Pendant la Deuxième Guerre mondiale à Bacalan et en Gironde

Durant l’Occupation, les Allemands réquisitionnent le quartier bordelais de Bacalan pour y installer leurs infrastructures. La base sous-marine, toujours visible aujourd’hui, demeure le principal symbole de cette période.

Un bunker recouvre l’entrée des bassins à flot à Bordeaux en 1946. © archives port autonome de Bordeaux

Huguette est aujourd’hui l’une des plus anciennes habitantes de Bacalan. Au début de la Seconde Guerre mondiale, elle vit à Arcachon avec ses parents et rend régulièrement visite à ses grands-
parents installés dans le quartier. Elle évoque ici ses souvenirs d’enfance, ainsi que les transformations du quartier durant et après le conflit.

Huguette, au début de la guerre, vous avez 7 ans. De quoi vous souvenez-vous de cette époque ?

Je suis née en 1932 et j’ai vécu les dix premières années de ma vie à Arcachon. Pendant la guerre, la nourriture manquait parfois. Nous avions des tickets de rationnement pour le pain, la viande, le sucre et l’huile. Chaque achat était contrôlé par les commerçants, qui vérifiaient le nombre de tickets que nous avions. Les adolescents, les « J3[1] » comme on les appelait, avaient droit à un peu plus que les autres. Une fois le carnet épuisé, il fallait attendre le mois suivant pour en obtenir un nouveau à la mairie. Les légumes n’étaient pas rationnés, il n’y avait que des carottes, des topinambours et des rutabagas. Après la guerre, je n’ai pas réussi à manger de carottes pendant longtemps ! On achetait parfois du « bol-sang », un boudin de sang de poisson qui se décomposait dans la poêle et qui sentait très mauvais, j’en ai un horrible souvenir ! Les produits de la mer étaient réquisitionnés par les Allemands, mais ma mère travaillait à la pêcherie et rentrait parfois le soir avec un peu de poisson. De mon côté, j’étais chargée d’attendre les sardiniers au port pour récupérer quelques sardines, ça faisait un repas. Nous avions un chien, Fly, confié à mes grands-parents. Il avait si faim qu’il mangeait le savon, rendez-vous compte ! Quand ils ont quitté Bacalan pour Cestas, un voisin l’a tué d’un coup de fusil.

À cette même période, mon père a été mobilisé pour faire rouler des trains en Allemagne. Il n’est jamais arrivé à destination : capturé en Moselle, il a été emprisonné dans la cristallerie de Baccarat jusqu’en février 1942. Il a été libéré pour rentrer travailler dans des gares girondines, réquisitionnées par les Allemands. Puis, je suis tombée malade et nous avons déménagé à Montmoreau en Charente.

Lorsque vous habitiez à Arcachon, vous rendiez souvent visite à vos grands-parents à Bacalan. Comment cela se passait-il ?

Nous ne restions jamais plus d’un jour ou deux, mes parents craignant les bombardements. Nous prenions le train jusqu’à Bordeaux, puis nous empruntions un bus de la ville jusqu’aux bassins à flot. Les deux ponts-écluses[2] étaient alors recouverts par un grand blockhaus. Il a été l’un des premiers à être démoli après la guerre car il gênait la circulation. Le bus passait à l’intérieur et nous n’avions pas le droit de sortir, les Allemands vérifiaient que les portes étaient bien verrouillées. Nous arrivions sur l’avenue Achard et devions passer un deuxième blockhaus, mais cette fois les Allemands nous refusaient l’accès. Il fallait alors contourner le quartier en passant par le chemin de Labarde et le chemin Lafitte. Le trajet était long pour de si courts séjours.

Mes grands-parents vivaient au bout de la rue Joseph-Brunet, dans une échoppe où ils étaient très bien ! Malheureusement, les Allemands les ont délogés afin de réquisitionner la maison et le château Blondeau qui était juste à côté, pour y loger les commandants. Ils ont embarqué ce qu’ils ont pu et sont partis à Cestas[3] où la situation était plus calme.
À leur retour après la guerre, ils ont retrouvé leur maison presque vide. Les habitants rentrés plus tôt étaient venus se servir… Ils ont donc dû remeubler toute la maison. Pour l’anecdote, le recoin sous l’escalier de la cave était utilisé comme cave à vin par mon grand-père. Quand ils ont quitté la maison, il ne pouvait pas emporter ses bouteilles et les a donc ensevelies avec un peu de terre. À son retour, elles étaient toujours là, intactes !

Personne n’est donc resté vivre à Bacalan pendant la guerre ?

La plupart des familles ont fui le quartier pour se mettre à l’abri, ou ont été délogées. Il ne reste donc plus grand monde pour raconter cette histoire aujourd’hui. Janine, une amie, y a passé une partie de son enfance avant d’être mise en pension par ses parents. Elle se rappelle qu’elle s’était réfugiée dans la base sous-marine lors d’un bombardement. Depuis elle ne veut pas y remettre les pieds.

Les seules personnes restantes étaient des médecins ou des travailleurs indispensables. Je pense au docteur Hypoustéguy[4] qui soignait les Allemands, mais était résistant. C’était un brave docteur, c’est lui qui a mis au monde mes enfants. Il y avait aussi le docteur Schinazi[5], mais il a été déporté et est mort dans les camps. Et enfin, mon grand-père venait tous les jours de Cestas pour travailler en tant que contre maître aux entrepôts de tabac situés à l’emplacement de l’actuelle résidence entre les rues Achard et Pourmann.

Quand vous êtes retournée à Bacalan après la fin de la guerre, le quartier avait-il beaucoup changé ?

En 1946, je suis allée vivre chez mes grands-parents à Bacalan pour finir mon apprentissage de couture. Tout le quartier n’avait pas tant changé, la rue Achard était toujours la rue Achard. Ce qui avait changé, c’était surtout Claveau. Les Allemands avaient construit de grands bâtiments sur les grandes prairies, qui ont d’ailleurs été transformés en écoles et en centres d’hébergement après la guerre. À leur départ de Bordeaux, ils ont mis le feu au château Blondeau, on n’en voit plus que le soubassement. Les Allemands ont aussi construit la piscine Tissot et une grande salle des fêtes. J’y ai vu de beaux spectacles avant sa démolition dans les années 1960.

Au début des années 1950, des maisons ont été reconstruites pour dédommager les sinistrés des bombardements. La maison dans laquelle nous vivons aujourd’hui date de cette période ! Ces appartements étaient occupés par des gens qui habitaient avant sur la rue Achard, et certains ont bien gagné au change !

Bacalan a aussi été un lieu de développement industriel très important après-guerre. Ça bougeait beaucoup dans le quartier, ce n’est plus du tout comme maintenant. Il y avait beaucoup de commerces, d’usines, de wagonnages, et surtout le port autonome. De très gros bateaux comme le Marrakech et le Brazza venaient d’Afrique du Nord. Il y avait même un tram, qui a ensuite été remplacé par des bus[6].

Vous vous êtes donc installée à Bacalan définitivement après la guerre ?

Quand je suis revenue à Bordeaux, on m’a installée chez mes grands-parents sans vraiment me demander mon avis. J’ai ensuite travaillé dans plusieurs maisons de couture avant d’arriver chez Saint-Joseph, barrière de Bègles. Cette maison fabriquait du jersey et créait ses propres modèles sur place, c’était de grande qualité. À cette époque, je suis partie seule en voyage avec le club Tourisme et Travail. Après la Corse et la Suisse, j’ai visité l’Italie où j’ai rencontré mon époux, Carmelo. Il m’a rejointe en France, nous nous sommes mariés et sommes restés vivre à Bacalan.

De l’après-guerre, je garde surtout un bon souvenir de mes grands-parents, qui m’ont offert une grande liberté. Je me rappelle que mon père avait reproché à ma grand-mère de me laisser trop sortir. Elle lui avait répondu : « Écoutez, elle est chez moi alors je fais comme je veux ! » Il n’a plus jamais rien dit. Je pouvais aller seule aux bals du samedi et du dimanche soir à condition que je me tienne bien, avec une voisine de mon âge : nous prenions le chemin Lafitte, dansions et rentrions vers minuit. Je n’ai jamais eu aucun problème !


[1] | La population française était classée en plusieurs catégories, selon la quantité de nourriture à laquelle elle avait droit. « E » correspondait aux enfants, « V » aux personnes âgées…

[2] | Toujours existants, ils sont situés en face des Halles de Bacalan.

[3] | Commune située à une vingtaine de kilomètres de Bacalan.

[4] | Un square porte aujourd’hui son nom au pied du centre d’animation de Bacalan.

[5] | Le docteur Sabatino Schinazi, surnommé « le bon docteur de Bacalan », est né en Égypte en 1893. Il est arrivé en France en 1916 pour soigner les blessés de guerre. En juin 1942, il est arrêté, puis meurt en déportation à Dachau le 25 février 1945. Une rue porte son nom dans le quartier et un pavé de mémoire est posé au 199 rue Achard, son lieu de résidence avant d’être déporté.

[6] | En 1957.

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