Itinéraire d’un enfant du Sud-Ouest
Laurent Marti

Pouvez-vous donner votre avis, en tant que chef d’entreprise, acteur du monde sportif et citoyen, sur ce qui rapproche ou différencie Bordeaux et Toulouse ?
Il y a dix ans, à mon arrivée à Bordeaux, lors des premières réunions, on parlait beaucoup de Toulouse. Bordeaux était en train de se réveiller, mais nourrissait encore un complexe à l’égard de Toulouse, qui s’était déjà modernisée. Puis la bascule s’est faite très rapidement dans l’autre sens. Désormais, à Toulouse, on parle de plus de plus de Bordeaux avec envie. C’est un endroit où il fait bon vivre.
Bordeaux est de plus en plus sûre de sa force, de ses projets et a rattrapé son retard, notamment en matière d’infrastructures. C’est le cas par exemple des équipements sportifs, puisque chacune des métropoles dispose maintenant de deux stades d’envergure : Bordeaux avec l’ancien stade Chaban-Delmas puis le nouveau stade Matmut-Atlantique ; Toulouse avec le stade Ernest-Vallon et le Stadium. De même pour les salles de spectacles, puisque Bordeaux aura l’Arena comme Toulouse a son Zénith.
Ressentez-vous des différences de caractères entre Toulouse l’industrielle, la travailleuse, et Bordeaux la touristique avec les loisirs ?
La force de Toulouse et ce qui a construit son image, c’est l’industrie de l’aérospatiale. Je connais de jeunes ingénieurs diplômés qui ont facilement trouvé un emploi sur Toulouse alors qu’ils n’en trouvaient pas à Bordeaux. Le dynamisme sportif avec le rugby a eu un certain impact dans la ville, lui façonnant une image positive au niveau national, celle-ci étant liée aussi à la vie étudiante très active. Bordeaux n’avait pas cette image : le foot marchait bien, mais le rugby s’était effondré. On avait l’impression que ça dormait à tous les niveaux. Toulouse avait ainsi beaucoup d’avance sur Bordeaux sur le plan sportif. Depuis, cette dernière s’est rattrapée, avec un dynamisme plus visible, de nouvelles infrastructures, un certain art de vivre. Elle est devenue une « ville qui vit ». Elle reste encore en retard sur l’industrie, mais prend de l’avance sur la qualité de vie. L’arrivée de la LGV à Bordeaux en 2017 est une grande force que les Toulousains vont certainement jalouser.
Quels rapprochements sont possibles dans un monde global marqué par les concurrences ?
Les stéréotypes sur chacun sont largement exagérés entre les Bordelais bourgeois et fermés et les Toulousains méditerranéens et fêtards. Quand les Toulousains découvrent Bordeaux, ils adorent et quand les Bordelais découvrent Toulouse, ils adorent. Il faut que les Bordelais aillent plus à Toulouse et que les Toulousains viennent plus à Bordeaux. Les deux villes sont très proches, mais aussi très différentes. C’est une richesse qu’il faut entretenir en échangeant au maximum, en gardant l’esprit ouvert. Il faut raisonner en termes de complémentarité, car les deux métropoles ont besoin l’une de l’autre.
Face à la mondialisation, aux échanges commerciaux croissants, au tourisme qui a un rôle de plus en plus important, il faudra un jour vendre « Bordeaux-Toulouse » ensemble. On peut aussi miser sur l’image d’un grand triangle Sud-Ouest, entre Bordeaux, Toulouse, la côte basque et les Pyrénées, qui a d’énormes atouts et un grand avenir touristique. On a une immense carte à jouer, mais pas en s’opposant. Si on commence à s’opposer avec une ville à 200 km, on a rien compris aux enjeux de notre monde actuel. Je souhaite que la LGV puisse se poursuivre vers Toulouse pour que, en une heure de trajet, on puisse multiplier les échanges. Si les gens se découvrent de plus en plus, ils peuvent aussi échanger sur le plan économique.
L’avenir pour Toulouse est-il plus lié à Montpellier qu’à Bordeaux ?
À Toulouse, on ne parle pas de Montpellier. À Montpellier, on parle de Marseille. Alors qu’à Toulouse on parle de Bordeaux. Ces deux dernières sont des villes du Sud-Ouest, alors que Montpellier ne l’est pas. Je ne suis pas certain que le rapprochement régional y change quelque chose.
Finalement, où se déroule votre vie entre Bordeaux et Toulouse ?
J’ai passé ma jeunesse à Bergerac, où l’on se considère comme la grande banlieue bordelaise. Les sorties pour les loisirs se font à Bordeaux. Mais j’étais plus attiré par Toulouse : je comparais les deux villes puisque j’y avais de la famille dans les deux. Bordeaux renvoyait quelque chose de négatif à la fin des années 1980 : à l’image des quais, quelque chose d’assez laid, de noir et fermé. Alors que Toulouse se réveillait, Bordeaux s’endormait. Quinze ans après, c’est une redécouverte, la tendance s’est inversée. C’est désormais Bordeaux qui est à la mode dans les sondages, notamment auprès des touristes.
En 2007, je ne venais à Bordeaux que pour les matchs et le week-end. Cinq ans après, je partageais ma semaine entre les deux villes. Depuis l’année dernière, je suis résident bordelais à plein temps et ne vais à Toulouse qu’une fois par mois. Les affaires professionnelles se gèrent à distance désormais. Bordeaux est une ville où je me sens bien, et même sans le rugby, j’y resterai. On évolue dans la vie.