La fragmentation ethno-raciale dans 5 villes américaines
Dépasser l'opposition ghetto noir vs banlieue blanche
L’enjeu de la fragmentation dans les villes des États-Unis
Alors qu’elle atteignait un maximum dans les années 1990, la ségrégation ethno-raciale baisse indéniablement dans les villes des États-Unis : la mixité est plus importante, dans les centres comme dans les banlieues (suburbs), allant de pair avec une tolérance plus grande entre les groupes et des discriminations moins importantes. De sorte qu’un tournant scientifique s’opère dans la géographie nord-américaine avec des travaux qui s’intéressent moins à la ségrégation qu’à la mixité ethno-raciale (Duroudier, 2018).
Cependant, la ségrégation est loin d’avoir disparu, et les fractures socio-spatiales sont plus nombreuses et intenses en lien avec la métropolisation et l’essor des minorités ethniques (ib.). Ces ruptures ont par ailleurs un statut ambigu : elles sont souvent suggérées, parfois clairement affirmées, dans les travaux sur certains types de quartiers (le ghetto afro-américain, les communautés fermées, les enclaves ethniques comme Little Italy ou Chinatown). Mais elles demeurent peu étudiées à une échelle plus large. Pourtant, ces discontinuités ont une importance sociologique et géographique (François, 2002) : elles contribuent fortement à la fabrique de la ville à travers les perceptions, les discriminations, les pratiques et les stratégies des habitants. Elles ont ainsi un rôle déterminant sur les interactions sociales et spatiales, les opportunités et les trajectoires des habitants.
Dans cette perspective, l’analyse géographique vise à identifier les ruptures à l’échelle de la ville pour délimiter les quartiers homogènes et comprendre les relations sociales qui s’établissent au sein de ces quartiers.
L’analyse page suivante, présente l’exemple des appartenances ethno-raciales dans 5 villes intermédiaires (entre 1 et 4 millions d’habitants) des États-Unis en 2020[1] : Pittsburg, New Orleans, Austin, Raleigh et Seattle.
Dans ces 5 villes, 6 types de quartiers se distinguent selon le poids des groupes ethno-raciaux (fig. 1). Les profils 1 à 4 décrivent diverses situations de mixité : les profils 1 et 2 sont à majorité blanche avec différents groupes minoritaires, alors que les profils 3 et 4 sont plus mixtes avec des Blancs qui ne sont pas majoritaires. Au contraire, les profils 5 et 6 sont beaucoup plus ségrégés (respectivement pour les Blancs et pour les Noirs), correspondant davantage aux profils hérités du XXe siècle.
Méthodologie
Les données proviennent des recensements décennaux de 1980 à 2020. Dans la littérature nord-américaine, par convention, les appartenances ethno-raciales sont ventilées en 5 principales catégories : Noirs non hispaniques, Blancs non hispaniques, Asiatiques non hispaniques, Hispaniques, et autres non hispaniques (Pacifique, Indiens d’Amérique, Inuits, multi-appartenances, etc.). Dans le recensement, d’une part ces appartenances sont déclaratives, et d’autre part la catégorie hispanique ne relève pas d’une appartenance en tant que telle mais plutôt d’une caractéristique culturelle. Ces appartenances sont agrégées à l’échelle locale des block groups (800 habitants en moyenne).
L’analyse des profils ethno-raciaux des quartiers de ces 5 villes repose sur une typologie statistique permettant d’identifier différents profils de quartier. Une partition en 6 profils permet de résumer 71 % de l’information. Ces profils sont décrits dans la figure 1, le tableau 1, et cartographiés (figure 2).
Enfin, la fragmentation et les discontinuités à l’échelle locale sont mesurées par un indicateur de dissemblance : la somme des différences de poids des groupes en pourcentages sur les limites communes entre les block groups. La valeur finale varie entre 0 (aucune différence) et 200 points (les deux block groups voisins sont totalement différents). L’intensité de la séparation est représentée par des lignes d’épaisseur proportionnelle et superposée aux résultats de la typologie (fig. 2), alors que les dissemblances faibles, inférieures à 40 points, ne sont pas figurées.


Pittsburgh : la ville classique
Pittsburgh en Pennsylvanie compte 1,9 million d’habitants en 2020, dont 82 % de Blancs et 9 % de Noirs. Ville encore très industrielle, Pittsburgh compte près de 79 % de ses block groups ayant une ségrégation forte des Blancs, et près de 9 % avec une ségrégation des Noirs. La forme de la ville correspond tout à fait au modèle classique de la ville américaine avec de vastes suburbs blanches ceinturant un ghetto noir central par une forte discontinuité ethno-raciale.

New Orleans : la ville fragmentée
Située dans le delta du Mississippi, New Orleans est une aire métropolitaine de 1,3 million d’habitants en 2020. Les Blancs composent 49 % de la population et les Noirs plus de 32 %, quand les Hispaniques forment environ 12 %. La ville est marquée par une très forte ségrégation, notamment pour les Noirs et les Blancs.
Avec Pittsburgh, New Orleans est la ville la plus ségrégée avec un fort poids des profils 5 et 6. New Orleans présente une situation plus originale, fragmentée en damier : près de 33 % des block groups sont ségrégés pour les Blancs et 38 % pour les Noirs, et la cartographie de la ville montre une alternance rapide de ces deux types de quartiers par des discontinuités intenses.
Austin et Raleigh : les villes recomposées
Austin, dans le Texas, compte 2,3 millions d’habitants en 2020. La ségrégation y est globalement assez modeste, hormis pour les Hispaniques (32 % de la population).
Austin se distingue par des quartiers de mixité des Blancs et des Hispaniques (profil 4) qui forment un arc du centre vers les périphéries sur toute la moitié orientale de l’aire métropolitaine. De plus, près d’un quart des block groups témoignent d’une diversification ethnique avec une mixité moyenne entre une majorité de Blancs, des Noirs et des Hispaniques.
Raleigh, capitale de Caroline du Nord de 1,4 million d’habitants en 2020, a un profil de ségrégation assez similaire à Pittsburgh, mais la ségrégation des Noirs y est moindre alors que celle des Asiatiques est la plus forte. De plus, le poids relatif des Blancs est moindre (58 % de la population) et les autres groupes bien plus importants (18 % de Noirs, 7 % d’Asiatiques et 12 % d’Hispaniques).
Raleigh apparaît comme une ville plus complexe : les quartiers ségrégés blancs représentent encore 45 % du total, mais il y a également une diversité de profils de quartiers. Les quartiers de forte ségrégation des Noirs ne sont pas très nombreux et sont regroupés dans le centre-est de la ville, dans ce qui constituait le ghetto historique. À proximité de ces quartiers se localisent 11 % de block groups de mixité entre Blancs, Noirs et Hispaniques, et plus largement une grande partie de l’Est de l’aire métropolitaine. Le fait remarquable de ces quartiers est la disparition nette de la frontière historique du ghetto noir, qui était marquée par une discontinuité circulaire extrêmement forte. À Raleigh, les discontinuités plus nombreuses et d’intensité moyenne se sont déportées sur les contours d’autres quartiers, dans l’Ouest de l’agglomération, en lien avec le regroupement d’Hispaniques et d’Asiatiques.

Seattle : la ville faiblement ségrégée
Enfin, Seattle est la plus grande ville du quart nord-ouest des États-Unis avec 4 millions d’habitants en 2020, dont 58 % de Blancs, 16 % d’Asiatiques et 11 % d’Hispaniques. Pour cette taille, son niveau de ségrégation est faible.
Tout comme Austin et Raleigh, Seattle illustre bien l’évolution des configurations spatiales dans les villes plutôt peu ségrégées. En effet, l’essentiel de l’aire métropolitaine est composé soit de quartiers à dominante blanche mais comportant une certaine mixité des autres groupes (52 % des block groups), soit de quartiers de mixité entre Blancs et Asiatiques (36 %). Les quartiers de ségrégation des Blancs se trouvent notamment dans les périphéries les plus rurales. La ville s’organise selon une logique concentrique : le centre se caractérise par une forte mixité et celle-ci tend à diminuer avec l’éloignement au centre. Les discontinuités sont rares et d’intensité modeste par rapport aux autres villes, témoignant d’un processus de diversification ethno-raciale généralisé et diffus des espaces urbains dans la ville.

En synthèse
Ces résultats sont intéressants à plusieurs égards. D’une part, ils montrent la désuétude du modèle classique de la ville américaine qui ne peut désormais plus se limiter à une frontière entre ghetto noir et banlieue blanche, du fait de la multiplicité des configurations de la ségrégation et de la fragmentation des villes intermédiaires. D’autre part, la diversification ethno-raciale et la diminution de la ségrégation s’accompagnent de formes socio-spatiales plus complexes, plus fragmentées, qui interrogent la cohésion des villes et les modes de faire société au-delà des poncifs de l’analyse des villes américaines.
[1] |Cet article synthétise des résultats analysés plus longuement dans les références bibliographiques. En particulier, les figures sont tirées de Duroudier, 2023b.