La Garonne, trait d’union
Entretien avec Didier Coquillas-Sistach
Docteur en histoire, Didier Coquillas-Sistach est en charge des questions archéologiques et environnementales au sein de Terre & Océan. Cette association universitaire, créée en 1995, propose des actions de médiation, de pédagogie et de tourisme culturel autour des sciences, de l’environnement et de l’histoire auprès de différents publics. Ses terrains de prédilection sont les fleuves (Garonne et Dordogne), les estuaires dont celui de de la Gironde, les littoraux et le bassin d’Arcachon.
Autant un trait d’union qu’une spécialité locale construits par l’histoire et la géographie

La Garonne et ses affluents construisent-ils un territoire homogène qui signifie quelque chose dans le Sud-Ouest français ?
Rappelons d’abord que le bassin versant de la Garonne recouvre un immense espace que l’on a appelé l’« isthme gaulois » entre l’Atlantique et la Méditerranée, comprenant des affluents aussi importants que ceux du Lot et du Tarn, lesquels prennent leur source dans le Massif central. Les climats, la végétation et les paysages y sont cependant variables puisque l’on ressent fortement l’influence océanique à Bordeaux, alors que Toulouse a déjà des ambiances plus méditerranéennes. Le parcours du fleuve est cependant né d’un malentendu puisque les Gaulois, et les Romains qui l’ont avalisé ensuite, ont situé la source de la Garonne dans les Pyrénées alors que le tracé le plus long remonte aux sources du Tarn (85 km de plus que la version pyrénéenne). Toulouse et Bordeaux n’auraient donc jamais dû être sur le même fleuve !
Au-delà de ce bassin hydrographique, les cours d’eau ont-ils aussi joué un rôle de délimitations spatiales au cours de l’histoire ?
Depuis l’époque gauloise, la Garonne a servi de frontière nord-sud entre différentes cultures. Comme Camille Jullian le définit, le terme primitif qui a donné son nom à la Gironde signifie « frontière ». L’estuaire définit de fait une limite naturelle et administrative entre l’Aquitaine et la Saintonge. Ce vocable va même s’imposer progressivement et voler celui de Garonne au fleuve qui se voit perdre son nom en arrivant dans son estuaire (cas unique en Europe). Encore aujourd’hui, au nord de l’estuaire, on parle français tandis qu’au sud, à partir de Bordeaux et dans l’ensemble du Val de Garonne, on parle occitan.
Dans ce vaste territoire, comment ce lien qu’est la Garonne rapproche-t-il Bordeaux et Toulouse ?
Les relations entre les deux métropoles ont toujours existé même si leur intensité a pu varier au cours de l’histoire. Elles ont connu quelques vicissitudes lorsque des avantages ont été octroyés à l’une ou à l’autre. Cependant, les liens économiques n’ont jamais cessé et sont perceptibles depuis la fin de la Préhistoire : la Garonne est utilisée pour le transfert de matériaux. Dès l’âge du Bronze, de Toulouse à Bordeaux, le fleuve permet l’échange du cuivre et de l’étain. À l’époque gauloise, puis romaine, le fleuve permet encore la circulation de grande ampleur de céramiques, d’or (provenant du val d’Aran à la source de la Garonne), de matériaux de construction et de produits agricoles. Au Moyen âge, l’axe fluvial facilite le transport des céréales, des draperies, du bois, du pastel, du marbre et du fer (qui sera ensuite envoyé vers les chantiers navals de l’Atlantique). À partir de Bordeaux, c’est notamment du sel marin (provenant des côtes charentaises et médocaines) et des produits de la mer qui partiront vers Toulouse, puis des produits coloniaux (café, cacao, coton) entre les XVIIe et XIXe siècles. Ainsi, les deux villes ne pouvaient vivre l’une sans l’autre.
Dans ce contexte, comment fonctionnait la navigation sur le fleuve ?
La navigation sur l’essentiel du cours de la Garonne ne pouvait être qu’intermittente. Elle n’était effective qu’environ trois mois par an, entre hiver et printemps, et uniquement de l’amont vers l’aval. De telle sorte qu’une fois arrivés à destination, les bateaux ne faisaient pas le voyage inverse et étaient démontés pour qu’on récupère ou qu’on vende le bois. Les déplacements vers Toulouse, de l’aval vers l’amont, se faisaient, quant à eux, dans la vallée, mais plutôt en suivant les axes terrestres. Ce mode de transport s’avérait moins efficace, mais indispensable au regard des enjeux économiques. C’est le cas par exemple du sel marin qui, à cause de sa forte valeur, était remonté vers Agen et Toulouse à dos de mulets.
Afin de compenser ce manque de régularité du débit d’eau, la création d’un canal a fini par s’imposer. L’histoire a véritablement commencé avec la construction, par Pierre- Paul Riquet, du canal du Midi entre Sète et Toulouse, achevé en 1681. On doit divers aménagements et extensions à Vauban et Loménie de Brienne entre la fin du XVIIe siècle et durant le XVIIIe siècle. Mais, à partir de 1839, l’ingénieur Jean-Baptiste de Baudre lance le creusement du canal latéral à la Garonne entre Toulouse et Castets-en-Dorthe, en Gironde. Napoléon III en donne la concession à la Compagnie des chemins de fer du Midi, et le canal est inauguré en 1856… en même temps que la ligne ferroviaire. Les deux ouvrages se font rapidement concurrence pour le fret et la priorité sera donnée au chemin de fer. Pour autant, la jointure entre Atlantique et Méditerranée est faite avec l’aboutissement de ce grand « canal des deux mers », qui s’articule autour du port de l’Embouchure à Toulouse. Bordeaux et Toulouse sont alors directement reliées.

Les Toulousains et les Bordelais ont-ils eu des pratiques distinctes à l’égard de ce fleuve qui traverse leurs deux territoires ?
Les rapports au cours d’eau diffèrent. Les Toulousains n’ont jamais coupé avec le fleuve, gardant des quais et des berges praticables devenus lieux de promenade. À Toulouse, le fleuve est appelé « Garonne », sans article. Il y est désigné presque comme une personne. Le lien est même plus direct et intime puisque l’eau que les Toulousains boivent au robinet provient en partie du fleuve alors qu’à Bordeaux elle est puisée dans des nappes profondes hors de l’agglomération.
Dans la capitale aquitaine, le lien est moins fusionnel. Bordeaux a dû inventer un miroir d’eau pour se regarder alors qu’à Toulouse ce miroir est naturel. Il y a même eu, à une époque plus récente, comme un « désamour » à l’égard de cette eau, moins avenante, brune et opaque. Bordeaux est au bout de l’éventail de ce grand réseau hydrographique. La Garonne y a accumulé les eaux et les terres dissoutes du Tarn, du Lot, du Gers, de la Baïse. On y retrouve tout autant des particules provenant des terres de l’Ariège et de l’Aveyron que des remontées salées des marées de la Gironde transformées en bouchon vaseux. La proximité du littoral marque fortement cette influence océanique sur cette partie du fleuve, au point que le domaine public maritime se déploie jusqu’au port de la Lune. Jusqu’au début du XIXe siècle, on ne parlait pas de la Garonne à Bordeaux, mais on utilisait le terme « mer », aussi bien pour la Garonne que pour la Dordogne. Dans les textes anciens, les noms des lieux renvoient plus vers cette notion d’« isthme de mer » : la vieille cité de Bourg-sur-Gironde a longtemps été appelée Bourg-sur-Mer. On trouve encore la porte de la Mer à Cadillac ou à Libourne…
Ces différences ont-elles pu avoir des impacts sur la façon dont l’espace a été aménagé tout le long du fleuve ?
Entre Toulouse et Langon, les esprits sont toujours marqués par une certaine peur des crues. Celle de 1875 a notamment marqué l’inconscient collectif ; ainsi que la centennale de mars 1930 qui a dévasté une partie du Tarn-et-Garonne et du Lot-et-Garonne, alors qu’elle a eu des effets plus mesurés en Bordelais. À Toulouse, les berges sont utilisées pour les loisirs, mais pas le fleuve en lui-même : on garde une certaine méfiance de l’eau, une distance respectueuse. Le tourisme fluvial mobilise beaucoup plus les différents canaux. Cette curiosité « riveraine » tend pourtant à prendre de l’essor. À Grisolles, par exemple (à 30 km au nord de Toulouse), les berges de la Garonne sont aménagées en circuits de découverte qui favorisent les vocations environnementale et touristique du site. À Bordeaux, on semble avoir davantage peur de l’eau, qui vient de l’océan et des marées exceptionnelles, que des crues du fleuve, qui viennent de l’amont. Le tourisme fluvial y est aujourd’hui puissant et il constitue un élément notable de l’économie bordelaise…
Cependant, sur tout son parcours, la qualité environnementale du fleuve doit être surveillée, et cela dans les deux sens du courant. On a vu les saumons quasiment disparaître du cours d’eau, bloqués par les installations industrielles du cours en amont de la Garonne. De même, les huîtres et autres coquillages de l’estuaire sont devenus impropres à la consommation dans les années 1970 à cause d’une pollution historique au cadmium venue du bassin industriel de l’Aveyron, via les eaux du Lot et de la Garonne. Ces paramètres confirment bien que le bassin de la Garonne constitue un bien commun dont la conservation et la gestion ne peuvent être que collégiales et n’échappent à personne. Et là, Bordeaux et Toulouse, mais aussi toutes les cités du val de Garonne, sont intimement liées.
Enfin, au-delà des liens que le fleuve a pu tisser entre les métropoles, comment le passage d’un territoire à l’autre se fait-il, selon vous ?
On pourrait peut-être identifier une limite entre « pays », ou aires d’influence, toulousains et bordelais au niveau de la confluence du Tarn et de la Garonne. Moissac, commune sur le Tarn proche de sa confluence avec la Garonne, à 70 km de Toulouse, regarde déjà vers Bordeaux. Cette zone est à la croisée de plusieurs influences (Quercy, Gascogne et Guyenne), à la « croisée des chemins » comme les Moissagais se plaisent à le revendiquer, et très loin en « marge » de la métropole toulousaine. La création du département Tarn-et-Garonne décidée par Napoléon est un découpage administratif purement artificiel, fait du détachement de parties de l’ensemble des provinces circonvoisines sur la frontière du Toulousain et de l’Aquitaine. Loin d’être une zone frontière, cet « espace » constitue un trait d’union amené à rassembler les deux métropoles et les deux régions.

L’agence de l’eau Adour-Garonne est un établissement public de l’État créé par la loi sur l’eau de 1964, qui agit à l’échelle du double bassin hydrographique, sous l’égide du Comité de bassin. S’inscrivant dans des politiques européenne et nationale, elle a pour missions de lutter contre la pollution et de protéger l’eau et les milieux aquatiques, notamment grâce à des outils de planification (Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux). Organisme disposant de ressources fiscales propres en percevant des redevances, elle attribue aussi des aides financières avec un objectif d’équilibre entre les ressources et les utilisations de l’eau. Elle mène par ailleurs des actions de connaissances (gestion des données sur l’eau), de recherches (prospectives) et d’information et de sensibilisation des publics.
Le Smeag (Syndicat mixte d’étude et d’aménagement de Garonne) est un syndicat mixte ouvert constituant un Établissement public territorial de bassin (EPTB), créé en 1983. Il a été désigné en 2012 par la Commission locale de l’eau (Cle) comme structure porteuse de l’animation et de la réalisation des études du Sage (Schéma d’aménagement et de gestion des eaux). Il regroupe les régions Nouvelle-Aquitaine et Occitanie, ainsi que les départements de la Haute-Garonne, du Tarn-et-Garonne, du Lot-et-Garonne et de Gironde.