racontée par Guillaume Le Goff, sur la base du travail du photographe Fred Mortagne

Fred Mortagne est un photographe et réalisateur lyonnais qui est venu à l’image à travers sa passion pour le skateboard. Le regard qu’il porte sur celui-ci est très éloigné de la photographie sportive en général. Il privilégie plutôt les aspects esthétiques et artistiques du skateboard, et dévoile la relation intime que celui-ci entretient avec l’environnement urbain dans lequel il évolue.

Mon parcours est très lié à l’urbanité et à la prise de pouvoir de l’individu et de la communauté dans l’espace public ces 30 dernières années. Ma génération a été attirée par la ville pour ce qu’elle a à offrir à des jeunes, en termes de liberté, de créativité, d’expression, à la fois individuelle et collective. Surtout dans les années 1990, période d’embellie pour des mouvements underground qui, petit à petit, sont entrés dans la culture populaire.

Musique, art, sport, nourriture, et la culture plus globalement, tout ça émanait d’une « culture monde » qui tout d’un coup nous touchait en France, arrivait par différentes portes d’entrée, et devenait des passions pour nous. Par exemple, le skateboard pour moi, et pour beaucoup de mes amis à cette époque-là, filles ou garçons, a été vraiment notre Alice au pays des merveilles : on a découvert un monde fantastique à la fois de pratique, mais aussi de rapport à la ville, de rapport à l’autre.

À travers un éventail d’expressions – l’image, la musique, l’art, le vêtement… –, nous avons pu vraiment explorer des nouveaux territoires dans la ville et aussi créer des ponts avec d’autres communautés dans d’autres espaces. Nous avons commencé à voyager à l’étranger et on s’est rendu compte qu’il y avait vraiment un âge d’or de ce qu’on a appelé la street culture au milieu des années 1990. On a commencé à s’en emparer, à y être très à l’aise et à produire nous-mêmes des nouvelles formes d’expression, que ce soit à travers des fanzines, la création d’événements, à travers des petits festivals, des soirées. On a découvert tout un monde nouveau, très créatif, qui nous a permis de découvrir la rue et toutes ses richesses, tout ce qui était en train de changer dans la ville.

C’est ce milieu des années 1990 qui a été très fondateur pour des gens de ma génération et je pense que ça a été même déterminant pour tout ce qu’on appelle aujourd’hui les nouvelles cultures : cette énergie créative contemporaine qui trouve ses racines dans ces années-là, le skate, le hip-hop, le graffiti, le streetwear, la street food, toutes ces nouvelles formes d’expression, tout cet univers qui s’est ouvert à nous. Une forme de prise de pouvoir, grâce à laquelle on a commencé à se dire qu’on pouvait maîtriser une nouvelle existence et, presque de manière philosophique, à se dire qu’on avait des armes pour être des habitants d’un nouveau monde !

Le skate, pouvoirs et contre pouvoirs

Skateur Quentin Boillon. © Fred Mortagne.

La rue est un espace plein de sens, très polysémique ! Il y a le côté liberté d’expression mais aussi les contraintes, dans une société où il y a beaucoup de règles et de normes, comme l’exprime astucieusement le slogan affiché sur les murs « et la rue elle est à qui ?!!! ».
Le skateur, par exemple, est un être libre, un être qui cherche à s’exprimer et à créer à sa manière et suivant son style. Il se veut en dehors des règles, mais en même temps, il a besoin de les respecter. À l’image de cette symbolique du skateur, la rue est marquée par cette dualité : liberté et mouvement vs ordre et contrainte, ambivalence très bien exprimée par le point d’interrogation (le choix) suivi par trois points d’exclamation (l’ordre).
Au fond, c’est vrai, à qui appartient la rue ? Est-elle à eux ? À nous ? À tout le monde ? À personne ? La réponse reste en suspens… mais fait écho au contexte actuel : des manifestations du peuple autorisées, non autorisées, légitimes, illégitimes qui renvoient à ce droit, à ce besoin, à ce devoir de s’exprimer, ce qui reste in fine le propre de notre démocratie, de notre place dans la ville et dans la société !

La musique dans la rue

Musicien. © Fred Mortagne.

Qu’est-ce que la rue apporte à la musique et vice-versa ? On cherchait une image pour exprimer la musique de rue, ça aurait pu être la fête de la musique, ça aurait pu être une block party, ça aurait pu être un regroupement de hip-hop… Le rapport rue-musique-culture est très protéiforme mais avec une constante : le musicien a sa place en tant que poète, en tant qu’artiste dans la rue.
J’ai grandi avec des prises de parole, de la musique dans la ville qui n’était parfois pas forcément autorisée ; il y avait cette volonté de s’emparer de la ville et de la rue comme d’une grande scène. La fête de la musique, ça a été et ça reste un des grands souvenirs parce que tout était possible, il y avait une grande liesse populaire aussi ; on découvrait plein de styles, plein de groupes, plein de rencontres dans la rue…
C’est le propre des grandes villes que de « résonner » : les rues sont remplies de sons, de bruits, de silences parfois aussi. Elles offrent cette vitalité, cette possibilité d’avoir des endroits ouverts pour se retrouver et écouter de la musique ! Au-delà des potentielles nuisances riveraines, la musique devrait avoir sa place de manière normale, comme un élément incontournable de notre vie dans la ville.

L’art et la rue

Kid Paris. © Fred Mortagne.

La place de l’art dans la rue n’a jamais été évidente. Souvent, on a reproché au Street Art, aux graffeurs, de marquer un territoire sans que soit autorisée cette « signature ». Pendant très longtemps, ça a été sur le côté, ça a été illégal, ça a été pourchassé, ça n’a pas été bien vu !
Le Street Art a marqué un moment, un tournant dans l’art et influencé les formes d’expression artistique dans les rues de nos villes. Aujourd’hui, le graffiti est devenu un élément incontournable de la nouvelle histoire de l’art et évidemment de l’art urbain. Dans les mégalopoles, on voit que la marque de l’humanité s’exprime à travers des collages, des peintures, des tags. Des prises de parole artistiques sur les murs et les sols de nos rues, une façon de prendre le pouvoir, avec toujours de nouveaux lieux à investir, de nouveaux messages à faire passer et qui permettent aux gens de revenir à la rue, ce lieu de liberté, de rencontre et de partage.
Aujourd’hui, les choses ont tellement changé que l’art dans la rue s’est même parfois institutionnalisé, de nombreuses villes accueillant des artistes pour des interventions sur les supports urbains !

La street food

Man in between ice creams. © Fred Mortagne.

Depuis des années, la street food, est un incontournable dans la ville : elle fait partie des nouveaux modes de restauration. Ici on est à Hambourg, mais c’est la même chose aux quatre coins du monde. De New York à Paris, de Tokyo à Rio ou Marrakech, partout dans le monde, la street food a pris un essor considérable et est devenue fantastique. Elle produit des choses incroyablement bonnes et, en même temps, parfois, dans les points de ventes, les installations de rue, on peut être dans du cheap voire dans du mauvais goût.
La rue, c’est aussi cet espace où on peut chercher à avoir du plaisir, en trouvant des nourritures terrestres, à toute heure de la journée et parfois de la nuit. Glaces, kebabs, hot dogs, autant de manières de se connecter à l’autre, de se réunir et de partager différentes cultures !

Le sens / dépasser les limites

Osaka bike. © Fred Mortagne.

La rue, le sens, la direction : où va-t-on réellement ? La signalétique de rue nous guide, parfois nous interpelle, elle peut même nous perdre. Ici, on dirait presque une araignée ! Et il y a ce cycliste, libre d’aller d’un point à un autre avec son vélo, qui traverse les files, qui franchit une ligne… dépasse les limites, s’affranchit des codes !
En effet, est-ce que vous allez toujours dans le sens dans lequel on vous dit d’aller ? Souvent l’individu et le collectif ont envie d’aller dans l’autre sens, le sens inverse, à contre-sens.
Les effets de pouvoirs, de contre-pouvoirs, de limites, de cadres, de normes, qu’on respecte, qu’on déborde, qu’on franchit, c’est pour moi ce qui caractérise vraiment cette street culture dont je suis un passionné. Il y a cette envie énorme de liberté, mais on sait qu’on est dans un cadre et que c’est impossible d’y échapper… Et en même temps c’est à nous, individus, de toujours repousser les frontières !

Streetwear : la mode, la publicité et la rue

Francfort. © Fred Mortagne.

Dans la rue, le style, la mode, le luxe, l’image et la publicité ont pris de plus en plus de place. On sait que le streetwear, c’est le nouveau luxe : on en voit la preuve à travers les images qui tapissent nos rues, avec les codes de la street. On vit dans un monde où le luxe a beaucoup préempté le territoire et notamment la ville et ses rues, remplies de pubs. Pour les campagnes de marques qu’on peut qualifier de luxe par rapport aux gens qui vont acheter ces produits, mais aussi par rapport à la culture street qui les caractérise, la rue est devenue essentielle : tour à tour source d’inspiration, catalogue XXL, défilé de mode à ciel ouvert !
On peut questionner l’ironie de ces images qu’on nous impose dans les rues à travers la publicité, qui sont parfois pesantes. Derrière ce papier glacé, au-delà des intentions mercantiles, il y a aussi une forme de culture street, l’évocation de savoir-faire, l’expression de plein de métiers, de certains points de vue. Une autre forme de pouvoirs et de contre-pouvoirs…

Scènes de rue

Stripes woman Milan. © Fred Mortagne.

La street culture, la culture de la rue, ce sont aussi parfois des scènes qui sont drôles. La rue, c’est dur, c’est bruyant, il y a parfois du stress… mais il y a aussi des moments de poésie et d’inattendu.
La rue et sa culture c’est toute cette co-présence d’humains (et d’animaux !), de passé et de présent, la manière/les façons de se retrouver tous et de vivre ensemble dans un même espace. Avec des surprises et des scènes qui nous font sourire… et nous fabriquent des souvenirs, une forme de mémoire collective.

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