La rue en partage

Je me souviens que, quand j’étais petit, à l’instar des autres enfants, j’allais tout seul à l’école. Mon école – une école communale des années 1950 à Paris – présentait une enceinte sévère où régnait une discipline stricte. Cependant loin de se réduire à un enfermement, l’école avait pour moi une dimension autre : elle était aussi synonyme d’évasion et de découverte. Cela était dû pour une grande part à ces moments précieux où j’allais « tout seul » à l’école, par les rues, et où je pouvais à ma guise observer mille facettes ou éclats de la vie de mon quartier. Ces rues faisaient d’une certaine manière pour moi partie de l’école, elles en étaient des prolongements irriguant un terroir accueillant : dehors j’étais bien « chez moi ». L’école refermée sur elle-même en était transformée. Le bâtiment sévère de cette école, enserré entre un trottoir et une cour intérieure asphaltée, balisée de quelques marronniers, où l’on se figeait au sifflet, était doté de ce qui lui manquait tant, une ouverture. Cette ouverture ne provenait pas de la suppression des portes et des enceintes. Elle provenait d’une qualité qu’offraient les rues. Une qualité qui s’avère essentielle pour la participation de chacun, en particulier des enfants, à la vie sociale informelle. L’école était sévère et fermée mais les rues étaient aimables et vivantes. Aujourd’hui si l’école est plus aimable, les rues sont devenues bien souvent sévères et fermées…
« De 1960 à nos jours, l’autonomie des jeunes et la longueur de leurs déplacements se sont réduites. Les enfants ne marchent plus seuls. Début 2017, l’a-urba et le Cefil (centre de formation de l’Insee à Libourne) ont mené une enquête sur les déplacements vers l’école primaire auprès de familles d’élèves de huit écoles à Bruges, à Libourne et à Saint-Aubin-du-Médoc. À Libourne, 50 % des élèves se rendent à l’école à pied tandis qu’à Bruges ou Saint-Aubin-de-Médoc, la voiture représente 73 à 81 % des déplacements vers l’école. 75% des parents utilisant leur voiture pour mener leur enfant
à l’école se rendent ensuite vers leur lieu de travail. 45 % des parents estiment qu’un enfant pourrait se rendre seul à l’école à partir du CM2 mais seulement 5 % le font (sans leurs parents ni frères et sœurs). »
Extraits de à l’école sans voiture, a’urba, 2018.
Des rues qui se ferment
Volets ou fenêtres demeurant fermés, rideaux tirés, portes d’entrée closes, équipées de digicode ou de portier vidéo, portails des cours et des porches occultés, clôtures dont on obture les ajours… Les immeubles ou maisons nouvellement construits nous confrontent souvent à des architectures rébarbatives voire hostiles : un paysage de portes de garage, de masques végétaux, de murs opaques continus. On longe des enclos calfeutrés, des rez-de-chaussée aveugles. On ne voit pas chez les gens, ils ne nous observent pas passer. Et on ne voit plus guère les passants, quand ils sont dans leurs voitures, vitres fermées, comme dans une bulle. Les riverains qui « donnent » sur la rue se ferment, ils ne présentent plus leurs visages, ils tournent le dos à la rue.
Une telle rue apparaît donc l’objet d’une fermeture généralisée, aux regards et aux échanges entre passants et riverains. Mais une fermeture très particulière : la rue n’est pas fermée à la circulation publique, bien au contraire… il ne s’agit que de circuler. La rue qui se ferme ainsi devient vite un désert plus ou moins encombré de voitures et de poubelles, une voie de circulation et de garage qui rime avec ennui. La parcourir n’est pas une promenade plaisante mais un déplacement fastidieux, il n’y a rien à voir. On ne se frotte presque plus aux intimités riveraines, qui se dissimulent hors de la vue et on n’est plus protégé par le réseau des regards des riverains qui auraient l’occasion de vous regarder passer.
De fil en aiguille la situation s’est dégradée, selon un effet « boule de neige » : si les automobilistes n’ont plus rien à attendre de la rue sinon que cela circule, pourquoi iraient-ils lentement, pourquoi auraient-ils des égards par rapport à ceux dont ils traversent l’habitat ? La circulation devient brutale et dangereuse pour ceux qui marchent à pied ou circulent à vélo et bruyante et hostile pour les riverains. En retour si les riverains n’attendent plus rien de la rue sinon qu’elle ne soit pas source de nuisances, qu’ils puissent simplement s’y garer et y sortir leurs poubelles, recevoir le courrier et les livraisons, si elle ne paraît plus faire partie de leur habitat, pourquoi auraient-ils des égards à son sujet ?
C’est une rue que les enfants n’aimeront pas parcourir pour aller ou revenir de l’école. Une rue où les parents seront inquiets de laisser leurs enfants aller tout seuls à l’école – crainte de l’accident, de mauvaise rencontre. Ils se sentiront obligés de les accompagner et tentés, même pour une courte distance, de prendre leur voiture, car ils n’apprécient guère eux-mêmes d’y marcher. Les riverains et les passants la désertent, la circulation devient bruyante et plus dangereuse. On n’a plus confiance dans les rues. Les enfants, on ne les entend plus guère, ils ont plus ou moins disparu. Comme les oiseaux dans les campagnes aspergées d’insecticides et d’engrais chimiques, comme les truites dans les rivières polluées. Ils sont de ce point de vue des témoins d’une altération en train de se produire, des « bio-indicateurs » .
Paradoxe du confinement : des rues désertes et néanmoins peuplées
Lors d’un confinement, chacun a pu en faire l’expérience, on assiste à ce fait paradoxal : on se retrouve dans des rues désertes et pourtant on sait que, juste derrière les façades, les gens sont bien chez eux, puisque confinés. Il n’y a personne, c’est désert et pourtant on sait que tout le monde est là…
Le très intéressant cahier que l’a-urba a consacré à « La ville au temps du Covid-19, une réflexion sur la non-intensité urbaine » (juillet 2020) analyse finement cette situation. La fermeture des rues que nous avons évoquée est bien mise en évidence par le confinement et exprimée dans cette phrase lapidaire :
«Une ville moyenne sous l’Occupation, genre Romorantin 1943, rideaux de fer baissés, volets fermés, voisins qui s’épient, dénonciations et affaires louches, tout ça bien caché à l’abri des persiennes. »
Mais pourquoi ne voit-on personne, puisqu’on n’est plus sous l’Occupation, pourquoi les gens ne sortent-ils pas devant chez eux, en respectant les distances sanitaires, puisque la rue est enfin disponible pour cela, vu qu’il n’y a presque plus de circulation ?
Les observations des collaborateurs de l’a-urba sont très parlantes. En voici quelques extraits : « Pas mal de personnes descendent fumer des cigarettes au pied de leur immeuble en s’asseyant par terre en engageant la conversation avec le/la voisin/e d’en face. Sympa.
Les jeunes enfants des voisins (une dizaine d’années) profitent des trottoirs pour faire du skateboard et de la trottinette. On joue au ballon sous ma fenêtre, on court de part et d’autre de la voie, etc. Mais cela n’est possible que si le trafic automobile se retrouve considérablement réduit. »
On commence donc à profiter de la rue comme d’un espace ouvert à autre chose qu’à la circulation…
«Il y a beaucoup moins de bruits dans la rue. Habituellement je ne peux pas ouvrir la fenêtre. Maintenant je l’ouvre tous les soirs ou même en journée.
Je vois des personnes parler depuis leurs fenêtres à des gens qu’ils connaissent et qui passent dans la rue. Il y a aussi des conversations de fenêtre à fenêtre de chaque côté de la rue.
Beaucoup plus de bruits de vie d’enfants jouant, de personnes discutant, faisant le ménage, les bruits de tables qui se débarrassent qui ont remplacé le bruit des voitures et des trams. Cela peut paraître anodin mais finalement cela donne de la vie et du mouvement qui n’est pas désagréable comparé à d’habitude où, la journée, personne n’a l’air d’être là.
En passant dans la rue, j’ai longé une haie qui bourdonnait d’abeilles. On redécouvre différents parfums. Présence plus marquée des chants d’oiseaux… » Les « bruits de vie » peu à peu reviennent dans les rues qui étaient bruyantes, mais silencieuses du point de vue « vie ». Les rues se rouvrent à la parole, aux sons, aux parfums de la vie.
Ces observations convergent vers un constat : la rue se ré-ouvre peu à peu, lentement. De « personne n’a l’air d’être là », on passe peu à peu à « sympa », « cela donne de la vie et du mouvement ». Des riverains ré-apparaissent, des enfants jouent, on se parle, les possibilités de rencontres et la qualité des égards mutuels qui se jouent dans les rues entre passants et riverains s’améliorent et contribuent à l’urbanité[1] de la rue.
On s’assoit dehors dans la rue devant chez soi, bien timidement au début, juste « par terre ». On ne pense pas à descendre sa chaise dans la rue ou l’on n’ose pas…
Sortir sa chaise dans la rue
À Bordeaux, dans une rue banale d’échoppes par exemple, imaginons que l’on trouve qu’il serait bon pour le moral de la population que chaque riverain confiné ne se retrouve pas claquemuré dans des espaces d’intimité sans relation aux autres. On pourrait estimer qu’il serait intéressant, tant pour les riverains confinés que pour les passants et l’ambiance de la rue, son urbanité, que les riverains qui le désirent puissent sortir dehors dans la rue devant chez eux sans pour cela devoir s’asseoir par terre, et donc qu’il serait intéressant d’autoriser les riverains à sortir pas seulement leur poubelle, mais par exemple une chaise pour lire, boire un verre ou une tasse de thé, musarder, tricoter, laisser les enfants jouer dans la rue en gardant un œil sur eux, et eux sur nous… ? Ainsi passer des moments dehors dans la rue devant chez eux, en respectant les gestes barrières et les distances sanitaires, et en s’occupant d’une manière ou d’une autre, tout en regardant passer les autres, comme on le fait à une terrasse de café.
Il faudrait bien sûr qu’on ne dise pas que c’est interdit, mais au contraire que c’est prévu et encouragé temporairement, dans l’intérêt général, en précisant que les riverains disposent d’un peu de place pour cela dans la rue, devant chez eux et que, dans ce cadre, on n’occupe pas indûment un trottoir, car on dispose d’un frontage (voir ci-dessous), et dans ce frontage d’une autorisation d’occupation temporaire du domaine public, si l’on respecte les lieux et fait attention aux autres, avec les égards qui s’imposent, dans le cadre d’un cahier des charges très simple.
« S’asseoir sur une chaise devant chez soi, et attendre, en regardant qui passe, mais il faut que de temps en temps une voisine ou un voisin fasse de même et que vous causiez un peu pour rompre la monotonie de vos pensées, de toute façon l’idée même de monotonie
est absente.
Se demander pourquoi on vit
est bizarre, on vit, pour continuer à voir le paysage, écouter le soir, regarder passer les autres, boire
un verre, contempler ses chaussures, regarder voler une mouche (…)
Si on ajoute à cela l’action de préparer ses repas, l’entretien courant de sa personne et de sa maison : voilà, le compte est bon ! Ça suffit amplement et c’est déjà énorme. »
Didier Hays, artiste plasticien
Les frontages, une interface nécessaire pour l’intimité de l’habitat et l’urbanité de la rue ?
Si l’on constate que ces frontages très sommaires s’avèrent un outil efficace pour ranimer la vie sociale informelle, lui redonner une intensité et donner plus de saveur à l’intimité, on pourrait continuer et imaginer des stratégies pour, à moindre frais dans les rues qui s’y prêtent, préparer le terrain et préciser les règles du jeu des spontanéités dans la vie sociale informelle de la rue et, de proche en proche, réapprendre collectivement aux parties prenantes – habitants, passants, concepteurs et gestionnaires de l’espace public – qu’au bord de la rue, juste quelques chaises, quelques tablettes pour poser son sac, ses clefs ou un verre, quelques plantes, quelques vélos et poussettes et chariots de course et jouets d’enfants, quelques animaux familiers, quelques enfants qui vous regardent passer et que l’on regarde en passant – cela peut paraître anodin, mais c’est, d’une certaine manière, vital.
Frontage
Espace en pied de la façade donnant sur la rue. Cette bande plus ou moins étroite où il ne s’agit pas de circuler mais de se poser, d’entrer et de sortir des propriétés riveraines, d’accueillir le passant par un regard, etc. ; qui permet également de répondre à la nature d’embarcadère et de débarcadère du bord de la rue et aux exigences des usages quotidiens domestiques. Comment désigner cet espace pour en parler, l’organiser et autoriser ses petites occupations temporaires ? Il faut se garder de l’appeler « trottoir », le code de la route désignant ainsi les espaces réservés à la circulation des piétons.Pour le désigner sans ambiguïté et lui sauvegarder une place dans les rues, le terme « frontage » est utilisé en Amérique du Nord et ce mot francophone est désormais rentré dans le vocabulaire de l’urbanisme français.
Voir fiche Certu CEREMA, « De la voie circulée à la rue habitée », Une Voirie pour Tous, fiche n° 07, septembre 2015.
Pour plus d’informations : N. Soulier, Reconquérir les rues. Exemples à travers le monde et pistes d’actions, éditions Ulmer, Paris, 2012.
[1] | « Les possibilités de rencontres et l’attention envers autrui par quoi se définit l’urbanité. », T. Oblet, « Peut-on parler de sécurité sans être suspecté d’obsession sécuritaire ? », Implications Philosophiques, 2009.