allé me ressourcer sur les mêmes sentiers pyrénéens, j’ai reconnu un semblable et puissant tropisme espagnol, qui me rappelle mes origines familiales.
Et pourtant.
Le journaliste et auteur Pierre Veilletet, passé par Toulouse et La Dépêche du Midi avant de rejoindre Bordeaux et le journal Sud-Ouest avait déjà écrit ceci : « Lorsque vous arrivez sur le pont de pierre en fin de matinée et que le soleil dore tout ça, il faut être une brute de Toulousain et avoir une brique à la place du cœur pour ne pas être touché. » La guerre territoriale de la presse quotidienne régionale avait attisé la rivalité dans les articles comme dans les discours. Cette phrase m’a autant révolté qu’interrogé.
Je me suis donc lancé dans une longue quête afin de comprendre qui avait raison. Me berçais-je d’angélisme dans ma double inclination ou bien les tenants d’un chambrage toujours prompt rappelaient-ils d’obscurs affronts jamais lavés ? Toulouse Bordeaux, l’un dans l’autre, paru en 2005, a tenté de mettre en lumière à la fois les accointances cachées des deux cités et les origines des discours qui me semblaient irrationnels.
Le nombre et l’épaisseur des liens ont dépassé mes espérances. D’Ausone à Montaigne, des histoires de famille médiévales aux solidarités de la période révolutionnaire et de la Résistance, la proximité géographique a toujours généré de fortes interactions. Mais il m’a bien fallu convenir que les conflits avaient été aussi constitutifs de la relation que les liens.
Un comédien toulousain déclamait encore en 2013 à la manière d’un gag éculé, mais qui fait toujours rire : « Je n’en connais pas personnellement, mais les Bordelais c’est tous des cons. »
Oui, il y a bien eu un problème entre les deux sœurs garonnaises, et celui-ci porte un nom : abus de position dominante.

Bordeaux, le pont Jacques Chaban-Delmas.© Hélène Dumora – a’urba

Bordeaux et Toulouse sont leur géographie. Qui les rapproche l’une de l’autre autant qu’elle les sépare. Toulouse est une ville centrale, un grand marché dans lequel tout le Sud-Ouest se retrouve. A contrario, elle est à l’écart des côtes et des grandes voies de communication nord-sud. Bordeaux est une ville des marges, entourée de forêts et bordée d’un océan inhospitalier. Mais elle dispose d’un atout considérable : son estuaire soumis aux marées, qui en fait depuis l’Antiquité un port de premier choix. Ce port, chance et fortune, a été l’objet de pouvoir de l’une, de convoitise de l’autre. Car le reproche principal est à sens unique. Il vient de Toulouse et s’adresse aux Bordelais.
Oui, les Bordelais ont utilisé leur port à leur bénéfice exclusif. Pour preuve : le privilège de Bordeaux. Celui-ci consiste, au mépris de toute concurrence, à imposer que la totalité de la vendange bordelaise soit vendue sur le port avant que le premier tonneau de vin du « haut-pays » ne soit proposé aux acheteurs. De cette « guerre du vin» , déclarée au Moyen âge aux autres vignobles du bassin garonnais, Bordeaux remporte toutes les batailles. Il ne faut rien de moins que la Révolution française pour mettre un terme à cette pratique. La mauvaise réputation des Bordelais s’enracine. Mais le plus grave est ailleurs.
Grâce aux taxes qui frappent les exportations de pastel qui transitent par le port, les Bordelais tireront un profit substantiel du siècle d’or toulousain, le XVIe. En revanche, les Toulousains ne gagneront rien du siècle d’or bordelais, le XVIIIe, au contraire. Alors que depuis leurs origines, les deux villes ont évolué de façon symétrique, le XVIIIe siècle est celui du grand écart. Avec la mise en place du commerce transatlantique, puis triangulaire, l’activité du port de la Lune explose, tandis que la richesse de la ville double et que sa population triple. Propulsée par les ambitions royales, Bordeaux devient la plus riche et la plus belle cité de France, alors qu’aucun changement notable n’intervient à Toulouse. L’asymétrie brutale du rapport pervertit pour longtemps les relations entre les sœurs, qui ne sont plus jumelles.
L’image du Bordelais nouveau riche, snob et parvenu, est née. À l’inverse, les Bordelais peuvent désormais regarder avec condescendance leurs alter ego garonnais du terroir, grossiers et mal éduqués. Prétentieux contre ploucs, en résumé.
Toulouse a dû attendre le début du XXe siècle pour voir la chance tourner en sa faveur.
Car sa géographie, cette fois-ci, a été un atout. Loin des lignes de front de la Grande Guerre, les deux villes ont accueilli les débuts de l’aventure aéronautique. Mais la part du lion de l’aviation commerciale est revenue à Toulouse, Bordeaux se contentant du pendant militaire. Après Bordeaux et son port, est venu le temps de Toulouse et de son aéroport. Il n’est que de voir les pièces de l’avion A380 passant en barge sous le pont de pierre et remontant le fleuve pour rejoindre les ateliers de montage de Blagnac pour mesurer le déplacement du centre de gravité. Le XXIe siècle est celui de l’équilibre retrouvé.
Les décennies se suivent et agitent chaque cité, chacune à son tour. Les années 1990 à Toulouse, les années 2000 à Bordeaux. Le maire de Bordeaux Alain Juppé confiait à La Dépêche en 2012 : « Toulouse est une ville magnifique, avec un bassin d’emploi et une locomotive industrielle – Airbus – que l’on envie. Bordeaux a longtemps nourri un complexe à l’égard de Toulouse, de son style de vie et de ce qu’elle dégage. Mais aujourd’hui, je pense que nous supportons très bien la comparaison. » Maintenant qu’elle est réveillée, Bordeaux, longtemps assoupie sur les lauriers de sa gloire passée, n’a plus envie de dormir.

Aujourd’hui, je trouve les places bordelaises bien toulousaines avec leurs terrasses débordantes et conviviales. Sa mue a décontracté la ville. À l’inverse, le marché Victor Hugo de Toulouse me paraît d’un chic très bordelais. Toulouse sait aussi jouer les bourgeoises. Mimétismes croisés. Et que d’échanges entre les deux cités ! Quand je fais la route en voiture partagée, je ne cesse de rencontrer ceux, étudiants ou professionnels, qui tricotent leur vie d’une ville à l’autre, comme s’il y avait là une évidence. Le lien Bordeaux-Toulouse n’est-il pas le second après Bordeaux-Paris pour les déplacements privés des Bordelais ? C’est dire si les bicitadins ou les amateurs d’altérité locale sont nombreux.
S’ils sont desservis par la vétusté de l’actuelle ligne de train garonnaise, qui va bientôt rendre les Bordeaux-Toulouse plus longs que les Bordeaux-Paris, reste l’espoir qu’une future ligne à grande vitesse vienne un jour rétablir la fiabilité de ce lien-là. Les édiles municipaux et régionaux des deux côtés ne font qu’un pour soutenir ce projet.

Que n’ont-ils manifesté la même unanimité lorsqu’il s’agissait de soutenir la fusion de nos deux régions lors du récent chantier territorial. Dans les sondages publiés par la presse quotidienne régionale, la réunion Midi-Pyrénées-Aquitaine était plébiscitée par nombre de Pyrénéens, Landais, Gersois, Agenais… Même les Ariégeois y étaient favorables. Mais il aurait fallu faire preuve d’imagination et d’un sens aiguisé du partage pour la répartition des rôles et des pouvoirs. Faire travailler main dans la main Toulousains et Bordelais a paru aux décideurs un challenge impossible à relever ; alors même qu’Aerospace Valley et la marque d’excellence agricole Sud-Ouest étaient d’efficaces précurseurs du travail fédérateur. Une belle occasion manquée.

Jouer collectif n’est pas toujours facile ; le rugby, passion partagée et identitaire, nous l’enseigne. Il est à ce titre réjouissant que ce soit un Toulousain, Laurent Marti (voir entretien p. 59), qui soit venu faire renaître le rugby bordelais de ses cendres en 2006. Émile N’tamack, Jean-Baptiste Poux, Lionel Beauxis, des joueurs qui ont fait les beaux jours du Stade toulousain œuvrent maintenant sur le terrain et à côté, pour les succès de l’UBB. Et les rencontres entre les deux équipes ont toujours une saveur particulière, empreinte, pour cette fois, de respect.
Je partage aujourd’hui l’enthousiasme du public du stade Chaban-Delmas, parfois plus indulgent avec son équipe de celui de son homologue Ernest Wallon, gâté par les décennies de succès. Je m’immerge aussi dans le bouillonnement culturel toulousain, auquel la densité du tissu associatif procure une diversité que peut lui envier la scène bordelaise. Je savoure l’espace des quais de l’une, l’intimité des berges de l’autre. Plus j’accompagne de vin de Bordeaux mon cassoulet toulousain, plus je passe les ponts de brique et de pierre, plus je sais vivre dans la même histoire ; dans une entité double, yin et yang du Sud-Ouest, complémentaire et indissociable. Il n’est pas interdit de rêver que Bordeaux et Toulouse finissent un jour par le comprendre. _

Télécharger le PDF