Animer le débat pour réveiller des élites
Un cas d’étude bordelais
Ce texte répond à une « commande » et n’a donc pas été conçu pour nourrir quelque narcissisme égocentrique… Mais il évoquera l’irritation et l’impatience qu’un « intellectuel » peut ressentir de temps à autre face au lent mouvement de prise de conscience et d’action de la part des « élites » animant les communautés qui structurent un ensemble métropolitain – et une telle réaction m’avait incité à publier Les Tabous de Bordeaux[1] en 2010.

L’historien et la notion de déclin
L’historien, comme le sociologue[2], est souvent tenté de déterminer les « forces et les faiblesses » qui conduisent une ville à se différencier d’autres cités[3] ; il essaie de soupeser le plus ou moins grand dynamisme des « élites » qui animent les communautés économiques et politiques, voire académiques, et leur relative contribution aux inflexions des stratégies d’action destinées à relancer la compétitivité et l’attractivité d’une ville, d’où mes réflexions sur la cité-port, dans Les Tabous. De tout temps, les historiens se sont attachés à reconstituer les causes de la force de croissance d’un système local de production, d’une ville portuaire en particulier, celles de l’ouverture des élites aux courants de la modernité, ou au contraire de l’aveuglement face à l’accélération des mutations – et cela a débouché souvent sur des débats autour du « déclin » supposé de tel ou tel pôle économique.
Or l’on a parlé du « déclin de Bordeaux » au lendemain des ruptures transatlantiques des années 1780-1810, pendant une crise approfondie par la Grande Dépression, dans les années 1870-1890, devant la dépression[4] des années 1930, à travers la déstabilisation des flux coloniaux dans les années 1960, et enfin durant la Grande Crise subie dans les années 1980-1990, quand le chabanisme[5] a paru manquer d’agilité face aux restructurations profondes de l’économie portuaire. On a évoqué « une modernité attachée au passé[6] ».
Une cité-port en question
Parfois, l’historien – ou le chercheur en sciences humaines en général – fulmine contre ce qu’il ressent comme une nouvelle étape d’inertie, de repli sur des corpus de croyances peu ou prou figés. Après tout, nombre d’essais participent aux débats de la Cité ; et la fonction des « intellectuels » est aussi de participer à l’animation de la cristallisation de schémas de concepts innovants. Or, le Bordeaux du tournant des années 1980 paraissait non pas « endormi » mais « lent » à réinventer un modèle économique qui avait prospéré durant le « second » chabanisme – après la reconstruction et l’entrée dans une nouvelle modernité, celui de l’expansion, symbolisée par les usines Ford de Blanquefort ou les universités – et paraissait se démanteler durant un « troisième chabanisme », trop tourné vers l’autosatisfaction peut-être, alors que le taux de chômage avait atteint un nouveau sommet à la fin des années 1980.
On pouvait parler d’un « épuisement des élites », trop autocentrées, trop enracinées dans des « habitudes », dans un enfermement relationnel, alors même que la « bourgeoisie des Chartrons » était ébranlée. On croyait par exemple encore à la renaissance du port : on maintenait les barrières et les hangars des quais, on pariait encore sur le décollage de l’avant-port du Verdon. Bref, mon livre souhaitait faire prendre conscience du fameux « syndrome de la falaise » cher aux économistes de gestion quand ils analysent pourquoi telle grande entreprise s’est soudain écroulée et a été entraînée dans les flots tempétueux.
Une petite pierre dans le chantier des idées
On se doute que la plume d’un universitaire sans assise « grand-public-cultivé » n’aura guère exercé d’influence par le biais de son livre Les Tabous… Mais l’objectif était seulement de participer à la déconstruction des idées reçues, aux combats contre l’aveuglement ou le déni de la part de nombreuses strates d’élites girondines, ou à une certaine mobilisation contre le désintérêt de nombreux historiens universitaires bordelais pour des thèmes « chauds » (traite des Noirs, collaboration économique, crise du système productif bordelais, etc.).
L’ouvrage n’a été qu’une petite pierre sur le chantier de la reconstruction d’une histoire plus respectueuse des questionnements nationaux. À cette époque, par exemple, Sébastien Durand a bien avancé ses recherches sur la collaboration en Gironde et l’association des entreprises et de certaines familles au système de guerre nazi[7]. De même, François Hubert et son équipe du musée d’Aquitaine ont bouleversé la présentation de l’histoire du xviiie siècle en présentant enfin une vision réaliste et lucide du système productif transatlantique et donc du rôle de la traite et de l’esclavage en son sein[8], ce qui a offert une visibilité aux acquis des recherches d’Éric Saugera[9], avant les études de Renaud Hourcade[10]. Stimuler le progrès des connaissances et des enjeux de la mémoire, sans les polémiques parfois hargneuses qu’ont pu entretenir des « grandes voix » de la place aux idées bordelaises, aura été ainsi un acquis, temporaire mais certain.
Quant aux préoccupations exprimées par l’historien économiste sur le patronat et le port, elles reflétaient un « air du temps » (nuageux) qui se densifiait au fur et à mesure que les élites traditionnelles finissaient par céder la place à une relève. Cela était le cas au sein des familles du vin où deux générations ont pris en même temps en main le renouveau dans le vignoble en bousculant des « traditions » devenues stérilisantes – et les coopératives elles aussi ont dû se mettre en ordre de marche pour devenir compétitives –, soit au sein des élites publiques et privées qui ont alors compris la nécessité d’investir dans l’œnotourisme, d’où la maturation du projet de la Cité du Vin.
Cela a été le cas au sein de la communauté maritime, quand divers groupes des élites (chambre de commerce, port autonome, Région, Communauté urbaine) ont pris conscience qu’il fallait accélérer la montée en puissance d’un nouveau type de port, sans plus de rêves de grandeur, mais avec des programmes d’investissement permettant de bâtir des bases solides à la mobilité logistique multimodale – avec de moins en moins de fret ferroviaire néanmoins, d’où le déclin réel de Bègles-Hourcade.
Enfin, cela a été le cas pour la communauté patronale, qui a été secouée par l’irruption de la génération du numérique, des jeunes pousses, d’un aérospatial mondialisé. Les réflexions menées au sein de la chambre de commerce et d’industrie, de l’UIMM (les industries et métiers de la métallurgie), avec aujourd’hui une devise comme « la fabrique de l’avenir, accélérateur de la transformation de l’industrie[11] », du MEDEF et d’autres lieux de débats ont donné du sens aux questionnements du chapitre consacré au patronat dans Les Tabous.
L’équipe d’Alain Juppé a fini par bouleverser l’héritage socio-mental du chabanisme et de son modernisme devenu angélique, en participant aux programmes de renouveau au sein de la communauté urbaine puis de la métropole, il est vrai un temps sous l’impulsion stimulante d’un Vincent Feltesse porteur d’un projet modernisateur parfois décapant, président de la Cub en 2008-2014, et en imitation du président Alain Rousset (depuis 1998) devenu l’ardent promoteur d’une région levier d’innovation. Ce fut tout de même, durant la première décennie du siècle, une plongée (concurrentielle) dans la modernité afin d’accélérer le passage de Bordeaux dans une nouvelle étape de la troisième révolution industrielle, avec plus de numérique, d’inventivité, de pôles de recherche, de pôles de réflexion académique (comme Sciences Po Bordeaux ou Kedge).
Même Sud Ouest, qui a traversé une période d’incertitudes rédactionnelles et s’est piqué de l’offensive de Rue89Bordeaux, a bouleversé sa stratégie et a réussi dorénavant à équilibrer ses rubriques grand public et des investigations et thématiques orientées vers un moyen-grand public éclairé, avec des journalistes de haute volée, en participant ainsi aux débats, d’autant plus qu’il s’est doté en octobre 2018 d’une plateforme numérique spécialisée (Le Cercle Sud Ouest des idées[12]). C’est qu’une métropole ne se conçoit pas sans un « bon » quotidien riche en enquêtes et débats.
Des programmes sans tabous
Les communautés d’universitaires et de responsables (économie, urbanisme, questions sociétales) ont désormais amplement pris en charge les réflexions collectives sur le passage de l’histoire à l’avenir. Le programme de recherche enclenché en 2019 par des universitaires (sous la conduite de Bernard Lachaise) afin de reconstituer l’histoire de « l’ère Juppé » en 1995-2017 ne pourra manquer d’apporter de nouvelles méditations sur les percées effectuées à cette époque et sur les limites de certains choix stratégiques, en particulier en ce qui concerne la densification urbanistique dans les quartiers phares ou le budget des institutions culturelles. Les séminaires et rapports de l’a-urba sont un exemple de telles pistes de débats. Mais il faudrait lancer une étude de l’histoire récente de la chambre de commerce et d’industrie – le précédent volume[13] s’arrêtant en 1985 –, de la région[14], tout comme Caroline Le Mao a initié une histoire du rôle de la cité-port dans la traite des Noirs, avec une perception (dans trois chapitres) du rapport entre mémoire et histoire.
On a conscience que seules des publications académiques riches en données et en réflexions équilibrées peuvent contribuer, sans parti pris, à l’inspiration des responsables et décideurs institutionnels et, auparavant, aux débats d’idées. Et une métropole, pour être « agile » et réactive, prête à prendre à bras-le-corps les « ruptures » des modes de production et de vie – en anglais : disruption[15] –, doit être agitée sans cesse d’ouvrages contre des « tabous », de la force d’inertie, des pesanteurs conceptuelles, des stratégies insuffisamment plurielles.
[1] | Hubert Bonin, Les Tabous de Bordeaux, Le Festin, 2010 (deux éditions).
[2] | Émile Victoire (dir.), Sociologie de Bordeaux, Paris, La Découverte, 2007.
[3] | Hubert Bonin, « La ville des capitalistes : Bordeaux et Lyon aux xixe et XXe siècles », in Jean-Pierre Augustin et Michel Favory (dir.), 50 questions à la ville : comment penser et agir sur la ville (autour de Jean Dumas), Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2010, p. 281-292.
« Patrons marseillais et patrons girondins : en quête de l’esprit d’entreprise dans les années 1840/1880 », in Dominique Barjot (et alii, dir.), Les entrepreneurs du Second Empire, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003, p. 91-103.
[4] | Hubert Bonin, « Les élites provinciales entre position et déconfiture : la crise des grandes familles girondines dans les années 1930 », in Jean Mondot et Philippe Loupès (dir.), Provinciales. Hommages à Anne-Marie Cocula, Tome I, Presses universitaires de Bordeaux, 2009, p. 525-554.
« La vie économique », in Agnès Vatican et François Hubert (dir.), Bordeaux années 20-30. Portrait d’une ville, Le Festin, 2008, p. 37-57.
[5] | Hubert Bonin, « Chaban-Delmas, spectateur ou acteur du déclin et du renouveau de l’économie girondine ? », in Bernard Lachaise (dir.), Chaban et Bordeaux, Confluences, 2010, p. 101-111.
[6] | Hubert Bonin, « Les Bordelais de l’économie des services. L’esprit d’entreprise dans le négoce, l’argent et le conseil », « Les Bordelais patrons face à l’histoire économique », in Pierre Guillaume (dir.), Histoire des Bordelais. Tome 2. Une modernité attachée au passé (1815-2002), Mollat & Fédération historique du Sud-Ouest, 2002, p. 59-86.
[7] | Sébastien Durand, « Les vicissitudes des entreprises bordelaises sous l’Occupation », in Christophe Bouneau (et alii, dir.), Nouveaux regards sur l’histoire économique de l’Aquitaine. L’entreprise au cœur du développement régional, Publications de la msha, 2003, p. 223-252.
La gradation macabre, 1940-1944. L’aryanisation des « entreprises juives » girondines, Memoring, « Histoire et patrimoine », 2016.
Les entreprises de la Gironde occupée (1940-1944). Restrictions, intégrations, adaptations, thèse de doctorat d’histoire, Université Bordeaux Montaigne, décembre 2014 (dir. Christophe Bouneau). Les vins de Bordeaux à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale. Une filière et une société face à la guerre, l’Occupation et l’épuration (1938-1950), Memoring, 2017.
[8] | François Hubert, « Le musée entre la mémoire et l’histoire. Le débat autour des salles sur l’esclavage au musée d’Aquitaine », in Bernard Michon & Éric Saunier (dir.), Les ports négriers et les mémoires de la traite et de l’esclavage, Revue du Philanthrope, Presses universitaires de Rouen & du Havre, 2018, n° 7, 194 p.
[9] | Éric Saugera, Bordeaux, port négrier : chronologie, économie, idéologie, xviie-xixe siècles, Karthala, 1995 ; seconde édition : 2002.
[10] | Renaud Hourcade, Les ports négriers face à leur histoire. Politiques de la mémoire à Nantes, Bordeaux et Liverpool, Dalloz, Nouvelle bibliothèque de thèses, Sciences politiques, 2014.
[11] | Voir le site [https://uimm.lafabriquedelavenir.fr/industrie/]
[12] | Avec même une association Le Cercle Sud Ouest des idées, ayant pour objet : « aider à la collecte de contributions universitaires, colloques scientifiques ou publications susceptibles de nourrir ou d’enrichir le site « Le Cercle Sud Ouest des idées » hébergé quotidiennement par le site numérique du journal Sud Ouest ».
[13] | Paul Butel (dir.), Jean-Claude Drouin, Georges Dupeux & Christian Huetz de Lemps, Histoire de la chambre de commerce & d’industrie de Bordeaux, 1705-1985, Ccib, 1988.
[14] | Hubert Bonin (dir.), Cinquante ans en Aquitaine, 1945-1995. Bilans & prospective Bordeaux, L’Horizon chimérique, 1995.
[15] | Clayton Christensen, The Innovator’s Dilemma : When New Technologies Cause Great Firms to Fail, Harvard Business School Press, 1997.
Stéphane Mallard, Disruption : intelligence artificielle, fin du salariat, humanité augmentée, Dunod, 2018.