De la nécessaire articulation des temporalités et des spatialités
Une récente recherche menée sur l’expérience du temps dans la métropole contemporaine[1] a montré que celle-ci se constitue dans un environnement chronotopique : articulation entre des dimensions à la fois spatiales et temporelles, indissociables les unes des autres. Il ressort de ces recherches, que l’expérience et les pratiques de la ville et des territoires sont fortement structurées par des repères, des contraintes et des appropriations à la fois spatiaux et temporels. Quels sont les indicateurs qui permettent de révéler ces dimensions de l’espace habité ? Comment les informer et les représenter ? À quelle(s) échelle(s) de temps (la journée, la saison, les années ?), et d’espace (la proximité, la localité, la région, le monde ?) faut-il raisonner ? Comment articuler ces échelles entre elles ?
Une des difficultés majeures de l’approche chronotopique des villes et des territoires est, d’un point de vue anthropologique, son caractère pluriel et multi-échelles. Plusieurs media sont alors nécessaires pour rendre compte d’indicateurs significatifs à la fois d’un point de vue concret et symbolique : cartes synthétiques, chronocartes animées[2], graphiques, photographies et, plus largement, différentes formes de narration discursive et figurative[3].
Afin de rendre tangible cette approche, les activités de rez-de-chaussée de la ville sont, à l’échelle du quotidien, une des données permettant de comprendre les pratiques de l’espace public. La recherche sur L’Exploration chronotopique d’un territoire parisien a permis d’en identifier certains aspects et notamment de produire des documents cartographiques qui permettent de les rendre visibles.
La carte de chaleur des ouvertures des activités par tranche horaire de 5 h à 13 h est constituée d’un ensemble de cartes montrant les déplacements des polarités commerciales au cours de la journée. La séquence des ouvertures entre 5 h et 8 h montre ainsi une forte polarisation, dans Paris intra-muros, autour des stations de métro et des gares présentes dans le périmètre d’étude. Plus précisément, entre 5 h et 6 h, nous observons des ouvertures d’activités de rez-de-chaussée autour de la gare du Nord, qui s’intensifient entre 6 h et 7 h et sont rejointes par d’autres autour de la gare de Lyon. Entre 7 h et 8 h, la ville s’éveille, mais les ouvertures les plus importantes restent autour des gares, avec plus spécifiquement la gare de l’Est. Une corrélation entre ouverture du métro et les activités situées à proximité semble évidente dans Paris, mais pas autant dans les communes de première couronne au nord et au sud de Paris. Lorsqu’on observe successivement d’autres séquences, on peut voir apparaître des migrations des pôles d’intensité d’ouvertures au cours de la journée. La principale tranche horaire d’ouverture des activités est entre 9 h et 11 h. Cependant, on observe quelques zones d’éveil tardif comme la rue de Rivoli qui ressort dans la tranche horaire de 10 h à 11 h ; ou le quartier autour des Halles / Châtelet et celui de la Huchette entre 11 h et 12 h. Ce dernier comptant beaucoup d’activités de restauration, correspondant à une pulsation touristique.
À une autre échelle spatiale, les deux séquences de cartes des gradients d’accessibilité publique des activités de rez-de-chaussée montrent, en haut, le centre commercial le Millénaire d’Aubervilliers et en bas, le quartier du marché d’Aligre à Paris. La comparaison des gradients d’accessibilité publique de ces deux secteurs commerciaux de la métropole parisienne, montre clairement le lien entre formes et temporalités urbaines. Sur Aubervilliers, un centre commercial introverti entouré d’îlots tertiaires et sur Paris, un marché couvert rayonnant, métronome d’un secteur commercial extraverti.
Les témoignages des habitants aident à interpréter ces observations par exemple dans les heures « extrêmes » où les activités de rez-de-chaussée de la ville constituent de véritables balises urbaines. Ceci, au point qu’une lycéenne reconnaît jusqu’aux clients habitués des quelques cafés ouverts le long de son chemin matinal et quotidien vers le lycée : « Le matin, je n’ai pas beaucoup de magasins [ouverts] sur ma route, ici il y a une boulangerie et Toyota, là une boulangerie, donc, je vois qu’ils sont ouverts… quand j’arrive là-bas [Jacques-Bonsergent], il n’y a pas grand-chose, il y a un bar qui est toujours ouvert, une boulangerie, quelques magasins, mais qui ne sont pas ouverts à cette heure-là… je dirais, oui [que les deux parties de la ville se réveillent un peu en même temps], après je pense que si je descendais à République ça serait autre chose, parce qu’on ne voit pas la même chose… quand je sors, je ne croise que des personnes de mon lycée, à part les gens qui sont au bar, qui sont les mêmes personnes et du coup on les reconnaît. » [Julie].
Loin d’épuiser la question des temporalités de la ville et des territoires, ces courts extraits de relevés de faits et de récits urbains font toutefois émerger l’entrelacement entre espace et temps.
Au-delà de la description de situations et de territoires, l’approche articulée de l’espace et du temps ouvre des perspectives nouvelles en termes de conception et de processus de transformation et appelle la mise au point de procédés et d’outils pour en travailler les dimensions à la fois concrètes, symboliques et sensibles.
[1] | A. Guez (dir.), A .De Biase, F. Gatta, P. Zanini, Exploration chronotopique d’un territoire parisien, LAA-Recherche, 2018.
[2] | Une série de cartes correspondant chacune à une configuration datée et montées dans une succession permettant de visualiser les variations, dans l’espace et dans le temps, d’un phénomène.
[3] | A. Guez, C. Lagesse, M. Meziani (2018), « Des chronotopes et des chronotypes. Exploration des temporalités de l’espace public parisien », Revue Internationale de Géomatique, Volume 28, n° 2, avril-juin 2018, éditions Lavoisier, pp. 191-217.