Les grands musées d’histoire, créés dans les années 1960, dont fait partie le musée d’Aquitaine, ne sont en rien des institutions patrimoniales orientées uniquement vers la présentation des vestiges du passé sans connexion avec la société qui les environne comme on aime à les caricaturer. L’évolution du musée d’Aquitaine témoigne qu’il contribue à donner un éclairage dynamique aux enjeux sociétaux contemporains. Par la mise en application de son projet culturel et scientifique révisé tous les cinq ans, le musée est souvent en mesure d’apporter des éléments de réponse aux questions parfois vives qui traversent la société dans sa quête de sens, de valeur et d’identité.

Mascaron représentant un visage africain, quais de Bordeaux © © Hélène Dumora – a’urba

La question mémorielle des grands drames de l’histoire occupe aujourd’hui une part toujours plus importante dans les débats d’actualités qui peuvent rapidement devenir vifs par leurs controverses. En conséquence, les musées d’histoire dits aussi de société sont souvent en première ligne pour encaisser et gérer les affrontements mémoriels qui essaiment laissant toujours planer le risque de voir leurs collections et leurs discours scientifiques être instrumentalisés.

La question de la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage en est un exemple majeur comme en témoignent les soubresauts de sa prise de conscience dans l’ensemble des grands ports de la façade atlantique dont Bordeaux. L’absence de travaux universitaires sur le sujet conjuguée à la parution de l’ouvrage intitulé Bordeaux port négrier d’Éric Saugera en 1995 a incité de nombreux militants à multiplier les initiatives et à positionner le débat mémoriel sur le registre politique. En 2005, le maire de Bordeaux Hugues Martin décide de mettre en place un comité chargé de lui faire des propositions tangibles dont celle du musée d’Aquitaine, désireux d’ouvrir de nouveaux espaces dévolus à l’étude et la présentation de cette question.

Les nouvelles salles du musée d’Aquitaine intitulées « Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage » sont inaugurées le 10 mai 2009 lors de la journée nationale de commémoration de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, exceptionnellement décentralisée cette année-là.

Le parti pris du musée est évidemment de présenter avant tout un discours historique à même de contrecarrer les nombreux préjugés émanant de la lutte mémorielle. Le discours présenté a été élaboré par l’association d’historiens de sensibilités différentes et spécialistes de cette période.

L’exposition s’articule autour de quatre grands thèmes. Le premier intitulé « Bordeaux au XVIIIe siècle, la fierté d’une ville de pierre » témoigne de la place privilégiée qu’occupe la cité dans le royaume de France par son poids politique et l’importance de ses transformations architecturales tout en s’interrogeant sur l’origine de cette extraordinaire prospérité. Le second espace nommé « Bordeaux porte océane, commerce en droiture et traite des Noirs » illustre les modes et les enjeux du commerce atlantique qui se déclinent à Bordeaux notamment par la pratique du commerce en droiture et l’accentuation du commerce triangulaire tout en relatant les conditions et les modalités de la traite. Le troisième espace appelé « L’Eldorado des Aquitains » met en perspective l’organisation et le fonctionnement du système esclavagiste dans les « isles à sucre » et en particulier à Saint-Domingue. Enfin, le quatrième espace intitulé « Héritages » présente les combats pour l’abolition tout en s’intéressant aux conséquences de cette tragédie.

La réception de ces nouveaux espaces par le public a été analysée par l’étude des remarques des visiteurs dans les livres d’or à la sortie de l’exposition. Alors que dans la plupart des autres expositions, les livres d’or sont surtout consacrés aux lacunes éventuelles des contenus ou à la muséographie, le sujet fait ici au contraire l’objet de nombreux débats qui reflètent ses enjeux.

Statue en bronze représentant Modeste Testas (1765-1870), esclave affranchie, réalisée par un sculpteur haïtien, Caymitte Woodly, face à l’entrepôt Lainé © Hélène Dumora – a’urba

 

En premier lieu, il apparaît clairement que cette exposition était largement attendue par le public. De nombreux messages saluent l’initiative du musée, jugeant qu’il était enfin temps. Apparaît ici tout un ensemble de manifestations qui se résument par des formules sibyllines du style : « Enfin ! » ; « Mieux vaut tard que jamais » ou bien « Il était temps que Bordeaux regarde son passé en face ». Ainsi, Julien Rousset, dans le journal Sud Ouest du 11 juin 2009 pouvait écrire : « Attention tabou ! L’avertissement clignotait dans l’inconscient bordelais dès qu’il était question de traite des Noirs ou d’esclavage. Le sujet était annoncé comme sensible, glissant, délicat, etc. Le livre d’or que noircissent les visiteurs de l’expo montre au contraire que les Bordelais abordent sans gêne ce passé douloureux. Ils avaient faim d’en savoir plus. »

 

D’ailleurs, pour de nombreux visiteurs, cette exposition apparaît comme un véritable outil de connaissance qui permet de se faire enfin une idée objective des réalités de la traite et du système esclavagiste en dehors de tous les radicalismes et idées préconçues : « À 20 ans, je découvre enfin réellement ce à quoi ressemblait l’esclavage, la traite ignoble des hommes et j’espère que ce passé est bel et bien derrière nous ! » Les impressions de cette nature sont pléthores : « Un réel enrichissement, ludique, complet et pointilleux » ; « Bordelais de naissance, à l’école et au lycée, on ne m’avait jamais parlé de la traite. Ce musée, quoique tardif, s’imposait » ; « Objectivité, réalisme et authenticité. Très belle expo sur un sujet délicat… À exporter aux Antilles !!! un ancien habitant des Antilles. »

Cependant, l’un des aspects les plus importants est que désormais les populations d’origine africaine ou antillaise se reconnaissent aussi dans cette exposition et fréquentent désormais le musée : « J’ai adoré non pas parce que je suis noire de peau mais parce qu’enfin, les personnes de couleur peuvent se montrer sans difficultés » ou encore « Je suis enfin fière d’habiter Bordeaux. Justice est rendue grâce à la mémoire restituée. Merci ». Ces commentaires illustrent le besoin des populations issues de communautés d’être physiquement représentées dans les discours historiques : « Souvenirs de nos histoires communes » ; « Merci d’avoir ouvert une salle pour nos ancêtres. C’est une partie de l’histoire qu’il ne faut pas oublier » ; « Merci pour ce bel hommage pour la communauté noire. Plus d’histoire sur ce thème serait le bienvenu. »

Cette exposition suscite aussi une large émotion :  « Je suis émue par cette expo. Elle me permet de redécouvrir quelques vérités historiques » ; « Moi-même descendant d’une famille créole, ça m’a touché. » Néanmoins cette émotion s’exprime selon les cas différemment. Se mélangent ici des sentiments de honte et de culpabilité assez minoritaires dans l’ensemble tandis que d’autres au contraire plus important appellent au pardon et à la réconciliation. Comme l’écrit Julien Rousset dans Sud Ouest, « Parmi cette avalanche de commentaires, les messages les plus marquants sont signés d’Antillais, d’Africains, de descendants d’esclaves. Ils appellent tous au pardon. »

Évidemment, cette exposition ne fait pas l’unanimité et de nombreuses remarques négatives relèvent du sempiternel soupçon : « Quelques doutes subsistent : cette exposition nous dit-elle tout ? » ou bien encore : « Très belle exposition de science-fiction. À quand un musée sur ce qui s’est vraiment passé ? » D’autres décident de nier aussi la réalité de l’exposition pour se convaincre qu’elle cache la vérité en s’attachant par exemple à ne pas voir la base de données qui présente tous les noms des acteurs de la traite bordelaise, armateurs, capitaines des navires, ni le registre des propriétaires d’esclaves de 1777 qui mentionne toutes les familles bordelaises concernées en écrivant : « Les familles bordelaises sont bien épargnées. Bordeaux est loin du compte », ou bien encore « Vous n’êtes pas allés jusqu’au bout de l’histoire. Nous ne savons toujours pas qui sont les grandes familles négrières bordelaises ». Enfin, certain franchissent une étape supplémentaire avec le rejet total de l’exposition : « Le fil conducteur de cette expo serait : Bordeaux fut esclavagiste mais tous les pays d’Europe l’étaient ainsi que les Arabes et les Africains eux-mêmes. On n’a pas fait plus de mal que les autres en somme. Et puis voyez ce que cela a donné en termes de métissage, n’est-ce pas ? Vive les musiques du monde ! Une expo consensuelle, hypocrite, sainte-nitouche, en un mot dégueulasse. » Il est également apparu au fil de l’analyse que les critiques les plus virulentes proviennent souvent paradoxalement des milieux militants qui après avoir reproché à la ville de ne pas reconnaître son passé négrier refusent dorénavant d’admettre que leur combat a eu des résultats concrets.

Ces salles, qui connaissent depuis 10 ans une fréquentation très importante, avoisinant près de 1 500 000 visiteurs, font régulièrement l’objet de polémiques voulant démontrer à tort que le tabou n’a jamais été levé. C’est oublier que le musée d’Aquitaine a été l’un des premiers musées au monde à avoir évoqué sur 800 m² l’histoire de l’esclavage et de sa mémoire après Nantes et Liverpool avant d’être suivi par Londres, Washington et Amsterdam.

Le soupçon qui pèse sur le musée de manipuler la vérité alors que ce n’est jamais le cas pour d’autres expositions témoigne aussi de l’obligation pour ce dernier d’être capable de se remettre en cause et d’actualiser régulièrement les connaissances et leur scénographie. Comme le souligne Laurent Védrine, actuel directeur du Musée d’Aquitaine, « ce travail demande du temps, de la réflexion et un dialogue entre conservateurs et scientifiques, notamment pour le choix des termes employés dans les cartels » et qui en une décennie peuvent varier considérablement au niveau de l’approche conceptuelle sémantique. Cette question a d’ailleurs été l’objet du 7e colloque des Rencontres transatlantiques organisées par le musée d’Aquitaine en partenariat avec le Ciresc (Centre international de recherche sur les esclavages) en traitant de la question des « sémiophores des traites et des esclavages » concernant la représentation de l’histoire de l’esclavage dans les musées à travers les processus de patrimonialisation des traces matérielles du passé tout en questionnant les silences et les multiples formes de réécriture possibles.

Ce dynamisme scientifique et culturel mené autour de cette exposition témoigne également de la nature des responsabilités d’un musée d’histoire qui a pour mission de rendre accessible auprès de tous,  de manière avérée et simple, la réalité historique souvent complexe et de nourrir l’esprit critique de chacun.

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