La Fête des voisins
Un placebo contre la solitude urbaine ?

La Fête des voisins est de ces évènements qui transforment l’ambiance urbaine par petites touches : ici on a disposé des chaises et un grill devant l’entrée d’un immeuble, là une table est dressée dans une cour intérieure. Par leur synchronisme, ces micro-évènements forment un tout supérieur à la somme de ses parties. S’inscrivant dans une attention croissante pour la convivialité et pour ce qui rend la vie sociale urbaine non seulement possible, mais aussi agréable, cette tradition a vu le jour à la fin des années 1990 en France. Depuis, elle ne cesse de gagner de nouveaux adeptes et de s’internationaliser. Comment comprendre le succès de ce rituel contemporain ? Quelles formes de convivialité met-il en scène, et comment affecte-t-il nos manières de vivre ensemble ?
Écrire sur la Fête des voisins, c’est prendre le risque de passer pour un rabat-joie. En effet, le récit fondateur de cet évènement n’a rien de joyeux. Son créateur explique en avoir eu l’idée après le décès d’une personne âgée, découverte quatre mois plus tard à son domicile. Repli sur soi, individualisme et solitude : tels sont les maux dont souffriraient nos sociétés urbaines. Chaque année, pourtant, à la fin du mois de mai ou au début du mois de juin, des citadin·es se retrouvent en bas de leur immeuble, ou dans leur rue, pour partager un verre ou un repas. D’apparence anodine, la Fête des voisins aurait une fonction thérapeutique, ou du moins c’est ainsi que ses promoteurs aiment à la présenter. Il s’agit non seulement de célébrer le voisinage, mais aussi de soigner et de restaurer les liens qui devraient unir les résident·es d’un même immeuble, d’une même rue, voire d’un même quartier.
Derrière l’ambiance festive et conviviale se terre une crainte quant à notre capacité à vivre ensemble. La Fête des voisins trouverait donc sa place parmi les rites que Durkheim nommait « piaculaires », terme se rapportant à l’idée d’expiation. Il observait par exemple que « lorsqu’un individu meurt, le groupe familial auquel il appartient se sent amoindri et, pour réagir contre cet amoindrissement, il s’assemble[1] ». Rapprocher la Fête des voisins des rites funéraires tient bien sûr de la provocation, mais cela éclaire l’ambigüité de cette fête qui associe légèreté et gravité, effervescence et quotidienneté, optimisme par rapport au succès de la fête et pessimisme quant à la santé du tissu social.
De tels paradoxes existent dans tous les rituels, raison pour laquelle les anthropologues et les sociologues s’y intéressent tant. À la fois objet d’étude et outil analytique, la ritualisation des pratiques humaines révèle certaines structures, normes et valeurs d’un groupe social. Les sciences sociales débattent essentiellement de la question suivante : les rituels concourent-ils à légitimer voire à renforcer les structures et les rapports de pouvoirs existants, ou contribuent-ils au contraire à les subvertir ? La Fête des voisins, que j’ai eu l’occasion d’étudier dans mon enquête à Genève en 2015 et 2016, suggère que les deux fonctions coexistent[2].
S’il y existe d’innombrables modes de cohabitation entre citadin·es, la Fête des voisins met en scène une norme de « bien vivre ensemble », qui implique d’octroyer une attention particulière aux personnes vivant à proximité, de converser avec elles, d’échanger des services et même de partager un verre ou un repas, comme le veut la (nouvelle) tradition. Son succès suggère une large adhésion à cette norme du « bien vivre ensemble ». Chaque année, les médias se félicitent du nombre de participant·es – qui se comptent en millions – et du nombre croissant de villes ou de pays à se réapproprier cette invention française. Même si son institutionnalisation est récente, cette fête colle à merveille avec l’idée d’un particularisme culturel : un mode de vie festif et joyeux dans lequel l’apéro symbolise la convivialité et le vivre-ensemble à la française.
L’idée que le « vivre ensemble » ou la cohésion sociale reposerait sur des rapports de voisinage conviviaux et sur des solidarités locales a cependant des implications plus profondes. Bien sûr, cette hypothèse n’implique pas de se désintéresser des ressorts structurels de l’exclusion (chômage, discrimination, inégalités de santé…) et des politiques de protection sociale. Elle suggère néanmoins une responsabilité que les habitant·es endosseraient individuellement en tant que voisin·e. Aux côtés de « la famille » et de l’État, le voisinage porterait donc une mission de socialisation et de prévention que les discours autour de la Fête des voisins viennent rappeler. Ancien élu UMP considéré comme le créateur de l’événement, Atanase Périfan y voit une nécessité : « Imagine-t-on le coût humain et financier pour la collectivité si elle devait faire face, seule, à ces situations, et tenter de réintégrer des personnes après une chute sociale rapide et violente[3] ? » Cette perspective aide à comprendre pourquoi l’événement reste autoorganisé par les habitant·es, tout en étant soutenu par les pouvoirs publics locaux qui offrent généralement un soutien logistique et des moyens de communication.

Les enquêtes sociologiques montrent pourtant que les relations de voisinage sont relativement stables (du moins au cours des quarante dernières années en France) mais aussi inégalitaires. L’enquête « Mon quartier, mes voisins » menée en 2017 et 2019 montre que les sociabilités et solidarités locales sont les plus développées dans les quartiers centraux, bourgeois et gentrifiés[4]. Les relations de voisinage sont moins dynamiques dans les quartiers populaires et c’est là aussi où la participation à la Fête des voisins est la plus faible. Dans l’ensemble des quartiers étudiés dans le cadre de cette enquête, cependant, les sociologues notent que cette fête ne concerne qu’un noyau d’habitant·es : 12 % s’y rendent chaque année – surtout des personnes aisées, diplômées et propriétaires – et 64 % n’y participent jamais.
Comment expliquer ces différences ? Les rapports de voisinage peuvent être compris comme un système d’échange où circulent des biens, des conseils, de l’attention. La Fête des voisins le montre bien : sur le buffet se mesurent la générosité des participant·es et leurs compétences culinaires. Lors de mon enquête à Genève, j’ai entendu des commentaires sur un voisin soupçonné d’être venu à la Fête les mains vides. Une habitante âgée m’a aussi expliqué renoncer à participer parce qu’elle ne pouvait plus cuisiner et ne se voyait pas apporter un mets acheté au supermarché. Là où prévaut la norme de réciprocité, celles et ceux qui ont moins à donner reçoivent aussi moins. Cela ne signifie pas que l’altruisme n’existe pas et que l’être humain est calculateur et froidement rationnel. Cependant, il est parfois difficile de recevoir, particulièrement quand on pense avoir peu à donner. Certaines personnes s’arrangent donc pour ne pas se retrouver dans ce type de situations.
Pour autant, la faiblesse des relations de voisinage ou le manque de participation à la Fête des voisins ne signifie pas forcément le règne de l’anonymat et de la solitude. D’une part, les relations de voisinage peuvent être cordiales et paisibles, sans déboucher sur des invitations, des échanges de services et des fêtes. Les relations peuvent rester latentes et ne s’activer que si l’occasion ou le besoin se présente. Après tout, la Fête des voisins montre bien comment le temps d’une soirée, les liens peuvent s’activer et se resserrer, avant de revenir à leur état initial le lendemain. D’autre part, le voisinage n’est qu’une source de sociabilité et de solidarité parmi d’autres et il n’y a pas de raison de penser qu’elle est un dernier recours pour les esseulé·es. Certes, certaines personnes sont contraintes dans leur mobilité, mais leurs rapports de voisinage peuvent alors être empreints de cette contrainte. La proximité peut être une ressource, mais peut aussi provoquer un sentiment de contrôle, d’étouffement, d’envahissement particulièrement pénibles pour les personnes en position de vulnérabilité et de dépendance.
Pour revenir à la question du rôle des rites, il semble que la Fête des voisins reproduise plus qu’elle n’ébranle les structures et les inégalités sociales. Y participent surtout les personnes déjà les plus actives dans leur voisinage, qui sont par ailleurs statistiquement plus souvent aisées, diplômées et entourées. Les personnes qui ont des ressources à engager dans les relations de proximité en retirent probablement davantage. Par ailleurs, l’effervescence de la Fête ne semble pas transformer durablement les manières d’être ensemble. Le cadre rituel demande à la fois un relâchement propre à la fête et un maintien – dans une certaine mesure – des normes et des codes habituels. Comme me le faisait remarquer un participant à Genève : « Sur le moment, on se tutoie, c’est une belle ambiance et puis après, on revient un petit peu sur ses pas, si je puis dire ».
Les causes de la solitude et de la précarité étant extérieures au domaine du voisinage, s’y confronter demande de porter son attention au-delà du périmètre de l’immeuble ou du quartier. Comme le rappelle le sociologue Luca Pattaroni, composer de nouvelles formes d’être ensemble – ce qu’il nomme « revoisiner » – impliquerait de remettre en question les logiques de rentabilité qui guident l’organisation de l’espace et du temps. Dans le domaine de la production spatiale, celles-ci conduisent notamment à séparer strictement les espaces publics et privés, au détriment d’espaces intermédiaires hospitaliers aux usages les plus divers. Dans le domaine de l’organisation du temps et du travail, les principes d’efficacité et de performance nous donnent l’impression que le temps s’accélère et se raréfie, ce qui nuit aux rapports sociaux[5]. Ces deux exemples suggèrent que les rapports de voisinages s’inscrivent dans un contexte large et complexe, et ne se résument pas à une question de volonté d’aller vers l’autre. La Fête des voisins compense en partie le manque d’opportunités de contacts, mais elle n’a ni les moyens ni l’ambition de remédier aux causes structurelles de la précarité et de la solitude.
En ce sens, la Fête des voisins est un placébo davantage qu’un remède : son contenu est anodin, et pourtant la formule a une certaine efficacité. On s’y rencontre, on s’y informe. En d’autres termes : on se familiarise avec le voisinage, ses visages et ses normes. J’ai observé d’ailleurs que ces dernières y sont aussi explicitées et négociées : en conversant à propos des petits accrochages du quotidien, on esquisse collectivement les contours du « bon voisinage ». La sociologue Sarah Demichel-Basnier a assisté à une Fête entre locataires d’un immeuble HLM qui s’est transformée en « réunion de copropriété » et a débouché sur une lettre envoyée au service du logement de la municipalité[6]. Les scripts qui guident le déroulement du rite n’en déterminent donc pas totalement le cours et les aboutissements. Plus fondamentalement, comme l’ont montré les anthropologues, le rite tend un miroir à celles et ceux qui y participent, leur permettant de se voir dans une posture nouvelle. Ce miroir est parfois magnifiant, renvoyant aux participant·es l’image rassurante de citadin·es capables de se rassembler, ne serait-ce que le temps d’une soirée. De quoi s’apaiser pour mieux réorienter son regard vers les conditions qui permettraient de « revoisiner » ?
[1] | É. Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, PUF, 1912, p. 532.
[2] | M. Felder, « La Fête des voisins: Un rituel conjuratoire ? », Métropolitiques.eu, 2020, https://www.metropolitiques.eu/La-Fete-des-voisins-un-rituel-conjuratoire.html.
[3] | A. Périfan, D. Maciel, A. Richard, Découvrir en l’autre un frère, revue Projet, 2012, 329, 22-29, https://doi.org/10.3917/pro.329.0022.
[4] | J.-Y. Authier, J. Cayouette-Remblière, L. Bonneval, E. Charmes,
A. Collet, J. Debroux, L. Faure, C. Giraud, K. Pietropaoli, I. Mallon, A. Santos, H. Steinmetz, Les formes contemporaines du voisinage. Espaces résidentiels et intégration sociale, Centre Max Weber – Ined, 2021, p. 718, https://hal.science/hal-03264558.
[5] | L. Pattaroni, Revoisiner. La dimension hospitalière du monde, Faces – Journal d’architecture, 2022, 80, p. 4-12.
[6] | S. Demichel-Basnier, La convivialité : instrument du bien vivre ensemble dans les quartiers populaires ? Revue du MAUSS, 2021, 57, p. 260-272. https://doi.org/10.3917/rdm1.057.0260.