À l’automne a eu lieu la 13e édition de la Transhumance urbaine à Villenave-d’Ornon, dont l’objectif est de mettre en valeur le pâturage comme solution d’entretien des prairies dans la métropole bordelaise. Ce sont des centaines de brebis qui ont déambulé sur 8 km dans la ville le temps d’une journée, rythmée par des marchés et des animations. De fait, depuis plus d’une dizaine d’années, les pratiques d’éco-pâturage et de transhumances urbaines font l’objet d’un certain engouement et sont mises en scène. On entend par éco-pâturage urbain l’entretien écologique d’espaces verts par le pâturage d’animaux herbivores[1]. Cet entretien se fait sur des sites fermés et clôturés en milieu urbain et périurbain, dans lesquels la production agricole est peu présente, voire inexistante. La fête pastorale de Villenave-d’Ornon s’inscrit en réalité dans un mouvement d’une plus grande ampleur, faisant écho à des fêtes à l’organisation et aux ambitions similaires dans d’autres villes françaises : la Fête de la Nature et La Petite Transhumance à Lyon ou encore la Fête de la Transhumance à Nice. Le festival de la Transhumance du Grand Paris organisé par la coopérative des bergers urbains et l’association Clinamen est le plus connu, l’Île-de-France étant précurseur dans le mouvement des transhumances urbaines depuis une vingtaine d’années, notamment grâce aux actions menées par les bergers urbains[2]. La multiplication de ces événements se fait parallèlement à l’augmentation des projets d’installation d’élevage et des pratiques d’éco-pâturage en ville. À ce titre, l’enquête nationale réalisée en 2016 par l’association Entretien Nature et Territoire révélait que si 35 projets d’éco-pâturage étaient lancés en 2006, ils étaient 115 en 2014, montrant l’émergence puis l’accélération rapide du phénomène[3].

Villenave-d’Ornon, 2 octobre 2022. 13e transhumance urbaine. © Sud Ouest, Jean Maurice Chacun.

Pourquoi revenir en ville ?

L’augmentation de ce type de projets peut avant tout s’expliquer par un cadre politique favorable : certaines actions des Agendas 21 qui promeuvent les pratiques agricoles respectueuses de l’environnement, les zones Natura 2000 qui impliquent de nouveaux mode de gestion de la biodiversité pour les territoires et à l’origine des pratiques de gestion différenciée, ou encore la loi zéro phyto de 2014 qui interdit l’usage public, pour 2020, et privé, pour 2022, des produits phytosanitaires pour l’entretien des espaces verts, de forêts et de promenades. Par ailleurs, le retour des troupeaux en ville est également lié à la redécouverte de leur utilité et de leurs nombreuses fonctions. En effet, ils permettent par exemple de préserver des espaces de la construction autour de la ville. Aussi, les troupeaux et les bergers ont une fonction environnementale, écologique et paysagère, dans la mesure où leur présence participe à la protection et la conservation de la biodiversité locale et empêche l’utilisation de produits chimiques pour l’entretien des espaces verts. Ils ont également une fonction sociale, rétablissant ainsi le contact des habitants avec les animaux d’élevage tandis que les bergers s’emploient à la sensibilisation des citoyens à la nature en ville[4].

Quelle traduction géographique  dans la métropole ?

Dans la métropole bordelaise, parmi quelques autres, deux exploitations s’inscrivent dans cette logique : la bergerie de Majolan à Blanquefort et la bergerie du parc des Coteaux. La bergerie de Majolan regroupe entre 300 et 400 brebis dont le lait est transformé en fromages commercialisés sur place. Le troupeau est nomade. S’il est citadin en hiver, il migre vers les estives pyrénéennes pour trouver les riches herbages qui manquent en ville. La proximité de la bergerie avec les consommateurs bordelais est économiquement bénéfique. En contrepartie, les bergers assurent visites et animations pour les enfants des écoles de Blanquefort.
La bergerie du parc des Coteaux est, quant à elle, un projet initié par le Grand Projet des Villes (GPV) Rive Droite réunissant les villes de Bassens, Cenon, Floirac et Lormont. Le troupeau et les animations relatives à l’élevage ont vocation à développer sur ce territoire le dialogue et le partage. L’animal est un élément de cohésion sociale. La trentaine de brebis qui composent le troupeau est de race confidentielle landaise, l’objectif étant aussi la conservation. Le troupeau se déplace tous les 10 à 15 jours entre le parc Palmer, le parc Beauval, la Burthe et l’Ermitage, selon un planning d’itinérance élaboré un an à l’avance en collaboration avec les agents des parcs. Les brebis font donc du pâturage itinérant en ville mais le partage de l’espace avec les Hommes et leurs chiens est souvent difficile. La bergère se fait médiatrice et pédagogue auprès des usagers des parcs et des écoliers.

Une brève explication du fonctionnement de ces deux réalités permet de comprendre que différentes pratiques d’éco-pâturage et de transhumance urbaine sont à l’œuvre au sein même de la métropole bordelaise. Le retour des troupeaux dans la ville est ici une initiative individuelle, portée directement par des bergers, plus loin une volonté portée par des acteurs publics locaux. Chaque berger mobilise des compétences logistiques, zootechniques et de médiation comparables mais dans une orientation singulière. L’environnement urbain les rapproche puisqu’ils sont à l’origine de la réintroduction de troupeaux en ville et déploient la concertation et la co-construction avec les différents acteurs du territoire.

La durabilité fragile des projets

Le mouvement de l’éco-pâturage et des transhumances urbaines pose tout de même la question de leur pérennité en contexte compliqué alors que les bergers soulignent l’ancrage fort des troupeaux dans le paysage, les brebis étant d’efficaces auxiliaires pour l’entretien des espaces verts et aussi parce que les citoyens eux-mêmes se sont familiarisés avec la présence de ces troupeaux dans la ville. Il s’agit donc pour la ville et ses acteurs de dépasser les nombreuses difficultés : le paysage sonore, le paysage visuel intrinsèque à la ville et la pollution urbaine en général sont des éléments auxquels doivent systématiquement s’adapter à la fois les animaux et les bergers. Plus globalement, il existe aujourd’hui un problème important d’accessibilité au foncier, notamment au foncier agricole, ce qui pose des difficultés aux éleveurs pour faire valoir leur activité dans une métropole à l’heure où la pression foncière est très forte[5].


[1] | O. Bories, C. Eychenne, G. Leterrier, J.-L. Dubreuilh, « Quand les moutons circulent sur les trottoirs de nos villes », Urbanités, Bouger en ville, #11, 2019.

[2] | C. Nicourt, J. Cabaret, « Quelle multifonctionnalité des transhumances urbaines de brebis ? », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, volume 19, numéro 1, 2019.

[3] | Entretien Nature et Territoire, « Le rôle sociétal de l’éco-pâturage », 2016, 15 p.

[4] | Entretien Nature et Territoire, Rapport journée technique « Gestion des prairies et pastoralisme urbain », 2015.
C. Nicourt, J. Cabaret, « Quelle multifonctionnalité des transhumances urbaines de brebis ? », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, 2019, volume 19, numéro 1.

[5] | Direction de la Nature de Bordeaux Métropole, Diagnostic de l’agriculture sur le territoire de Bordeaux Métropole et orientations partagées pour une politique agricole, 2018, 54 p.

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