Quand la mobilité génère l’invisibilité

Évoquer l’invisibilité pour se référer aux jeunes des quartiers populaires peut paraître en total décalage avec l’image qui leur est associée : une jeunesse visible, qui « deale », « zone », « tient les murs », fait des « rodéos », génère des nuisances et fait la une des journaux télévisés. Pour autant, certains jeunes habitent ces lieux mais n’appartiennent pas à cette catégorie, les rendant imperceptibles dans leurs quartiers ainsi que dans le reste de la métropole. Qui sont-ils ? Pourquoi sont-ils si peu visibles ?

« Il existe encore des lieux de centralités qui fédèrent des jeunesses que de plus en plus de choses séparent par ailleurs ». © Fabien Cottereau.

Une jeunesse invisible dans son propre quartier

Une très large partie des jeunes habitant les quartiers d’habitat social ont une pratique de l’espace public qui diffère largement de l’image habituellement véhiculée des jeunes des quartiers populaires. Il est ainsi possible d’identifier deux catégories : la jeunesse visible et la jeunesse invisible. « Y a tous ceux qui sont au travail, en apprentissage, à l’université. Ceux que nous voyons, en journée, sont ceux qui ont une vie différente. C’est ceux qu’on voit le plus. Les 15-25 qui ne vont plus au lycée, qui sont déscolarisés. Ce sont souvent ceux-là qui donnent l’image au quartier, en fait » explique un agent municipal.

Pour le sociologue Thomas Sauvadet[1], certains jeunes investissent l’espace public dans les quartiers populaires et l’utilisent comme un lieu de vie. Ils vont jusqu’à retourner les stigmates dont ils sont le plus souvent affublés – machisme, agressivité, délinquance – en autant d’emblèmes. Les jeunes qui « traînent » développent une intense socialisation « de rue » qui se veut souvent « ostentatoire[2] ». Pour Jacques Donzelot, cette immobilité revendiquée, cette appropriation du territoire par la stase peut être interprétée comme une manière de compenser l’impossibilité d’accéder à tous ces espaces qui leur sont interdits dans la ville. « Ils essaient de contrôler leur espace, vu qu’ils ne peuvent pas contrôler leur vie », nous dit un agent municipal, bon observateur de cette jeunesse.

Mais il existe une autre jeunesse dans ces quartiers. Des jeunes qui utilisent les espaces publics des grands ensembles essentiellement comme un lieu de passage et préfèrent investir l’espace privé et explorer d’autres zones de la métropole : « Ils font leur vie, ils vont rue Sainte-Catherine, ils vont à la Victoire, ils vont à la plage à Arcachon. Comme beaucoup » nous dit encore cet agent municipal. Ainsi, Léa, habitante du quartier Carriet à Lormont, explique qu’elle considère son quartier avant tout comme un lieu de transit qu’elle traverse pour rentrer chez elle. Samir, qui habite au Grand Parc, raconte ainsi ses week-ends : « on monte à la maison, on joue à la Play, et après on part vite en ville ».

Une pratique de la ville invisibilisante car banale

Ainsi, bon nombre de jeunes des quartiers sensibles constituent une jeunesse invisible du fait de pratiques quotidiennes assez banales où l’espace domestique joue un rôle central. Cette banalité qui, à bien des égards, témoigne d’une certaine « intégration », on la retrouve aussi dans leur pratique des espaces plus centraux de la métropole. En effet, beaucoup d’entre eux ont des pratiques de la ville qui s’apparentent tellement à celles des jeunes vivant hors des quartiers prioritaires, qu’elles en deviennent triviales, et partant imperceptibles. « La plupart du temps je vais aller acheter des habits, manger au centre-ville… (…) » nous dit Samir du Grand Parc. Rien ne le distingue en cela de Claire qui elle n’habite pas dans un quartier prioritaire et détaille pourtant les mêmes pratiques : « J’ai tendance à aller dans le centre-ville de Bordeaux pour me balader, faire les magasins, faire des activités ».

Cette banalité dans la pratique de la métropole, on la voit aussi dans d’autres déplacements qui peuvent être contraints par la nécessité de se rendre en cours, au travail ou chez le médecin. Pour ses études, Inès, habitante du Grand Parc, se rendait à la Victoire pour sa licence en sociologie, puis sur les quais de Bordeaux, dans une école de commerce pour poursuivre son parcours étudiant.

S’il est des lieux où l’on ne voit pas ces jeunes, à les entendre, c’est parce qu’ils ne trouvent pas d’intérêt à s’y rendre. Dans leur discours, on ne perçoit pas d’empêchement à pénétrer des quartiers, pas de frustration face à des frontières spatiales symboliques qui leur interdiraient certains quartiers, notamment les plus aisés. Si un espace ne suscite pas d’intérêt évident ou ne répond pas à un besoin ou une envie particulière (beauté du lieu, proximité, ambiance, tissu de sociabilité, usages, etc.), s’il n’y a pas d’injonction à s’y déplacer, alors même qu’il est possible de le faire (proximité géographique, présence de transports en commun…), les jeunes rencontrés ne s’y rendent pas. Marie, résidente du quartier de Thouars à Talence, ne va pas à Forum, le centre de Talence parce qu’elle n’a « rien à faire là-bas » et que les commerces offerts sont également proposés dans son quartier : « Je vais pas aller plus loin alors que y en a un à côté de chez moi » nous dit-elle. Ces jeunes deviennent simplement invisibles dès lors qu’ils adoptent une pratique de la ville semblable à celle des jeunes vivant dans des zones plus aisées de la métropole : des déplacements rationnels et banals.

Ainsi, au-delà du cliché des jeunes qui « tiennent les murs », les quartiers d’habitat social de la métropole bordelaise abritent une jeunesse que ses pratiques et ses aspirations rapprochent des autres jeunesses. Une jeunesse que la banalité de ses pratiques tend à rendre invisible. Dans leurs quartiers, ces jeunes vivent beaucoup « en intérieur », occupés à leurs loisirs et à leurs études. Leurs activités extérieures les conduisent dans les espaces de la métropole que les autres jeunes fréquentent : les centralités commerciales de Bordeaux, les lieux d’études et de loisirs communs à leur génération.

Il ne s’agit pas ici de nier les difficultés de la vie quotidienne ou les contraintes financières qui pèsent sur ces jeunes des quartiers populaires. L’enquête montre surtout que, dans la métropole bordelaise, l’augmentation des inégalités ou encore les processus de métropolisation n’ont pas encore trop affecté les pratiques de l’espace métropolitain des différentes jeunesses. En tout cas, pas au point de rendre certains lieux inaccessibles pour la jeunesse des quartiers populaires. Il existe encore des lieux de centralités qui fédèrent des jeunesses que de plus en plus de choses séparent par ailleurs. Sans doute est-ce là un patrimoine que les politiques urbaines doivent préserver. _


Cet article se base sur des entretiens menés entre mars 2020 et février 2021 dans le cadre d’une enquête portant sur l’insertion des jeunes de quartiers populaires dans la métropole bordelaise. Cette enquête s’intégrait dans la 3e édition de la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU) conduite conjointement par le Forum urbain et Bordeaux Métropole dans le cadre d’un programme porté par le PUCA (Plan Urbanisme Construction Architecture) du ministère de la Transition écologique.

NB : Les noms des personnes interrogées ont été anonymisés. Ils sont modifiés pour les jeunes et retirés pour les professionnels rencontrés pour des entretiens exploratoires.


[1] | T. Sauvadet, Causes et conséquences de la recherche de «capital guerrier » chez les jeunes de la cité, Déviance et Société, 29, 2005, p. 113-126

[2] | J. Donzelot, La ville à trois vitesses, Villette, 2009.

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