© Hélène Dumora – a’urba

Pendant longtemps, les nuits de nos villes ont été associées au calme, à l’obscurité, au repos et à l’arrêt des activités. Pourtant les temps changent et la nuit opère sa mue. Entraînée par le mouvement de la société contemporaine, la nuit urbaine se transforme et s’affirme progressivement comme un nouvel espace-temps au sein duquel s’expriment de nouvelles formes d’opportunités économiques et sociales. Nous connaissons peu la nuit. Pourtant, alors que la majorité de la population est en sommeil, c’est une autre facette de la ville qui se présente à nous.

Un territoire fragmenté  et des activités spécialisées

S’intéresser à la nuit revient tout d’abord à appréhender un territoire différent du jour. En opérant sa transition du jour vers la nuit, la géographie de la ville se reconfigure pour donner l’image d’un territoire fragmenté. « Plus on avance dans la nuit, plus la ville rétrécit », indique L. Gwiazdzinski[1] qui compare alors la géographie de la ville à un archipel composé d’îlots en éveil.

Si les activités de la ville se concentrent dans l’espace, elles sont limitées et se spécialisent également dans le temps. Inutile de rechercher dans la nuit la diversité de l’offre urbaine que propose le jour : par exemple, les administrations ne répondent plus et la majorité des commerces et services sont fermés. Pourtant, au-delà des activités en veille dans les domaines de la santé ou de la sécurité, les activités de la nuit tendent à se spécialiser dans les domaines des loisirs et du divertissement au point de constituer un secteur économique à part entière de la ville. C’est notamment le cas dans les villes du monde anglo-saxon où le concept de Night-time economy[2] prend de l’ampleur depuis le milieu des années 1990. Ce dernier rassemble au sein d’un même système économique les activités liées au tourisme, à la restauration, aux débits de boissons ou encore à la création culturelle et musicale. Cette lecture renouvelée de l’économie de la ville est porteuse. Certaines estimations annoncent que la Night-time economy aurait représenté 3 % du PIB[3] britannique en 2008[4]. Par ailleurs, une étude new-yorkaise[5] affirme que l’économie de la nuit, étendue aux secteurs du divertissement et du tourisme aurait représenté en 2002 un marché global de 9,7 milliards de dollards, dont 2,6 milliards directement portés par le monde de la nuit.

Au-delà des nuits ludiques et festives, l’augmentation de l’activité nocturne des villes entraîne une progression générale du travail de nuit. En France, les données de l’Insee[6] indiquent que, en 2009, 15,2 % des salariés français travaillaient habituellement ou occasionnellement de nuit. Cela représente au total près de 3,5 millions de personnes. On est donc loin du temps mort qu’on pourrait s’imaginer.

Un espace social singulier

Bien que le travail s’y banalise, la nuit urbaine cultive toutefois sa spécificité en étant un espace social singulier. Tout d’abord, la population noctambule n’est pas représentative de la population urbaine puisque tous les individus n’ont pas la même appétence à vivre la nuit. Pour certains, c’est une temporalité effectivement associée aux sorties en ville, alors que pour d’autres c’est un moment de repli dans le cadre réconfortant du domicile. Si on s’intéresse aux noctambules, on s’aperçoit que leur sociodémographie tend à se structurer autour des jeunes et des hommes. En effet, plus on avance dans la nuit, plus la proportion de femmes diminue, tout comme celle des personnes d’âge intermédiaire et plus âgées.

La singularité de la nuit réside ensuite dans sa capacité à être un espace-temps où s’exprime la recherche de liens sociaux consolidés et sécurisés. Certaines analyses sur les sociabilités dans les bars de nuit[7] indiquent par exemple que la sortie nocturne est une manière de s’échapper des normes de la vie quotidienne où la notion de choix est importante. Les noctambules choisissent leurs lieux de sortie et sélectionnent leur environnement social dans une recherche d’entre-soi. Dans l’anonymat des bars de nuit, les individus lâchent prise et ont ainsi l’impression d’être autorisés à se comporter comme ils le souhaitent. Dès lors, la sortie nocturne est un ailleurs qui s’apparente à un voyage dans un temps suspendu de toutes contraintes. Sortir la nuit dans un environnement social sélectionné s’apparente à une quête de soi où les rencontres sont synonymes d’enrichissement social.

Des ségrégations et des inégalités

Malgré cette description plutôt bienveillante, les individus ne sont pas tous égaux face aux aménités de la ville, la nuit. En effet, les phénomènes de ségrégations et d’inégalités qui s’observent dans la ville de jour se recomposent eux-aussi après le coucher du soleil. Lorsque les réseaux de transport public sont fermés, il devient par exemple difficile pour les habitants des périphéries d’accéder aux aménités de la nuit. Pour ces derniers, les distances s’allongent et les coûts des déplacements augmentent. De plus, une fois arrivés dans les lieux animés de la ville, encore faut-il être acceptés dans les établissements convoités. La sélection à l’entrée des établissements ou encore le prix des consommations constituent dès lors des « filtres » artificiels qui, certes, garantissent l’entre-soi recherché par certains, mais sont source d’exclusion pour d’autres. Enfin, les inégalités s’observent également chez les travailleurs de nuit qui vivent en décalé du rythme global de la société.

Des conflits dans la nuit

Enfin, la nuit est une temporalité où s’expriment de nouvelles formes de conflits ; principalement entre la ville qui dort, celle qui s’amuse et celle qui travaille. S’y révèlent par exemple des tensions liées à la coprésence d’activités a priori incompatibles : comment effectivement permettre à certains quartiers d’offrir une vie résidentielle de qualité – suggérant des nuits calmes et apaisées – tout en accueillant des aménités de soirées festives et ludiques ? La cohabitation spatiale et temporelle des différentes fonctions de la ville est ainsi un enjeu que soulève régulièrement l’analyse des nuits urbaines. Si le besoin de silence des uns se confronte à l’envie d’animation des autres, la progression de l’activité nocturne de nos villes comporte également des risques. Pollution lumineuse, perturbations des écosystèmes naturels, détérioration de la santé des travailleurs de nuit sont autant de conséquences du bouleversement profond que connaît notre société, et cela questionne nos modes de vie contemporains.

S’approprier cette face cachée de la ville

Face à ces transformations, la nuit interpelle le jour et mérite des investigations encore plus poussées. Heureusement, la connaissance sur la nuit progresse. Depuis le début des années 2000, la recherche s’organise et fait de la nuit un véritable objet de recherche scientifique. En témoigne la multiplication des ouvrages, publications, thèses et colloques qui mettent la nuit au programme. Plus timidement, la nuit se construit en tant que thème d’action publique. Nos acteurs politiques ont bien compris l’intérêt d’animer les nuits de leurs villes et tentent alors d’en faire un espace-temps accueillant, entre animation et apaisement de la ville.


[1] | L. Gwiazdzinski, La Nuit dimension oubliée de la ville : entre animation et insécurité. L’exemple de Strasbourg, thèse de doctorat sous la direction de C. Cauvin-Reymond, Laboratoire Image et Ville, UMR-CNRS 7011, université Louis-Pasteur, Strasbourg, 2002, 155 p.

[2] | Économie de la nuit.

[3] | Produit intérieur brut.

[4] | M. Roberts, A. Eldridge, Planning the Night-time City, Routledge, 2009, 242 p.

[5] | Audiance research & analysis, 2004, The $9 billion economics impact of the nightlife industry on the New York City : a study of spending by bar/lounge and clubs/music Venues and their attendees, Study prepared for the New York Nightlife Association, New York City, 23 p.

[6] | Dares, « Le travail de nuit des salariés en 2009 », Dares analyse, n° 9, février 2011, 9 p.

[7] | D. Desjeux, M. Jarvin, S. Taponier, Regards anthropologiques sur les bars de nuit, espaces et sociabilité, L’Harmattan, 1999, 203 p.

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