Quadrille et quadrilhas au Brésil

La France célèbre le solstice d’été et l’arrivée des beaux jours avec une intense joie de vivre, visible notamment à l’occasion de la fête de la musique le 21 juin. Dans les villages ou à la campagne et en particulier dans certaines régions, domine l’éclat des feux d’artifices et parfois des feux de la Saint-Jean. Ces moments sont accompagnés de danse et de repas festifs entre amis, avec sa famille et son voisinage.

Au Brésil, le mois de juin marque le solstice d’hiver. Malgré cette inversion saisonnière, depuis la colonisation portugaise et chrétienne du pays (au XVIe siècle), des feux de la Saint-Jean sont aussi allumés avec un grand bonheur et un engagement collectif très important. Autour des fogueiras (les bûchers), on célèbre des saints catholiques par des fêtes dont le caractère souvent débridé s’éloigne de leurs origines religieuses : d’abord pour saint Jean-Baptiste, le 23 juin ; avec saint Antoine et saint Pierre (fêtés le 13 juin et le 29 juin), ces trois saints composent un seul cycle festif nommé fêtes juninas (de la Saint-Jean).

Cette période est marquée par des rituels d’une symbolique très sensuelle et sexuelle évoquant fiançailles, mariages et fécondations, comme en attestent les cérémonies théâtrales et généralement bouffonnes du mariage d’un couple dont la fiancée est en état de grossesse très avancée. Ces sketches cocasses et parodiques sont suivis d’une danse typique de la Saint-Jean : la quadrilha.

Représentation naïve des Festa juninas. © Rodrigues Nerival.

Importé par la cour portugaise qui s’est installée à Rio de Janeiro en 1808, le quadrille était alors une danse de la noblesse européenne qui a connu un franc succès dans tout le pays et auprès de toutes les couches sociales, aussi bien en ville qu’à la campagne. Lors de l’installation de la République au Brésil (1889), les danses de la cour sont devenues non seulement désuètes et politiquement « inappropriées » mais aussi démodées dans les grands salons festifs des centres décideurs de la politique nationale. Ces danses ont cependant persisté dans de nombreuses petites villes et villages du pays où la référence à la famille royale ne gênait pas les usages et l’art de vivre locaux.

Dans les années 1960, le pays connaît une importante urbanisation et l’opposition ville/campagne se renforce. Dès lors, la fête de la Saint-Jean est identifiée à l’univers paysan et agricole. Considérée comme la fête rurale par excellence, elle est dorénavant associée à ce monde « arriéré dans les mœurs et valeurs[1] », représentant le passé définitivement révolu des nouveaux citadins après leur exode rural. Ainsi, le quadrille est devenu caractéristique de cette période, grâce au goût populaire qui s’en est emparé et qui l’a transformé en quadrilha, modifiant la danse en profondeur.

La quadrilha de la Saint-Jean : une danse toujours réinventée

Ouverture de São João 2011 dans le Pelourinho, avec le concours de quadrilles juniors. © Mateus Pereira/Secom.

En tant que danse collective à laquelle participent parfois plus de 100 couples de danseurs, l’exécution d’une quadrilha demande une connaissance précise des pas, des séquences et de la chorégraphie. Ainsi, elle est enseignée à l’école dès l’enfance (à partir de 5 ans) par des éducateurs physiques, enseignants artistiques et plus tard, parfois, par des professeurs d’histoire.

La participation des écoliers à cette activité est obligatoire et la quadrilha scolaire est très valorisée : les enfants et leurs familles s’engagent souvent dans sa préparation, participant à la confection des accoutrements « paysans » ou à l’installation du décor festif typique pour la fête scolaire annuelle. À cette occasion, les enfants donnent le spectacle de leurs talents, et les différentes générations se retrouvent autour du plaisir de partager ce patrimoine culturel.

Plus les années et l’âge des danseurs avancent, plus la danse devient sophistiquée, élaborée et soigneusement préparée pour les prestations publiques, toujours gratuites et fort appréciées. En dehors de l’école, les quadrilhas sont composées de jeunes de 15 à 25 ans, de collègues de travail, de camarades de classe et surtout de voisins de rue ou de quartier.

Dans un cycle festif volontiers élargi aux 30 jours et nuits du mois de juin, les quadrilhas dansent bénévolement sur des scènes éphémères construites par des acteurs publics ou privés dans des gymnases, parkings, terrains vagues, rues ou places de la ville. Au-delà des espaces convertis en lieux de rassemblement collectif, certains groupes s’invitent réciproquement pour des prestations locales, créant des opportunités d’échanges esthétiques, techniques, politiques et sociaux. Le public y est nombreux et très participatif : malgré sa position de spectateur, il soutient activement les danseurs par des cris, des chants et des applaudissements. Représentant des quartiers (ou secteurs), les quadrilhas sont d’importants repères de socialisation, sociabilité et appartenance citadine, entre toutes les générations.

Chaque année, les groupes enrichissent leurs chorégraphies, pas et mouvements, ainsi que les costumes et les chansons, dans ce rituel où les rivalités provoquent une émulation collective au bénéfice de la qualité des prestations. Des chorégraphes, danseurs professionnels, cordonniers, couturiers et costumiers, musiciens, techniciens son et lumières sont mobilisés, encourageant ainsi l’investissement de tous les participants en même temps que se développent les soutiens aux quadrilhas.

La ville en compétition : des concours de quadrilha

Le festival de juin de la ville de Caruaru est en compétition pour le titre du « plus grand festival de Saint-Jean dans le monde »
avec la ville de Campina Grande. Certaines quadrilhas comptent jusqu’à 4 000 membres. © Janine Moraes.

Pour comprendre cet engouement pour les quadrilhas, si présent de nos jours, revenons un peu sur l’histoire de ce phénomène. Cette danse a trouvé un nouveau souffle dans les années 1980-90, quand le plus influent des médias brésiliens a présenté des prestations de quadrilhas enfantines dans un programme de télévision diffusé à l’échelle nationale[2]. L’échange des références esthétiques a été immédiat et dans plusieurs villes, les groupes ont adapté, copié et réinventé leurs propres traditions de la danse.
Par la suite, d’autres concours de quadrilha ont été organisés par des collectivités, municipalités et chaînes de télévision, réunissant parfois plus d’une centaine de groupes. Motivés par une victoire à ces championnats, les groupes se sont mobilisés et un véritable mouvement de quadrilhas a vu le jour[3] à l’échelle des villes d’abord puis du pays tout entier[4], en passant par les États de la fédération et ses cinq régions.

Concernant le positionnement esthétique et politique des quadrilhas, certains groupes sont plutôt « conservateurs », d’autres privilégient le spectaculaire, d’autres encore abordent des questions de genre par la dérision des rôles et stéréotypes conventionnels ou par la participation de personnes transexuelles en vedettes des quadrilhas.

En dépit de la grande diversité de styles, la compétition engagée entre les groupes est une occasion exceptionnelle de visibilité pour des danseurs issus de milieux populaires : étudiants, travailleurs urbains peu qualifiés, petits commerçants, entrepreneurs locaux, habitants des quartiers pauvres, qu’ils soient centraux, périphériques, favelas ou conjuntos habitacionais[5]. S’affrontant dans une épreuve supposée égalitaire où la justice et l’équité sont des valeurs centrales, les quadrilhas tendent vers l’utopie d’une ville totale, cohérente, organisée et régulée, où « le meilleur gagne ».

Par la mobilisation de traditions culturelles en perpétuelle transformation, les fêtes de la Saint-Jean révèlent les villes brésiliennes comme « œuvre », tandis que les quadrilhas traduisent la puissance des groupes urbains socialement défavorisés, parfois pauvres et stigmatisés au quotidien. C’est leur « investissement affectif » qui anime la ville de compétitions menées avec créativité et allégresse, traduisant ainsi la « beauté de l’œuvre » dont parlait le philosophe Henri Lefebvre (1901-1991).


[1] | L. Chianca, Autres Lieux, Autres Feux : quadrilhas de la Saint-Jean et Migration à Natal (Rio Grande do Norte, Brésil), thèse, doctorat en ethnologie, université Bordeaux 2, 2004.

[2] | Notamment des groupes de Rio de Janeiro, dans l’émission Xou da Xuxa, l’équivalent français du « Club Dorothée ».

[3] | M. Almeida, LELIS, Carmem (Org.), Quadrilha junina, história e atualidade: movimento que não é só imagem, Recife: Prefeitura da cidade do Recife, 2004.

[4] | La Confederação Nacional de Quadrilhas Juninas (Conaqji) organise chaque année un grand championnat national de Quadrilhas. https://www.instagram.com/brasileiraodequadrilhasjuninas/ https://brazlandia.df.gov.br/2023/07/28/campeonato-brasileiro-de-quadrilhas-juninas-2023-inicia-neste-final-de-semana-em-brazlandia/

[5] | Un conjunto habitacional est un ensemble résidentiel pour des populations à faibles revenus, créé par le pouvoir public dans le cadre de programmes d’accession sociale à la propriété.

 

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