Lorsque le flux des bus avait commencé à ralentir le long de la place de la République, une vague inquiétude s’était glissée chez certains festivaliers qui attendaient dans la file d’attente la navette qui devait les transporter sur le site des Transmusicales, à 10 km du centre de Rennes. Mais l’esprit de la fête était déjà suffisamment fort pour refouler cette incertitude avec le concours aisément identifiable de diverses substances. Une fanfare improvisée réchauffait l’ambiance, dans ce climat frais de début de soirée de décembre. Lorsqu’on vient faire la fête, il faut impérativement donner les signaux de l’enthousiasme et du lâcher-prise. Mais lorsque ce public « bon enfant », comme dit la police, comprit que pour des raisons obscures de régulation des flux de festivaliers aux entrées du site, aucun bus ne partirait avant « un certain temps », l’enthousiasme se mua rapidement en énervement puis en colère. Et les premières victimes en furent ces admirables barrières amovibles qui s’écroulèrent vite sous la pression du public qui ne jouait plus le jeu. Au point pour certains de finir par se retrouver sous les barrières, et pour les autres face à la police des sections d’intervention qui se positionna en ligne de l’autre côté de la rue, transformant ainsi totalement le climat de l’événement. Les jets de projectiles et les insultes ne firent pas perdre leur sang-froid aux gradés de cette époque qu’on dirait lointaine où la modération était à l’honneur. Mais la festivalière, qui trépignait, hurlait et s’énervait contre le lieutenant de service ce soir-là, était pourtant à bout. Elle parvenait à expliquer au milieu de ses pleurs que cela faisait un an qu’elle préparait ce festival, qu’elle avait économisé pour venir de l’autre bout de la France, que ce soir passait précisément son groupe favori et que ce blocage n’était tout simplement pas pensable, que son monde, son projet de vie de l’année, toutes ses attentes s’écroulaient. Elle était touchante et le lieutenant se révéla experte dans les attentions nécessaires pour « calmer le jobard », aurait dit Goffman[1].

Concert d’été à Majorque, Espagne, le 7 août 2016. © Claraaa | Dreamstime.com.

Il m’apparut ainsi en direct, à chaud, à quel point un événement n’était pas seulement ici et maintenant mais produisait des attentes qui débordaient largement l’espace-temps où il se vivait. Tous s’étaient préparés avec soin, selon une planification[2] que partagent aussi la direction du festival, les services de police ou le service de transport, les plus professionnels, habitués de la programmation et aussi familiers des limites d’une telle planification. En l’occurrence, les articulations[3] n’avaient pas été soignées, et toute cette synchronisation qui est ici coordination s’avérait fragile, dès lors qu’un grain de sable à l’entrée du festival bloquait tout. Car le plus difficile consiste à travailler selon son champ de compétence mais en préparant le transfert pour les autres qui prennent le relais dans la chaîne, à ce point délicat des articulations où il est toujours plus aisé de dire : « Ce n’est pas mon boulot ! » Les services du festival ne transmettent pas l’explication du problème aux services de transport qui ne savent plus réguler la foule et qui paniquent et qui demandent aux CRS d’intervenir. Ces derniers rendent service un moment mais délaissent ensuite la situation car « c’est le problème du transporteur après tout », en laissant la police du service général canaliser la file d’attente à leur place puis refuser d’en faire plus quand tout dégénère. Mais en face de ces professionnels, se trouvent des festivaliers et non seulement des usagers des transports. Ils ont fait monter la pression interne, les passions, les attentes et les émotions. Ils se sont aussi programmés mentalement, parfois depuis des mois, pour être synchronisés non seulement avec toutes les autres parties prenantes (être à l’heure, avoir un billet, retrouver les copains) mais aussi avec l’état mental collectif. S’engager dans un événement, ce n’est pas seulement réunir les conditions matérielles de son bon déroulement, pour les professionnels comme pour les participants, ce n’est pas seulement créer le bon conteneur, c’est aussi trouver le bon contenant qui permet de mobiliser les passions au bon moment (le kairos) qui est le miracle attendu de tout événement. La synchronisation technique et opérationnelle est une condition nécessaire mais non suffisante pour que l’attention collective se focalise sur un objet de désir particulier et partagé qui, de plus, réponde aux attentes longuement construites dans les esprits. Mieux encore, l’événement, pour atteindre ce kairos, doit non seulement répondre à ces attentes, mais même « les dépasser », produire ce supplément qui fera date, cet instant de grâce, qui peut être artistique, politique, sportif, etc. selon la nature de l’événement. Gagner un match 1-0 ne marque pas les esprits comme gagner le même match 4-3 dans les dernières secondes de la rencontre, chacun le sait. Cette incertitude devient de ce fait un ingrédient clé de l’événement quand bien même toute l’expertise placée dans la planification a pu être mobilisée pour cadrer, préparer, rendre « gérable » et possible cette incertitude. Il existe ainsi des événements dans l’événement qui vont réjouir les cœurs et capter les esprits durablement et engendrer des récits, qu’on se répétera des années plus tard.

Cependant, la plupart des événements participent d’un rythme urbain moins exceptionnel. Au contraire même, c’est la répétition et la satisfaction garantie de retrouver ce que l’on connaît déjà, ce que l’on re-connaît qui provoque l’attraction et mobilise les attentes. L’événement, dans ce cas, peut devenir habitude, comme les feux d’artifice du premier de l’an et du 14 juillet, somme toute souvent stéréotypés, mais appréciés aussi pour cette raison : « On n’est pas déçus ! » Car l’événement programmé doit éviter deux écueils, l’ennui et la déception. Au fond, les événements urbains sont en fait des investissements massifs contre l’ennui (pour celui qui « hait les dimanches » par exemple). Le paradoxe tient dans le fait qu’un événement très bien organisé, « très bien huilé », peut parvenir à synchroniser parfaitement tous les acteurs et pourtant à rendre visible l’artifice de l’assemblage, la répétition malgré les nouveautés et les surprises, la banalisation derrière l’enthousiasme affiché. Le culte des événements et leur répétition à haute fréquence, amplifiée par la caisse de résonance des réseaux sociaux, ne parvient plus à provoquer la mobilisation de l’attention, cet effet de « priming », dit-on en sciences cognitives, qui fait qu’un signal passe devant les autres, tant il est différent et puissant, voire choquant.

On voit bien comment l’infrastructure des plateformes numériques, le design de leurs interfaces (avec tous ces indices de performance que sont les likes, les retweets ou les partages et ces notifications), et leur modèle économique leur permettent de constamment générer de l’alerte, sans pour autant éviter le risque de l’effet blasé si l’on en abuse. Mais la ville ne possède pas une plasticité, une productivité de saillances, de sollicitations aussi intenses qu’un réseau numérique. Du coup, les événements en ligne semblent prendre le pas sur une forme d’ennui urbain. À tel point que dans la rue, chacun se trouve plus aisément connecté et attentif à son écosystème numérique, à son habitèle[4], qu’à son environnement urbain, à son habitat. Plus encore, lors des événements même, chaque participant peut se garantir pour lui-même un état attentionnel d’alerte permanente en se connectant en ligne simultanément à l’expérience en présence. Cette double présence/ absence implique pour les attractions produites par les événements urbains de déployer une énergie considérable pour éviter de voir tout son public basculer en ligne !

Ce risque de l’ennui semble aisément comblé par une agitation urbaine permanente et c’est d’ailleurs ce qui fait une qualité essentielle de la ville (même si l’on sait que cette agitation provoque par contraste un accroissement du sentiment de solitude chez ceux qui le vivent mal). La déception quant à elle relève du risque impondérable d’une tension intérieure, d’une attention et d’une attente qui ne trouveraient pas d’objet adéquat à l’investissement effectué. C’est au fond la leçon du désir que chacun expérimente dans une vie : « ce n’est pas ça » car au fond le désir est un mouvement vital qui nous traverse et qui nous entraîne toujours vers ailleurs. Ce ratage que Lacan ou Beckett valorisaient « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.» est toujours un horizon possible pour tout événement. Ratage de la synchronisation technique des conteneurs qui contiennent mal (trop de vent, panne de courant, foules qui s’agglutinent, manque de bus) mais aussi ratage de la synchronisation des esprits, de cette épiphanie qui produit un « nous » éphémère mais puissant grâce à des contenants qui contentent. Or, l’expertise technique ne suffit pas pour ce contentement. Il y faut mettre une âme, un souffle, ce que les « animateurs » bien nommés sont chargés de créer parfois mais qui reste un art profondément incertain. Pourtant, si ce risque de ratage est bien présent, c’est aussi sur ce plan de la présence que l’expérience urbaine reste irremplaçable. Autant les réseaux numériques ont amplifié à l’extrême le régime attentionnel de l’alerte au point de générer une vibration perpétuelle épuisante et nivelante, autant les événements urbains, qui ne peuvent pas tenir la même fréquence (temporelle et mentale), restent des occasions de provoquer ces épiphanies, synchronisations profondes qui révèlent une autre dimension possible des collectifs, très vite disparue, mais malgré tout mémorisée. J’avais ainsi fait une grave erreur de prédiction quant à ces équilibres médiatiques lorsque j’avais cru qu’avec la diffusion massive et permanente des événements sportifs à la télévision (sans parler des accès internet), les stades allaient se vider de leur public. C’est le contraire qui s’est passé, avec cependant des écarts importants entre les grands événements où l’attracteur est si puissant qu’il peut garantir la jouissance et les matches de routine qui ne font que confirmer qu’on ne joue pas dans la même division ! Car il reste un potentiel de synchronisation des esprits qui ne fonctionne paradoxalement qu’avec la présence des corps, même agglutinés dans une manifestation ou dans un stade. La présence, au sens fort d’un être-au-monde qui accepte d’être pris dans l’événement avec tous ses sens, cette présence, que l’on vit particulièrement fortement dans les expériences amoureuses, mystiques et esthétiques, peut aussi s’éprouver dans les événements urbains. Cela constitue ainsi un encouragement à ne pas céder devant le copier-coller du « vu à la télé ou vu sur les réseaux » qui pervertirait totalement les qualités profondes de la présence pour une action commune[5]. L’action commune est rare, elle n’est pas garantie, elle n’est pas manipulable à volonté, mais c’est elle qui fait émerger de la singularité, malgré son caractère de masse ou de reproduction industrielle. Synchroniser pour renforcer les conventions existantes, c’est une finalité politique estimable. Synchroniser pour faire émerger la singularité d’un désir collectif, c’est faire advenir un esprit urbain qui nécessite la présence.


[1] | Goffman montre comment les commerçants ambulants notamment ont appris à calmer le jobard, c’est-à-dire le client mécontent qui s’estime floué. Cela fait partie des échanges réparateurs que chacun reconnaît : faire baisser la pression, retrouver un climat serein, avec la rhétorique, les gestes et la proximité physique adaptés. E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, Éditions de Minuit, 2 tomes, 1973.

[2] | Laurent Thévenot considère que cet esprit de planification constitue un régime d’engagement dans le monde, orienté vers un but, qu’il opposera à celui de la justification (porté par un discours sur les principes) et au régime du proche (fait d’ajustements du quotidien, du voisinage).
L. Thévenot, L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, La Découverte, 2006.

[3] | Anselm Strauss a montré, dans le cas des hôpitaux notamment, que tous les incidents ou accidents d’organisation renvoyaient à une insuffisance des articulations entre spécialités et domaines de responsabilité car il reste toujours difficile de définir où commence et où finit une responsabilité qui devient discrète alors que le problème vécu par le patient est continu. A. Strauss, La trame de la négociation, L’Harmattan, 1992.

[4] | J’appelle habitèle notre capacité à faire enveloppe de toutes nos connexions numériques, à s’approprier un espace relationnel pour l’habiter pour dépasser le statut technique du réseau, comme l’habitat dépasse le logement, l’habitacle dépasse le véhicule ou l’habit dépasse le vêtement, toutes peaux techniques qui deviennent appropriées. D. Boullier, « Rendre le numérique habitable : l’habitèle », in Y. Calbérac, O. Lazzarotti, J. Levy, M. Lussault, Carte d’identités, l’espace au singulier, Hermann (Les colloques de Cerisy), 2019, pp. 151-174.

[5]  Livet et Thévenot distinguent l’action commune de l’action ensemble et de l’action à plusieurs. P. Livet, L. Thévenot, « Les catégories de l’action collective », in A. Orléan , Analyse économique des conventions, PUF, 1994.

Télécharger le PDF