La cohabitation entre pairs, quel que soit l’âge, a des fondements économiques mais aussi des raisons liées aux changements d’idéaux et de valeurs. L’augmentation de l’espérance de vie entraîne que la cohabitation avec ses enfants, ses pairs ou avec un aidant, se banalise. Par ailleurs, vivre à plusieurs générations dans le même lieu devient de plus en plus courant, que cette solution soit subie ou choisie. De plus, face à une certaine désaffection de la vie de couple, il existe une tendance à valoriser de plus en plus la sociabilité entre pairs dans une vie commune où les espaces partagés ne signifient pas un partage de vie de couple. Certains ne miseraient plus tout sur celui-ci, vu comme trop fragile. Et la solitude et les modes de vie en évolution, surtout dans les grandes villes, entrainent la recherche de nouvelles solidarités. Des cohabitants improvisent depuis longtemps ce mode de vie dans un logement parfois le moins pensé pour cela. Cohabiter est une tendance qu’on voit lentement mais sûrement émerger et quelques immeubles expérimentaux ont été livrés récemment, qui intègrent des dispositifs facilitant la cohabitation d’habitants de tous âges, et celle-ci est aussi possible dans des immeubles réhabilités.

Il s’agit alors de « vivre ensemble et séparément »[1] pour jouir de la vie avec d’autres, voire en communauté, tout en ayant son « quant à soi » et un territoire personnel. La tendance semble être de familialiser les rapports d’amitié, dans des espaces qui le permettent, avec lieux communs partagés et espaces personnels où l’intimité est protégée. Comment éviter les frictions dues à des arts de vivre et des habitudes, à des habitus parfois éloignés, que l’on découvre le plus souvent au début de la vie en commun ? Et vivre ensemble sans liens amoureux, avec un tiers dont le statut est en fait inhabituel, car il est parfois un familier mais pas toujours, nécessite de trouver un modus vivendi.

Quelles organisations spatiales permettraient de proposer un cadre à ces évolutions concernant une population, certes encore minoritaire aujourd’hui mais susceptible de croître ? Comment les habitants de tous âges s’y adaptent-ils ? Quels modes de vie inventent-ils ? Quelles valeurs partagent-ils ? Des dispositifs favorisant la cohabitation ont été diffusés depuis une quinzaine d’années, comme la pièce en plus (ou l’appartement principal et son studio annexe) permettant notamment la cohabitation inter-générationnelle. D’autres figures de la cohabitation et des espaces adaptés ont été expérimentées dans le monde entier. Ces dispositifs spatiaux ont un impact sur les interactions sociales dans des groupes domestiques en tous genres et s’ils semblent émergents en France, ils renvoient en fait à une longue tradition d’expériences en Europe. Cela va de la colocation ou de la cohabitation de plusieurs individus (d’âges différenciés ou pas) dans un même logement à une vie communautaire dans un grand volume partagé dans lequel les « pièces » ou les « appartements », qui constituent les parties les plus intimes, sont regroupés et réparties dans l’espace. Nous avons ainsi pu identifier trois formes spatiales de cohabitations : la plus courante est celle où plusieurs personnes partagent un même logement, puis celle où un logement principal est associé à une pièce annexe, voire un studio, celle enfin où des cohabitants disposent d’un logement autonome mais partagent des services communs, dans un même immeuble, voire dans un même quartier. Dans ce cas, les protagonistes, souvent militants, comme dans les pays du Nord de l’Europe, espèrent transformer ainsi les modes de vie traditionnels en instaurant un partage égalitaire, à la fois des tâches domestiques et de l’animation culturelle.

L’observation des destinations des pièces et des façons de négocier pour les affecter à l’un ou l’autre, celle des usages dans les espaces partagés et des entretiens, ont permis de comprendre la réception de ces dispositifs et d’évaluer en même temps l’évolution des mœurs et de modes de vie qu’ils soutiennent. Nos interviewés habitaient entre grands-parents, parents et enfants, à Mulhouse, dans deux immeubles reliés par une passerelle pour favoriser la vie en commun tout en respectant l’intimité de chacun ; entre parents et enfants dans un logement à pièces en plus, en vis-à-vis dans l’Éco-quartier de la Bottière-Chesnaie à Nantes ; entre personnes âgées, comme à Moult (Calvados), dans le Papy Loft d’Icade, organisé comme un « béguinage », ou dans la Maison des Babayagas, à Montreuil. Si ces logements ont été construits et pensés pour permettre la cohabitation, d’autres ont été réhabilités. C’est le cas de logements pour étudiants à Paris dans un immeuble post-haussmannien du Richemont (lié au Crous) ainsi que de la « maison des quinquagénaires » dans la région parisienne ou d’un pavillon à Rambouillet, avec une extension qui permet à une grand-mère et sa petite fille, en couple avec des enfants, de vivre ensemble.

Comment vivre ensemble ?

La cohabitation suscite l’émergence de nouvelles formes de partage, de mutualisation de l’espace, mais se fonde aussi sur des rituels qui se mettent en place avec le temps et sur les dons et contre-dons qui, explicités ou pas, caractérisent le modus-vivendi de ces cohabitants. Cohabiter peut constituer un rite de passage qui permet un apprentissage de la vie en société.
La cohabitation implique de mettre en place des règles de vie commune et notamment de statuer sur la gestion des bien communs, et de définir les limites entre privé et public pour respecter l’intimité de chacun. Les dispositifs spatiaux peuvent apparaître comme des freins ou comme un soutien aux divers modes de cohabitation. C’est le cas, notamment, du traitement des portes, des seuils et des entrées, tout comme des contiguïtés entre pièces. L’intimité visuelle et acoustique des chambres devrait être intégrée à la conception ainsi que la place des espaces partagés comme les séjours, salles de bains et cuisines.
Certains des cohabitants rencontrés vivent réellement en communauté en mettant à distance la norme sociale ou en la refusant. Refus pour certain(e)s de considérer la vieillesse comme un renoncement, voire comme un « naufrage » ; refus pour d’autres d’obéir au destin tout tracé qui enjoint de passer de jeune célibataire à marié(e), responsable, parent.
Actuellement, ces façons de vivre alternatives commencent à être très médiatisées et à « faire modèle » si l’on en juge par le nombre d’articles, de fictions et de documentaires sur ces situations[2].
Ces faits sociaux pourraient redéfinir de nouvelles spatialités, d’une part en termes de programmation de l’habitat de quartiers en développement, tenant mieux compte à la fois de la recomposition des familles et de la cohabitation ; d’autre part, de la conception des espaces partagés, mutualisés, intérieurs au logement ou extérieurs. Ces façons de vivre nécessitent aussi de redéfinir un mode de production de l’espace, qu’il soit public, privé ou participatif. Enfin elles réinterrogent le processus de conception du logement contemporain, qui rappelons-le, fait la ville.


[1] | Nous faisons ici référence au titre de notre ouvrage (sous-titre : « Des cohabitants et des lieux ») paru aux éditions Mardaga en 2018.

[2] | Par exemple les films Retour chez ma mère de E. Lavaine (France, 2016) ou L’étudiante et M. Henri de I. Calbérac (France, 2015).

 

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