La ville H 24 de l’homo festivus
Les villes sont entrées dans le temps et l’espace de la récréation. La consommation touristique et festive de la ville s’est étendue au point que le monde urbain propose ses propres simulacres et interprétations : ici une plage en bord de Seine, là une randonnée périurbaine, là des cabanes originales pour passer une nuit d’amour, une nuit de campagne et pique-nique dans les parcs… comme si la ville voulait absorber l’ensemble des pratiques de loisirs et récréatives qui jusqu’ici se fondaient sur sa fuite.
Dans cette veine, la « reconquête » et l’esthétisation des fleuves et quais des villes par de nouvelles pratiques est récurrente. À Bordeaux, des quais, longtemps laborieux, puis crasseux, les regards et les pas s’étaient détournés. Quant à la Garonne, elle fut longtemps désignée par le sens commun comme étant « la mer ». Comme pour dire sa dimension naturelle, peu urbaine et au mieux industrieuse : un port, le commerce des hommes et des marchandises, des peines. Mais, de la peine et de la sueur des multitudes, il reste aujourd’hui quelques fantômes tels un mascaron négroïde de la bourse maritime ou encore ces grues, silos et autres traces sans doute promis à la mise en scène patrimoniale. De nouveaux aménagements urbains se sont imposés (miroir d’eau, skate park, parc sportif…), et des événements font désormais des quais un lieu récréatif et ludique, il est même devenu pensable de plonger et nager dans la Garonne ! (qui a donc une longueur d’avance sur la Seine sur ce point…). Avec encore quelques hésitations manifestées par les nécessaires barrières qui protègent le promeneur d’éléments dangereux et difficiles à domestiquer, puis ressource productive, le fleuve et ses abords sont devenus lieux de loisirs, de fête et de tourisme. Les marchandises des quais sont désormais services, restaurations et commerces. La Garonne accueille yacht, bateaux de croisière et même jet-skis et autres paddles et bien évidement la fête (du vin, du fleuve, « dansons sur les quais », etc.), en particulier à la belle saison. Ce qui arrive par le fleuve semble être maintenant plus des devises que des marchandises. Un langage, un ensemble de pratiques, de façons de voir et de penser s’installent. Le fleuve devient objet de contemplation, de loisir et de vie urbaine ; éléments nécessaires au divertissement, au spectacle, et plus généralement à destination d’homo festivus et homo touristicus. La Garonne est entrée dans le nouvel ordre urbain : post-industriel, touristique, festif et créatif. Cette urbanisation du fleuve prend la forme d’une « balnéarisation » croissante de la ville.
Ce recreational turn (« tournant récréatif ») redéfinit finalement les villes et leurs formes (complexes hôteliers, quartiers touristiques, bars à thèmes sur des bateaux, lieux insolites d’où voir la ville, transports en commun adaptés, lieux d’attraction, architectures spectacle…). Il s’agit simplement là d’une extension du domaine de la récréation et du loisir et de ses effets sur la vie des villes et leurs habitants.
Deux tendances travaillent la ville : la patrimonialisation dont l’échelle est aujourd’hui mondiale (avec par exemple le réseau des villes UNESCO), et l’offre récréative qui se traduit par le développement des événements festifs, des lieux concept, lounge et branchés, forcément originaux, ou encore l’exploitation des rives des fleuves sur le registre balnéaire. Il s’agit d’offrir la ville comme une expérience à vivre. Simulacres et simulations ? Urbanité festive et factice ? Peu importe, la ville est à consommer. Le tourisme et la patrimonialisation comme l’offre récréative sont en effet des manières de déplacer le consommateur lorsque les marchandises ne peuvent être déplacées[1].

L’extension du domaine de la récréation
L’essor d’une offre récréative est en effet un mode d’urbanisation, une manière d’organiser la vie urbaine, de produire des divisions entre des lieux et secteurs, de définir des quartiers, de définir la fréquentation et les usages des espaces publics.
Ainsi, par exemple, la nuit urbaine qui a longtemps été le support de fantasmes et de craintes, est devenue lumineuse. L’éclairage public urbain fait de la ville un espace artificiel qui repousse progressivement les limites entre le jour et la nuit. Après la journée dominicale, c’est la nuit qui recule. L’extension du domaine de la consommation au temps nocturne est même un enjeu de lutte. Les boutiquiers se disputent aujourd’hui une ouverture tardive contre les salariés. Pouvoir se faire coiffer et choisir son parfum ou ses habits dans une nuit urbaine esthétisée… L’éclairage urbain se fait esthétique, scénographique, au point qu’une nouvelle espèce professionnelle propose aujourd’hui ses services sous le nom de « concepteur lumière ». Il ne s’agit plus seulement d’éclairer pour mieux circuler, pour sécuriser… Il faut désormais proposer des « ambiances », ambiancer… La nuit urbaine offre alors des espaces ouverts à autant d’usages que le jour comme si la ville devait nier nos rythmes biologiques naturels pour devenir une surface au temps continu. Une vie urbaine à temps plein, une consommation ininterrompue : nuit des musées, nuits du cinéma, nuits atypiques… On ne compte plus les festivités urbaines niant l’évidence du rythme nycthéméral. Le transport urbain lui-même est questionné : quels bus, trams et autres services de nuit ? Pour qui ? Avec quelles conditions de sécurité, d’accompagnement ? Le réinvestissement de l’espace urbain sur le temps nocturne appelle même une gestion politique urbaine spécifique. C’est ainsi que Paris s’est lancé dans une étude « d’attractivité nocturne » et que l’on songe à Nantes à l’élection d’un « maire de nuit ».
Ce tournant, dont on pressent par ailleurs la fin du cycle, avec des appels de plus en plus marqués à la sobriété et à retrouver un peu de lenteur, a été rendu possible par l’existence d’un contexte et d’une demande : celles des villes nouvellement constituées en acteurs compétitifs cherchant à se doter d’attributs distinctifs dans la compétition nationale et internationale que se livrent les grandes villes. Des villes post-industrielles engagées dans une transition vers une économie du savoir et de la technologie, qui tentent de se construire une identité singulière et attractive. Attractive pour qui ? Pour le dire vite, pour l’investissement économique, pour la matière grise dont les cadres dits à « haut potentiel » des secteurs technologiques et créatifs forment la cohorte. Des populations qui par ailleurs sont consommatrices d’événements culturels et festifs au point qu’on ait pu en faire le portait acide en homo festivus[2]. La diffusion et la réception des travaux sur ladite « classe créative » de Richard Florida[3] et ses fameux trois T (Talent, Technology, Tolerance), devenue un topos des aménageurs, ne sont d’ailleurs peut-être pas étrangères à ces modèles de développement.
La fête est finie ?
Toutefois, cette ville H 24, festive, nocturne, récréative et attractive, devenue une sorte de parangon du développement métropolitain, est aujourd’hui un peu bousculée. Une vive critique de ce modèle commence à circuler aujourd’hui pour dénoncer des métropoles dites barbares[4], responsables d’une conversion néolibérale de nos existences. De même, qu’Hartmut Rosa[5] a pu dénoncer l’accélération de nos vies, une revendication de la lenteur est portée par les tenants d’une société écologique qui serait sinon alter-métropolitaine, au moins post-urbaine. Enfin, sans aller jusqu’à parler d’exode urbain, on a pu constater quelques mouvements vers le calme et les paysages hors des métropoles. La fête est-elle finie pour autant ? Peut-être se réinventera-t-elle, se décarbonera-t-elle, ralentira-t-elle…
[1] | L. Boltanski, A. Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Gallimard, 2017.
[2] | P. Muray, E. Levy, Festivus festivus, Fayard, 2005.
[4] | G. Faburel, Les métropoles barbares, Le Passager clandestin, 2018 et Pour en finir avec les grandes villes, Le Passager clandestin, 2020.
[5] | R. Hartmut, Accélération. Une critique sociale du temps,
La Découverte, 2010.