Toujours en transformation et témoin de son époque, le paysage urbain de la rue est à la fois un espace, logistique, social, commercial, serviciel et culturel. Par essence, cet espace concentre les enjeux urbains et reste l’un des lieux privilégiés de l’innovation artistique et sociale, mais aussi de l’expression culturelle. Car, la culture n’est pas seulement un « commun » de références et de savoir-faire : elle porte aussi parfois en germe des solutions pour l’évolution et l’adaptation de nos rues. Il s’agit ici d’illustrer sa capacité à développer une adaptation aux questions commerciales, une réponse à la standardisation des espaces ou aux canicules.

Les bouquinistes de Paris incarnent l’un des exemples les plus emblématiques de cette adaptation commerciale et culturelle. Dès le XVIe siècle, ils vendent livres et gravures sur les ponts parisiens. Au XIXe siècle, leur installation devient permanente sur les quais de Seine, grâce à une réglementation municipale qui officialise leur présence et encadre leur activité. Les boîtes « vert wagon », posées sur les parapets, s’intègrent au mobilier urbain, protègent les livres des intempéries et deviennent un symbole du paysage parisien. La standardisation de ces boîtes a permis une harmonisation visuelle et la pérennité de l’activité, tout en s’adaptant aux contraintes de l’espace public. Ce savoir-faire ainsi que la tradition des bouquinistes ont été inscrits à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel en France depuis 2019, et leur inscription au patrimoine mondial immatériel de l’UNESCO est en cours.
La culture comme esprit d’initiative
Lancée au début des années 1990 par la Fondation de France, la Société des Nouveaux Commanditaires permet à des collectifs de citoyens, constitués en maîtrise d’ouvrage, d’apporter une réponse à des problématiques urbaines, environnementales ou sociales grâce à l’intervention d’une œuvre d’art. À Tours, les commerçants et riverains de la place du Grand-Marché ont ainsi travaillé avec l’artiste Xavier Veilhan, qui leur a proposé Le Monstre pour revitaliser l’espace public et les activités commerciales attenantes. Cette œuvre se distingue par sa capacité à créer une destination en appui à la redynamisation escomptée. De même, l’Opéra Noir, place Lulli à Marseille, redéfinit les espaces publics comme des lieux ni privatisés ni privatisables, accessibles à tous, offrant une approche différente de la vie en ville. Là encore, ce sont des commerçants qui ont souhaité soutenir la volonté institutionnelle de placer la culture comme premier jalon d’une transformation urbaine majeure.

À Bordeaux, le duo d’artistes Gfeller & Hellsgård a réalisé, dans le cadre de la saison culturelle Ressources 2021, une fresque colorée éphémère au sol de la place des Capucins. Cette œuvre préfigurait, par son expression graphique, la piétonnisation future de ce tronçon de voirie, aujourd’hui surnommé « la petite rambla ».
Intégrer les artistes au process
C’est dans cet esprit que la « clause culture » a été initiée afin de faciliter la mobilisation des acteurs culturels et artistiques dans l’élaboration et la réalisation des projets d’aménagement et de construction de l’espace public. Cette proposition institue une clause[1] dans les marchés publics afin d’accompagner les maîtres d’ouvrage publics dans la mise en œuvre d’un volet culturel inhérent dès les premières phases du projet d’aménagement.
L’artiste Stefan Shankland est l’un des pionniers de cette approche. Avec Marbre d’ici, il transforme, dans une démarche artistique, des déchets du BTP en matériaux nobles, symbolisant la réinvention des territoires et la sobriété rendues possibles par le contournement des normes. Le « marbre d’ici » est issu du tri par nature et par couleur, de gravats provenant de démolitions. Une fois concassés en pigments, l’artiste les réintègre à un liant de ciment, qu’il coule par veines de couleurs, à l’instar du marbre. La place du Général-de-Gaulle à Ivry-sur-Seine accueille sur 265 m2 une des œuvres emblématiques de cet artiste, réalisée avec dix tonnes de gravats (briques, tuiles, parpaings, pierres meulières, moellons calcaires) provenant de la démolition d’anciens immeubles du quartier. Ainsi, les matériaux historiques du site perdurent dans la minéralité de ce nouvel espace public, qui acquiert le statut d’œuvre d’art.
L’architecture est une culture
Avec le réchauffement climatique, la question des matériaux employés dans la conception des espaces publics émerge comme un nouvel enjeu de l’architecture et du design dits « climatiques ». Dès que le mercure dépasse les 25 °C, un environnement urbain minéral génère une sensation d’inconfort thermique pour ses usagers. L’architecte égyptien Hassan Fathy (1900-1989) a milité et travaillé pendant plusieurs décennies pour la reconnaissance, puis la généralisation des modes constructifs bioclimatiques traditionnels subsahariens. Hassan Fathy s’est employé à faire reconnaître la dimension profondément culturelle de cette ingénierie vernaculaire où le dimensionnement des rues, les ombres projetées par les bâtiments sur ceux d’en face et la circulation de l’air frais par les moucharabiehs protègent les rez-de-chaussée des coups de chaud. L’architecte Philippe Rahm, pour sa part, milite pour une architecture et un urbanisme « météorologiques », et invite à repenser nos villes à l’aune du changement climatique.
De l’utilité de l’intervention artistique
Certaines villes, comme Libourne ou Rennes, disposent chaque été des voiles d’ombrage au-dessus de leurs secteurs piétons. À Alhaurín de la Torre (Andalousie), ces voiles ont été réalisés en crochet dans le cadre d’ateliers de pratiques amateurs par un groupe de femmes. L’ensemble forme un patchwork qui atténue le rayonnement direct sur la rue créant une attraction picturale qui dynamise par la même occasion la fréquentation des commerces. C’est dans ce même esprit que certains travaux de l’artiste Tomislav Topic prennent la forme de « canopées chromatiques » : ces signaux artistiques interagissent avec l’air et la lumière, tout en générant de subtiles ombres.

Les arts plastiques viennent parfois en appui à des stratégies urbaines ou aident à sécuriser certains lieux sujets à des mésusages. À Paris, depuis 2016, le tunnel des Tuileries n’est plus autorisé à la circulation automobile. La ville et l’association Artistik Rezo y ont développé, sur les 800 mètres de l’infrastructure, un programme de 2 000 m2 de fresques. Chaque année, une dizaine d’artistes est invitée à renouveler les œuvres de cette galerie « underground », devenue une référence internationale de l’art urbain.
À Lorient, la Capsule Artistique en Mouvement Permanent (CAMP) a fait de la rue son terrain d’occupation. À travers les champs interdisciplinaires du mouvement, cette cellule de recherche accompagne les acteurs culturels qui souhaitent initier des projets en prise avec l’espace public et les enjeux de société. CAMP défend un positionnement intellectuel sur le rôle des arts dans la mise en débat de ce qu’est et de ce que peut devenir l’espace politique de la rue.
Si la rue est le miroir de nos sociétés, alors la culture en est le ciment invisible. Elle démontre qu’elle est un outil agile et peut servir de catalyseur. Elle permet d’anticiper, d’expérimenter, d’accélérer l’adaptation des espaces publics et d’en renforcer la dimension sociale. Elle offre la possibilité de tester des solutions pour fédérer les acteurs (commerçants, habitants, artistes) et de donner du sens aux transformations de l’espace urbain.
Cela suppose de repenser la rue, de ne pas la considérer uniquement comme un espace à gérer, mais comme un véritable écosystème à faire vivre.
[1] | Proposition de loi déposée au Sénat le 11 juillet 2024 par les sénateurs Franck Montaugé et Sylvie Robert pour « promouvoir le fait culturel dans l’aménagement des espaces publics » (texte n°732 -article 4). À ce jour, la proposition n’a pas encore été adoptée.