Dunkerque et son miroir coloré
Comme beaucoup de traditions locales, le carnaval de Dunkerque suscite une multiplicité de discours qui éclairent sans doute moins sur sa nature qu’ils n’attestent sa vigueur. Le carnaval stimule en somme sa légende et résiste d’autant mieux à l’analyse qu’il agrège les expériences particulières d’une myriade de protagonistes légitimes à l’évoquer. Ceci énoncé, le territoire et sa fête paraissent aujourd’hui indissociables, et cela mérite d’être interrogé.

Une métamorphose rituelle
Le carnaval de Dunkerque est une réjouissance de masse qui mobilise toute la population dans l’espace de la cité (exception faite d’une partie qui le fuit). Si ses origines sont classiques entre les rites ancestraux de sortie d’hiver, les références chrétiennes d’entrée en Carême et quelques éléments de folklore, ses formes ont progressivement affirmé une singularité aujourd’hui constitutive de l’identité territoriale. Elles sont effectivement étonnantes : « Chez nous, pas de défilés de chars, mais la participation massive de la population ; pas de batailles de fleurs mais un engagement physique complet dans un gigantesque chahut collectif ; pas de costumes somptueux mais la fantasmagorie des déguisements de la plus haute fantaisie et l’exubérance des couleurs vives dont sont grimés les visages ; pas de service d’ordre mais une ville entière livrée à la déraison ! Dans l’air flotte l’odeur douceâtre de la bière et de la sueur que le fumet généreux du poisson sec ne parvient pas à masquer. À l’appel magique et stridulant des fifres, au roulement guerrier du tambour battant le rigodon, répondent la cacophonie des chœurs époumonés et le joyeux tintamarre d’une fanfare aux ordres d’un tambour-major de parodie…
À la tombée de la nuit, la lame de fond vient se briser dans l’apocalypse d’un rigodon final, ronde infernale que couronne un nuage de vapeur. Le calme ne revient que lorsque retentissent les premières mesures de la Cantate à Jean Bart : alors tout un peuple, à genoux, les yeux brillants d’émotion et les bras tendus vers le ciel, clame un dernier hommage au corsaire statufié pendant que Reuze, le géant d’osier, contemple d’un œil débonnaire l’agitation des parapluies qui marquent la cadence d’une immense ovation païenne[1] ».
Cette restitution prosélyte souligne les caractéristiques revendiquées par les milliers de « carnavaleux », jeunes et vieux : l’unité joyeuse d’une population dans un parcours rituel aux débordements gouailleurs et avinés que régule la musique. On en participe, on y fait corps et l’on en sort initié ou revigoré par l’autorité du groupe que légitime abstraitement la figure tutélaire de Jean Bart. Le carnaval est donc pour la ville et son territoire un parfait instrument d’affirmation : incomparable, intégrateur et enchâssé dans la tradition.
Une dimension sociale exceptionnelle
Sa dimension sociale est d’envergure, d’abord au regard du temps que le territoire y consacre : dès janvier et jusqu’en avril, chaque fin de semaine propose ses bals et « bandes » dans les diverses communes et quartiers du Dunkerquois. Dès le bal d’Uxem, les « acharnés » vivent le premier trimestre au diapason du carnaval dont le point d’orgue, les « Trois joyeuses », neutralise Dunkerque avant Mardi gras. Le dimanche, 50 000 personnes costumées, masquées ou grimées se massent derrière les fifres et déambulent en chantant dans la ville.
Le principe de renversement et de mélange des rôles préside bien sûr à la manifestation, à grand renfort de travestissements : l’espace public accueille alors des centaines d’hommes en fourrure, en robe et bas résille, des princesses, des corsaires ou des marins pêcheurs imaginaires parmi les groupes de Schtroumfs, les Marsupilamis et autres figures libres. Beaucoup préparent longuement les atours qui leur vaudront l’assentiment du groupe.
Le carnaval trame ainsi des critères d’appartenance. La foule offre à chacun de participer au chahut à la condition d’être déguisé, condition informelle mais impérative dans la ville où lors du carnaval personne ne circule en vêtement commun. Participer, c’est devenir « carnavaleux » et pouvoir se revendiquer tel. Ce défilé unit ainsi les milliers de natifs aux convertis extérieurs qui se déplacent de loin pour l’événement et le font savoir.
Le carnaval investit en outre l’espace domestique dont on vide le séjour pour offrir à boire aux amis. On fait alors « chapelle », comme le font aussi quelques établissements publics et entreprises pour accueillir partenaires et clients. La célébration rythme ainsi les relations dunkerquoises.
Figures emblèmes et sociétés carnavalesques
Se profilent ensuite les cercles réservés, à la fois organisateurs et garants de la tradition.
Il s’agit d’une part des personnalités emblèmes du carnaval tels que le Tambour-major et sa cantinière, la « musique » en cirés de pêche ou les « noirs » en première ligne du défilé. En empruntant à l’histoire, leurs figures pittoresques confèrent à la fête un caractère immémorial. Ils pilotent les cortèges, mission qui n’est remise qu’au terme d’un cursus honorum et d’une intronisation.
Il s’agit d’autre part des sociétés carnavalesques et philanthropiques. Héritées du XIXe siècle (Le Sporting, La Jeune France, les Quat’Z’Arts) ou créées après-guerre (Les Corsaires, les P’tits Louis, les Snustreraers, les Acharnés, les Chevaliers du XXe siècle), chacune propose un bal dont les billets sont vendus en quelques jours, bals qui massent au Kursaal[2] des milliers de fêtards costumés au fil des week-ends.
Ces sociétés, étonnamment nombreuses (et fédérées) incarnent ainsi le territoire au sens symbolique mais aussi sociologique. Porteuses d’une culture de club où la solidarité et la cooptation sont de mise, elles sont aussi les émanations des cultures managériale et ouvrière du littoral. Ces cercles unissent avec ferveur des volontaires issus d’horizons et de niveaux contrastés de responsabilité et de fortune : la fête et la philanthropie sanctionnent leur unité qui participe d’un équilibre social propre.
Identité dunkerquoise
L’insinuation profonde des fêtards et des cercles dans la société dunkerquoise en fait des relais pour l’affirmation d’une identité de groupe : du dernier carnavaleux en date à l’influent président de société, tout le monde peut se recommander de la ville par son événement. Le réseau des sociétés carnavalesques s’enchevêtre en outre dans la multiplicité des réseaux associatifs, économiques et politiques. Le carnaval résonne donc avec Dunkerque de façon organique, bien au-delà de son apparence anecdotique.
Peut-être l’exemple le plus marquant réside-t-il dans le lancer rituel de harengs à la foule des carnavaleux depuis les balcons de l’hôtel de ville quand le maire, costumé, lance les poissons fumés à ses administrés qui se ruent sur l’offrande ! Aussi inouïe (et par conséquent drôle) que soit la scène, il est clair que cela constitue un instant politique de confrontation du premier magistrat à sa population auquel un maire de Dunkerque ne peut se soustraire. Dans cet échange, il se trouve adoubé par la foule qui formule ses exigences : « Prouvoyeur, des kippers ! », « Delebarre, des homards ! », « Vergriete, des frites ! » auxquelles se sont nécessairement pliés ces trois derniers élus. On pourra d’ailleurs s’interroger sur un tel échange dans le cas d’un maire désavoué.
Une approche spatiale montre aussi que le carnaval procède à l’arpentage du Dunkerquois. Quand la bande traverse les cités provisoires après-guerre ou investit les nouveaux quartiers, elle les intègre symboliquement à la cité. L’expansion de la communauté urbaine de Dunkerque a ainsi suscité l’apparition de telles manifestations dans ses nouvelles communes.
Ou (Jean) Bar…omètre ?
Le carnaval donne en somme le pouls du territoire. Il est actuellement de pleine vigueur alors que Dunkerque s’engage dans une nouvelle industrialisation et affiche de grandes ambitions de développement. C’est conforme à l’histoire : les périodes critiques ont connu des carnavals peu enjoués à la différence des grandes phases de croissance, au temps des lucratives pêches à la morue « à Islande » à la fin du XIXe siècle ou de la reconstruction portuaire et urbaine après-guerre.
Le carnaval avait d’ailleurs été réanimé par la municipalité quand Dunkerque accédait au rang de troisième port français au début du XXe siècle par suite de son rééquipement pharaonique par l’État. Cette démarche, qui faisait stratégiquement place à la fête pour une population à l’ouvrage, anticipait aussi la communication institutionnelle dont participe activement le carnaval aujourd’hui. Le message annuel qu’il passe entre en résonance avec les ambitions du territoire.
Le carnaval de Dunkerque a-t-il finalement investi une mission d’indicateur de dynamisme à l’aune des réjouissances publiques ? Sans doute, tout en résistant à la normalisation institutionnelle : celui de Binche est reconnu « chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité » par l’Unesco depuis 2003, celui de Nice a érigé sa « Maison du carnaval »… mais la fonction ou simplement la vie de l’invraisemblable fête dunkerquoise ne s’y prêtent peut-être pas.
[1] | J. Denise, Carnaval dunkerquois, Westhoek, éditions des Beffrois, 1984, p. 7.
[2] | Les kursaal sont de grandes salles des fêtes et congrès de l’Europe du Nord.